Le travail scénique exige de se heurter constamment à ce qui n’est pas encore là. L’échéance approchant, la crainte se fait jour : et si je n’y arrivais pas ? Et si je ne trouvais pas comment le faire marcher ? La tentation de l’abandon est grande. La tentation de tout jeter pour repartir de zéro, comme si un autre point de départ pouvait épargner le travail de construction. Partir de rien, c’est tester quelque chose, garder une partie, jeter le reste, ajuster, recommencer. Encore et encore. À cela s’ajoute la fatigue, nerveuse, émotionnelle, relationnelle, créative, cognitive. Persévérer n’est pas un mot abstrait. Il trahit l’exigence de volonté et d’abnégation du travail créatif. Ignorer les voix de l’ego qui susurrent : « allez viens, on arrête ». Ignorer la fatigue. Avancer même en ayant perdu de vue pourquoi on est là, pourquoi on s’inflige cet inconfort, cette lutte contre la matière et contre soi. Persévérer ne prend vraiment sens que dans le bourbier le plus profond du marécage. C’est dans cet effort que naissent les pièces qui, plus tard, serviront à bâtir l’œuvre.
Catégorie : Journal
Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.
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2026 02 20
Quels monstres apparaissent quand nous exagérons les émotions qui nous habitent ? Comment le corps peut-il se déformer pour leur donner une apparence ? Quelles grimaces pour évoquer leurs visages ? Je plonge dans ces profondeurs monstrueuses en moi. J’en remonte avec des formes que j’exhibe comme des trésors boueux. À la recherche d’une vérité sans cesse mouvante dans les méandres poisseux de ma psyché.
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2026 02 19
La Révolution des Zèbres se commande désormais en librairie. Aujourd’hui commencent 4 jours de création butô, que j’inscris dans la continuité de la forme que je suis en train d’imaginer en clown, autour du thème d’être vu, vraiment vu, ce fantasme qui me pousse à créer sans cesse, à entrer en relation sans relâche. L’espoir qu’un jour quelqu’un pourra voir mon essence en même temps que mon apparence et me dire qui je suis. Le fond est là. Dans un reflet sans cesse changeant, dans les œillères qui m’empêchent de me voir pleinement, je peine à me reconnaître. C’est comme disait Camus dans l’un de ses Carnets, et que je paraphrase, si le moi du matin et le moi du soir sont à l’opposé l’un de l’autre, auquel puis-je me fier ? Dans une newsletter la semaine dernière je lisais « je ne peux pas me fier à mon esprit nocturne, cette voix qui me réveille à 4 heures du matin et me chante la litanie de mes échecs » (encore une paraphrase), « j’ai appris à, juste, l’ignorer ». Je vois bien les constantes dans mes obsessions (l’art, l’expression, l’écriture, les relations, l’intensité émotionnelle) mais aucune ne suffit à me définir. Je vois mes comportements, je vois mon tempérament, mais ça n’est que l’enveloppe. Ils changent aussi vite que la météo, ils changent en fonction de mes humeurs ou du contexte social, par exemple, ou de la qualité de mon sommeil. Cette question de « est-ce que vous me voyez vraiment ? » c’est l’obsession que j’explore avec le clown. Avec, en sous-texte, cette idée que si j’arrive à savoir qui je suis, je pourrai concentrer ma vie sur ce point au lieu de me disperser, ce qui est un autre fantasme.
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2026 02 17
« Quand je n’écris pas assez, je rêve davantage », écrit Warren Ellis dans sa dernière newsletter. Mes rêves sont très vivaces. Précis. Habités. J’écris peu par rapport à ce qui voudrait sortir, parce que je tente de clôturer les projets qui sont déjà là. Comme mon énergie créative est limitée, comme mon endurance aussi, je me retrouve à ne pas parvenir à faire les deux : fermer les dossiers et écrire de nouvelles choses. Ce n’est pas la même décharge, de retravailler un texte et d’en écrire un nouveau. La matière qui bouillonne et dont les vapeurs forment la matière de mes rêves, a besoin que je lui ouvre de nouvelles formes. Peut-être que si je trouvais un rythme de publication plus soutenu, plus proche de la production, trouverais-je un peu de silence intérieur. Écrire-publier-écrire à nouveau. C’est ce qu’il manque à ces projets que j’achève, l’existence publique. Passer plus vite de l’impulsion à la diffusion. Sans bâcler, ce n’est pas la question, mais en laissant le projet se donner à voir sans trop d’intervention post naissance. Accepter que la forme soit la forme, même si elle ne me satisfait pas complètement. « La frustration de cette œuvre », dit Naomi, « c’est le moteur de la prochaine œuvre ». Hier, j’ai présenté une forme en labo et je suis passé à côté. Je me suis accroché au dispositif au lieu de m’accrocher à l’enjeu. C’était trop en surface. C’est un mécanisme d’autodéfense qui s’érige quand il y a public. Rester en surface. Désamorcer ce mécanisme pour présenter plus de l’essence du travail, c’est ma probable prochaine étape de travail.
