Rage des mots bloqués, de l’énergie qui se disperse à cause d’un dos bloqué qui m’assigne à domicile. Des trucs ont besoin de sortir, qui ne trouvent pas la voie. Des envies de briser des verres, serrer les fragments dans mon poing crispé jusqu’à voir sentir le sang tracer ses rigoles tièdes le long de mon poignet. Envie d’expulser. 57 histoires écrites depuis10 ans. La majorité publié ou autopuliée ou envoyée à des ATs. Boulimie de mots. Pas hypergraphe mais peut-être pas loin. Quand les mots ne sortent pas ils enflent à l’intérieur et font des nœuds. J’étais bien parti et il a fallu qu’une boule se forme parce que quelque chose, je ne sais pas quoi, n’arrive pas à sortir. Il n’y aura pas de révélation magique, pas de soudaine épiphanie pour me mettre sur la voie. C’est maintenant, dans chaque minute où des mots fleurissent sur la page que cela se joue. Dans les livres publiés. Dans les dossiers soumis, les pièces montrées sur scène, en prenant le temps, en imposant, comme le souffle Naomi, ma présence. Du mouvement dans l’appart, mon attention dispersée par les énergies qui l’appellent. Trop sensible à la texture de l’air, je ne trouve ma concentration que dans la solitude et les lieux déserts. En août, la ville se vide. C’est le moment parfait. La nuit. Le weekend, quand les autres sont en train de baisser leur garde, que l’inertie remplace la frénésie, ça se calme autour de moi, les voix et les présences. Je peux m’entendre penser et m’entendre rêver. Je peux me poser et laisser circuler le magma. Quand mon rythme est niqué par un corps qui joue dans l’équipe adverse, ma routine qui s’effiloche, c’est la rage. Mal. Mal à l’épaule. Mal au bras. Mal au dos. Je peux pas rester assis. Je peux pas rester couché. Je peux pas écrire. Insupportable.
Catégorie : Journal
Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.
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2026 02 27
À quoi tient une rencontre manquée ? À quelles blessures qui se téléscopent, à quelles attentes insatisfaites ? Le script social questionne, mais les croyances individuelles ont aussi leur part. Il y a là matière à écriture et à spectacle. Ce sera l’objet d’un futur texte. D’abord, respecter la règle que je me suis fixé : pas de nouveau projet tant que je n’ai pas fini et livré les projets en cours. C’est la difficulté de la créativité exacerbée : les nouvelles idées se présentent plus vite que la réalisation des idées en cours. Finir pour retrouver et entretenir la tension délicieuse d’une matière qui résiste, d’une forme dont les contours se révèlent en les cherchant. C’est dans cette tension que l’on grandit, que les idées se transforment et évoluent vers des incarnations opérantes susceptibles de changer celui qui les réalise. Aller au bout d’une forme oblige à surmonter des questions profondes. En affrontant les résistances qui nous font face (la matière, quand elle est audacieuse et sincère, résiste souvent) nous découvrons de nouveaux aspects de notre vision du monde et de nous-même. Nous entrons dans une forme d’expansion existentielle qui nous accompagne longtemps après la réalisation du projet. Se poser des questions, c’est donc aussi se frotter à ce que ces questions dévoilent de nos parts d’ombre, de nos croyances et des certitudes qu’elles mettent à l’épreuve.
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2026 02 26
Le corps amène l’état. Le corps permet l’intégration du shadow work. Le corps est le chemin. Hier, peinture d’un salon. Corps, corps, corps, corps. Pas de mental. Très méditatif. Aujourd’hui, bureau. Assis sur ma chaise toute une journée. Le corps râle, l’esprit s’étire et s’alanguit. Le langage fait perdre le corps. Le corps a son propre langage. Paradoxal : mon écriture part du corps. S’appuie sur le corps. S’ancre et se déploie par le corps. En stage : « tu as quelque chose que tu voulais dire ? Oui, non, ça n’est pas encore arrivé au langage ». L’intégration est d’abord somatique.
