Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • 44. 144

    Parler de son travail d’artiste n’a rien d’évident. D’abord parce qu’une grande partie de ce travail se fait dans l’ombre. Porte fermée, certes, mais aussi dans l’ombre de soi-même, à son propre insu.

    Ensuite, parce que même quand le travail est né et que les livres sont publiés, savoir quoi en dire pose de sérieux problèmes. Faut-il se contenter de parler de l’histoire ? Raconter la conception ? Dévoiler les intentions thématiques (et quand elles sont mystérieuses pour nous, émettre des hypothèses en public) ?

    Pour moi, écrire, c’est quelque chose qui me traverse. Les personnages et les histoires viennent déjà construits, je me contente de les agencer de façon à ce que la lecture soit fluide et que l’univers happe l’imaginaire.

    Je n’ai pas toujours une réflexion profonde sur la thématique et je veux que mon style soit invisible, qu’il laisse toute la place aux personnages, aux décors et aux émotions. Je ne veux pas qu’on me sente écrire en me lisant, même si c’est inévitable.

    En plus, je travaille toujours dans l’urgence, en volant du temps, en ayant l’impression d’en manquer, avec ce besoin que le texte existe. Quand je travaille avec attention, que je prends le temps de descendre au niveau du texte, c’est parfait, les choses sont claires. Souvent, le texte m’échappe. J’ai beau le regarder, je n’arrive pas à avoir le recul nécessaire pour le comprendre. Alors je travaille au plus près de la narration, là où je sais pouvoir avoir un impact positif sur l’ensemble.

    Aujourd’hui, après 20 ans de publications, je suis à un tournant. D’une part, je commence tout juste à envoyer des « candidatures spontanées » aux éditeurs. Jusque là, j’ai toujours travaillé à la commande, avec des éditeurs que je connaissais ou en répondant à des appels à projet. J’ai toujours trouvé périlleux d’écrire on spec et d’envoyer le texte sans certitude qu’on l’attende.

    Je change ça. J’ai plusieurs histoires prêtes qui ne demandent qu’à rencontrer leur public.

    Ensuite, je commence à avoir un catalogue bien rempli sur lequel je communique mal, voire pas. Et c’est dommage, parce que mes histoires sont chouettes (je le dis en tant que leur premier lecteur, pas parce que c’est moi qui les ai écrites) et que si elles ne sont pas lues, c’est triste.

    Et ce sont de nouvelles compétences, qui demandent de retourner sur les bancs de l’école. Ou plutôt, dans le petit bain. Expérimenter, explorer, retrouver le plaisir du jeu et de la découverte. Ça, dans le cyclone de la crise de la quarantaine, c’est un challenge. Je suis en perte totale de sens. Certains matins, je me réveille avec l’impression d’être en mode automatique. Et encore, je fais le métier que j’aime et que j’ai choisi, je n’imagine même pas ce que ça doit être pour les gens qui ne sont pas dans leur vocation.

    Je doute, je perds espoir, je multiplie les exercices où je me rappelle pourquoi je suis là, de tenir le coup, que ce que je ressens est normal. Je suis comme un coach de football américain criant à ses athlètes sous la pluie, au bord d’un terrain boueux, de ne rien lâcher, inch by inch.

    Je n’ai aucune idée de si ce que je fais m’amène où je veux. Je ne suis d’ailleurs pas sûr d’avoir une destination. Ce que je suis sûr d’avoir, c’est un chemin, et je suis en plein dessus. C’est déjà ça.

  • 44.143

    Quand je me surprends à être à sec, je me dis que je n’ai plus rien à raconter. Ça arrive si je lis un texte d’opinion sur un sujet à propos duquel je n’ai pas d’opinion. Ou quand j’ai fini une lancée créative et que j’ai été au bout du sujet sur lequel je bossais.

    Mais tant que je serai en vie, j’aurai des choses à raconter. C’est une question de sensibilité. Écouter ce qui est là. Partir de ce qui est là. Quand on a écrit plus de soixante-dix histoires (et je pense que le vrai chiffre est plutôt autour de cent, en comptant celles que j’ai écrites avant et pendant mes études de scénariste), la question de l’inspiration se déplace.

    Je ne sais pas comment c’est pour les autres, mais les histoires ne me viennent plus par fulgurances. Il faut que je les appâte. Que je les invite à me traverser. Je n’ai plus rien de spécifique à raconter. J’ai écrit les histoires qui me démangeaient, maintenant je suis libre d’écrire celles qui m’amusent.

    J’aurai toujours quelque chose à raconter parce qu’il suffit d’ouvrir ses sens pour trouver des histoires dans le monde qui nous entoure. Je pourrais raconter le quotidien dans une maison remplie d’artistes. Je pourrais raconter l’adolescence. L’histoire de la maison Demons. Je pourrais développer un projet purement formel pour jouer avec le langage.

    La question n’est plus « qu’est-ce que j’ai à raconter », mais « est-ce que cela m’intéresse assez pour que j’y consacre mon temps ? ».

    Aujourd’hui, j’ai envie de publier chez des éditeurs dont j’apprécie la démarche éditoriale. J’ai envie de rencontres littéraires. De construction commune autour d’un projet d’édition. Alors je réfléchis à des sujets et des formes qui pourraient s’imbriquer dans des catalogues. Et en même temps je réfléchis à ma langue. À mon univers. Après 20 ans de production, certaines questions se posent. Un certain essoufflement se fait jour. Je n’ai jamais « percé » mais j’ai toujours travaillé, c’est-à-dire vendu des textes.