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2026 02 16
La semaine qui s’amorce est une semaine de spectacle vivant. Des formes émergent de thèmes. La difficulté pour moi, c’est de choisir. Trop d’options s’offrent à moi et toutes sont savoureuses. Je peux prendre n’importe laquelle et la laisser me guider, mais je veux toutes les explorer. MP. dirait que je dois m’engager dans une piste et l’épuiser. Elle ne dirait pas, mais j’ajouterais « avant de passer à la suivante ». Sur le plateau, des formes viennent d’elles-même. J’aime qu’elles me guident et que l’on garde celles qui semblent les meilleures sur l’instant. Que l’on fixe et que l’on bâtisse. Alors je prends un thème, je gratte un texte et je laisse les personnages s’en emparer. L. nous enjoint à rêver grand. Je me surprends à penser : « je suis un bricoleur minimaliste, moi », mais je peux avoir envie d’effets de lumière et de costumes grandiloquents. Je réfléchis à voix haute, tout est encore possible mais je veux fixer quelque chose, je n’ai juste pas encore décidé quoi. Je vais y venir. J’ai confiance dans le processus. C’est l’excitrac des premières fois. Jusque là, sur scène, je me suis laissé guider, par une contrainte d’impro, par un metteur en scène. Plus maintenant. Ni aujourd’hui, ni jeudi. Alors c’est parti, on crée. Je ferme les écoutilles du sous-marin, préparez-vous au silence radio, je vais travailler en plateau.
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2026 02 15
On dit parfois qu’il ne faut pas faire de sa passion son métier, mais je n’ai jamais regretté de concentrer ma vie professionnelle sur l’écriture. Cela m’a permis d’approfondir ma pratique jusqu’à la transformer. Ce qui a commencé comme un espace de jeu dans mon enfance est devenu un espace de croissance intime sans égal dans ma vie. Je m’y suis confronté et continue de m’y confronter à des questions existentielles, identitaires, politiques, esthétiques qui me passionnent et qui réclament que je repousse les limites de mon expertise. Ma pratique s’est complexifiée et pour accueillir ses nouvelles profondeurs, j’ai dû simplifier tout ce qui était digression et ondulations de surface. En faisant basculer ma « passion » dans le « pro », j’ai créé un vide. Puisque je consacrais mes journées à écrire, comment allais-je remplir mes temps de loisir ? Le spectacle vivant s’est invité dans mon paysage, le dessin, la linogravure, des pratiques qui ont élargi mon champ artistique sans entrer en compétition avec l’écriture et sans chercher à s’additionner à elle sur le plan professionnel. Enfin, pas tout de suite. Le clown a pris de plus en plus de place et se profile comme un prochain embranchement de ma « vie active ». Si je n’avais pas fait de ma première passion mon métier, je n’aurais peut-être pas eu la place, dans une vie déjà saturée, pour ces autres forme d’expression artistique. Bien sûr que les métiers de l’écriture présentent des défis, qu’on n’en vit pas très bien, qu’ils sont très incertains, mais dans un monde où la culture du travail est elle-même pleine d’incertitude, où les grands groupes licencient à tout va tandis que les petites structures mettent la clé sous la porte, je ne me sens pas si mal loti. Je ne sais pas ce qui me pousse à publier ça aujourd’hui. Peut-être la synthèse d’une semaine en repli sur ma pratique, peut-être est-ce l’écho des articles de presse que j’ai lus aujourd’hui, qui me rappellent comment est le monde « là-bas », de l’autre côté de mon miroir. Ou peut-être ai-je relu récemment l’expression « il ne faut pas faire de sa passion son métier », je ne sais plus où, je ne sais plus dans quel contexte. Peut-être dans un rêve. Je confonds régulièrement ce que je vis dans mes rêves et ce que je vis dans ma réalité éveillée. Ou peut-être est-ce une façon pour moi de réfléchir à pensée haute à cette phrase entendue jeudi : « ce n’est pas parce que nous avons un SIRET que nous sommes des entrepreneurs comme les autres ». Parce que je crois que si. Je crois que l’artiste professionnel est exactement un entrepreneur comme les autres et que continuer à affirmer le contraire à cause des connotations politiques ou idéologiques qui pèsent peut-être sur ce mot (« entrepreneur ») nous dessert. C’est un dimanche comme un autre, mou comme un dimanche. La pluie martèle sans discontinuer depuis ce matin. Je me prépare à sortir de ma caverne. Demain, le labo reprend. Jeudi, un stage de création de quatre jours. Une nouvelle dynamique enthousiasmante.