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2026 02 24
Fin des vacances. Retour au bureau. Dur de rester sur une chaise après 5 jours consacrés au travail du corps. Trop tôt pour ressentir les symptômes du manque. Ça ne tardera pas, alors garder une routine physique. 3-4 heures de recherche corporelle quotidienne, ce serait idéal. Basculer vers un nouveau statut, initier une nouvelle réalité dans laquelle ma subsistance vient du spectacle vivant, de la forme toujours mouvante, toujours en évolution qui fait l’exultation et l’exaltation thématique. Les fils se tissent, je les sens et les entrevois, entre la pratique du corps et celle des mots. Encore fins, ils ne se laissent pas verbaliser, restent dans le domaine de l’expérience sensible et sensorielle. Le reste m’intéresse peu. C’est du corps que naissent les états, me parler d’états sans m’envoyer dans le corps est un non-sens. Comprendre qu’il existe autant de portes d’entrée que de sensibilités. Traduire cette réalisation dans mes propres accompagnements, dans ma pratique. Comprendre aussi que la technique s’efface toujours devant la vérité. Que l’intériorité et sa justesse prévalent sur le respect des règles et des principes arbitraires. Où cela m’emmène-t-il ? Ne pas connaître la réponse donne tout son intérêt au chemin.
Ah, et j’ai réalisé que La Révolution des Zèbres était probablement mon roman le plus clown. Ce qui ouvre sur une recherche passionnante : à quoi cela ressemblerait d’apporter consciemment l’esprit du clown et l’esprit du butō dans le processus d’écriture ?
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2026 02 23
Tension. Lutte avec la matière. Attention. Concentration. Hyperfocus. Tous ces termes parlent du travail de création, de la manière dont il m’habite et vient me chercher, en particulier quand l’échéance est courte (3 jours pour chorégraphier une pièce, par exemple). Je perds le contact avec l’extérieur. Je perds la disponibilité sociale. De dehors on peut me croire stressé, parce que je suis tendu, sur les nerfs. Cette tension, c’est le travail qui s’opère, c’est la tension de l’effort de construction, d’analyse, d’ajustements, de recherche. Dans la création, je cherche la justesse. Quelqu’un dans le groupe m’a dit « on cherche la vérité, on ne peut pas se cacher ». Cette justesse là. Pas la justesse technique. Est-ce que ça résonne ? Est-ce que c’est vrai ? Est-ce que c’est fidèle à ce qui vibre ? Même si la vibration est infime, presque imperceptible, c’est elle qui sert de point d’appui au travail. La recherche est à la fois écoute de cette vibration, mise en disponibilité de soi, et recherche formelle. À quoi est-ce que cela va ressembler ? Comment le rythme, les contours, l’enchaînement que je propose, la continuité, les ruptures aussi, reflètent la vibration intérieure. Ça ne peut pas rester que dans la psyché, caché à l’intérieur du corps. Ça veut et ça doit sortir. La tension vise cette émergence.
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2026 02 22
Zigzag. Déséquilibre. Lourdeur. Légèreté. Épuisement. Saccades. Cinq. Deux. Sans précipitation. Qu’est-ce que je fais là ? Je sais ce que je fais là, mais quel inconfort ! Entouré de personnes autrement plus brillantes que moi, je me renvoie sans cesse à mon statut de débutant. La création, comme souvent pour moi, est une lutte. Une lutte contre la matière que je n’arrive pas à tordre à ma volonté. Une lutte contre ma paresse et ma fragilité. C’est là que la pratique m’exige et m’attend : dans le fragile et l’errance. Amené à fleur de peau, je vis tout de manière décuplée. Le vent qui m’effleure, le retour des grues, une phrase entendue, le goût du kiwi attardé sur ma langue et mes lèvres. Demain, repos. Demain, vide. Enfin, c’est faux. Demain, je continue. Je change seulement de scène.