Catégorie : fiction courte

  • Recherche : Personnage, la vieille danseuse

    Elle n’a vécu que pour son ambition artistique, sacrifiant tout à ses projets les plus incandescents. Elle n’a jamais percé. Elle n’a jamais touché le gros lot, vit de petits cachets, ne manque ni de talent ni de volonté. Elle travaille jusqu’à l’épuisement. S’il lui a manqué quelque chose, c’est d’un peu de chance. Elle a lu — puis brûlé — tous les livres de développement personnel, ceux qui encouragent la responsabilité individuelle, ceux qui oublient les accidents de vie et l’indifférence du réel.

    Elle n’est pas aigrie, juste un peu triste. Elle aurait aimé goûter à la gloire, goûter à la lumière des projecteurs. Elle n’en veut à personne, ni à elle ni à la vie. Elle n’a aucune religion, rien qui puisse la consoler de la vie qu’elle n’a pas eu, elle ne croit ni au karma ni à la rédemption. Elle est arrivée là par accident un soir de Juin, elle repartira un jour et s’effacera de la mémoire du monde.

    Le seul sens qu’a la vie c’est ce magma d’émotions qui la traverse, qui lui rappelle qu’elle est encore là, debout. Tant qu’il lui restera un souffle d’émotion, elle continuera à le danser et le faire danser, parce que c’est dans la danse que l’existence s’exprime au mieux, qu’elle s’épanouit et trouve sa pleine densité, dans le mouvement que le corps, l’esprit et le reste s’alignent.

  • Recherches : personnage, celui qui avait perdu ses rêves

    Recherches : personnage, celui qui avait perdu ses rêves

    Il évitait de se rappeler les rêves de son adolescence. Il avait appris il y a bien longtemps qu’on devait les remiser et ne plus y penser. Ils appartenaient à l’imaginaire. La réalité était bien plus dense et solide. Elle imposait ses contraintes et ses règles immuables. On n’avait d’autre choix que de cesser de croire à l’impossible et apprendre à accepter le rationnel, le raisonnable, l’atteignable. Atteignable, comme ses objectifs SMART. Spécifiques, mesurables, atteignables, réalistes et timés. Voilà quelque chose qui était ancré dans la réalité. Ce modèle de définition d’objectifs était un excellent moyen d’éviter les déceptions humiliantes de l’échec. Chaque mois, en réunion, il définissait ses objectifs en s’assurant qu’ils étaient juste assez certains pour ne pas être terrifiants, juste assez challengeants pour ne pas être ennuyeux. Ainsi, il évitait les grandes marées des émotions. Jamais désespéré, jamais trop excité, il se réjouissait de remplir ses quotas et de ses primes de fin d’année. N’étaient-elles pas la preuve qu’il avait tout compris à la vie ? Il détestait les losers et lui, il réussissait tout ce qu’il entreprenait. Qu’il n’entreprit rien de véritablement risqué ne le préoccupait pas.

    Alors pourquoi ces rêves qui l’arrachaient au sommeil depuis dix-sept jours ? Chaque nuit, à 4:23 pile, il ouvrait les paupières sur son réveil matin, les derniers filaments d’une scène déjà oubliées tentant sans succès de s’accrocher à sa conscience. Ne demeurait qu’une lointaine sensation de gâchis, un sentiment d’urgence, le tictac du compte à rebours de son existence toquant à la porte, enflant. Il soupirait, fermait les yeux. Inutile. Le sommeil l’avait abandonné. Une désagréable sensation nauséeuse farfouillait dans son ventre. Sa femme parfaite dormait, elle, du sommeil du juste, de son côté du lit. Un gouffre semblait les séparer. Le lit trop grand. Son dos tourné. Son souffle profond, régulier tandis que lui respirait mal, tournait et retournait sans trouver de position confortable.

    Résigné, il se levait, allumait son ordi. Se branlait devant un porno sans ambition. Frustration. Il sortait un dossier ramené du boulot. Impossible de se concentrer. Les mots flottaient dans sa tête sans s’y imprimer. 4h51. Le temps était-il bloqué ? Il chaussait ses baskets, fermait la porte en silence. Au moins, se disait-il, je prends de l’avance sur mon planning. J’aurai fait mon sport. Son prochain marathon dans cinquante-sept jours. Il serait prêt. Il battrait son record. Il battait toujours son record. Peut-être parce qu’il ne donnait pas son maximum. Il ne poussait pas jusqu’à l’épuisement. Il ne flirtait jamais avec ses limites.

  • Poésie domestique. 22h00. Un soir de juin.

    Derrière la fenêtre, dans la pièce jaune pâle entrecoupée par le tracé orthogonal de l’échafaudage, une femme gesticule dans une nuisette noire sur fond de Mad Rush, par Philip Glass. Une autre silhouette, en t-shirt blanc et boxer noir, sort sur le balcon pour rentrer ce qui ressemble à une chaise longue de jardin, le modèle en plastique blanc. La femme en noir entre dans le cadre à nouveau, avec une démarche déterminée. Elle quitte le salon, suivie par l’autre personne. Des lumières s’allument, puis s’éteignent, comme sous l’effet d’un faux-contact. La lumière se fixe enfin, plus vive. Deux fenêtres plus à droite, une femme va et vient dans une pièce, se laisse tomber sur un fauteuil, se relève, se laisse tomber à nouveau. Un immeuble plus loin, un tapis que l’on secoue claque dans l’air calme du soleil couchant qui se reflète dans les fenêtres silencieuses du dernier étage. Trois oies traversent le ciel de leur vol saccadé. Les moustiques voltigent autour de moi. 

  • Randomness #189

    La goutte épaisse, lactée, sillonne sa joue, ralentit sur la pommette, accélère jusqu’à perler au bord du menton, accrochée par ses milles petits doigts qui, un à un, lâchent prise. Elle pleure des larmes de silicone.

  • Randomness #32

    Leeloo Leeloo, people love you. Tainted skies are crying into your coffee mug. You drink the tears of blood with your iron spit. In your stomach the spikes of metal harden. They break the veil of your innocence like a baby getting born.