    Comme un bon artisan, je suis au rendez-vous tous les matins avec les mots. Je suis là pour eux. J’attends de découvrir où ils m’emmènent. Je suis à l’écoute des projets qui se dessinent, ceux qui se terminent, je façonne un savoir-faire et un savoir-être artistiques. Je gagne ma vie, bon an mal an, dans cette irrégularité propre aux métiers de l’art et aux démarches entrepreneuriales (on n’aime pas le dire mais l’artiste est aussi un chef d’entreprise)(on n’aime pas le dire à cause de certains imaginaires qui déforment notre image de l’entrepreneur).

    Je me dis que je n’ai plus rien à raconter aussi parce que je suis en recherche, parce que je suis fatigué, parce que j’ai besoin de recharger mes batteries. Et parce que ce n’est pas comme quand j’avais vingt ans où une œuvre qui m’enthousiasmait me donnait envie de l’imiter. Il y a quelque chose de plus conscient dans mon travail, disons que c’est davantage une décision que je prends, lucide, d’inscrire mon travail dans une démarche artistique particulière.

    Avec ce paradoxe que je ne comprends jamais vraiment ce que je suis en train de faire, je découvre le territoire en même temps que je l’arpente. Quelle drôle de vie !

  • 44.142

    Bouger les sensations dans l’intériorité. Sentir où se situe ma vitalité et cette impression d’un courant électrique dans le corps : le qi. Ce que, dans mon inexpérience, j’assimile au qi. Accompagner son mouvement naturel. Bouger les muscles et le sentir se déplacer. Quand je perds la sensation, m’interrompre. Écouter. Ressentir. Longtemps, je ne sens rien. La respiration m’y reconnecte. Cela peut commencer comme une étincelle à peine perceptible. Quelque chose de si ténu qu’il faut diriger toute mon attention sur elle. D’autre fois, c’est comme une décharge, d’un coup. Puis plus rien. En ce moment, c’est dans le haut du dos, et ça grimpe vers le sommet de mon crâne. Ce matin je regardais comment décharner et conserver un crâne de poulet, pour m’en servir de modèle anatomique en dessin. Il m’aurait fallu une fourmilière. Ou des détergents spéciaux. Ou accepter une odeur de charogne pendant plusieurs jours dans ma cuisine. J’ai jeté la tête du poulet et décidé que je ferais cela plus tard. Quand mon agenda sera moins rempli. C’est simplement que ça n’est pas un projet prioritaire pour le moment. Je ne saurais même pas où le conserver. Ma vitalité, parfois, se manifeste sous la forme d’impulsions comme celle-là. Des idées — je ne dirais pas soudaines, parce que je pense à me faire un cabinet de curiosités depuis quelques temps déjà —, depuis que la coloc de Renard collectionnait les squelettes de petits rongeurs dans une vitrine.

    Hier en m’endormant, je pensais à l’importance de l’art. À sa faculté à prendre soin de notre santé mentale et émotionnelle. C’est vers l’art que l’on se tourne pour soigner nos peines de cœur, pour donner sens à nos errances existentielles. On ne pousse pas la porte des urgences en disant « je doute ». La science, à part mesurer et dissimuler les symptômes, ne sait pas nous éclairer sur la manière d’endurer le quotidien. Je pensais à ça, comme on dérive mentalement, juste avant de sombrer. Sans cause. Je me rappelle vaguement d’avoir initié une réflexion sur pourquoi je m’entête à croire aux histoires, pourquoi elles ont tant d’importance dans ma vie. Je passe mon temps à lire, regarder des films, raconter des histoires, aider les autres à raconter des histoires. Je m’interroge sur ce qui fait qu’une histoire nous touche, ce qui fait qu’elle devient une partie de nous, de notre identité.

    Je me disais : il n’y a pas de différence entre la fiction et les informations, entre un roman et un essai. Au départ, ce sont des tentatives d’éclairer le réel, de percer le mystère de notre présence. La différence, c’est simplement le chemin que nous suivons pour trouver un éclairage. Je considère les « informations » comme du divertissement. Quelle est la dernière fois où un article de presse a changé le cours de votre vie ? À part en générant une émotion et un sujet de conversation ? Les informations ne changent nos vies que de manière marginale et rarissime. La fiction n’est pas moins vraie. Souvent, elle l’est même davantage.

  • 44.141

    Être en recherche, ça part d’où ? C’est se jeter dans le gouffre de proposer quelque chose sans savoir où cela mène, ni si cela mène quelque part. C’est cultiver un état de curiosité totale. Tracer un trait, un geste, à partir de ce qui se présente, là. Ce qui se présente à l’extérieur, mais surtout ce que ça provoque à l’intérieur. À propos du Butō, Naomi me disait « ce qui le caractérise, c’est qu’il part de l’intériorité ». Le clown, pareil. L’écriture, pareil. Je passe mon temps à chercher des idées ou des impulsions en-dehors quand il faut au contraire que je crée un état de disponibilité intérieure, même si ça veut dire que pendant longtemps il ne se passe rien. Le vide. C’est le vide qui me panique. Que je m’empresse de combler. Être en recherche, c’est contempler le vide plus longtemps que ça n’est confortable. L’immobilité n’est pas l’absence de geste. Elle est définie par la suspension. L’écoute. En apparence, ça peut ressembler à une cacophonie. On peut noircir une page, s’agiter en plateau, on multiplie les tentatives dans l’attente qu’émerge une direction. Quand la direction apparaît, la suivre. La suivre et s’arrêter quand elle s’arrête. On repart dans la recherche. Gribouillage, expérimentations, si-je-fais-ça-ça-donne-quoi, chercher l’accident heureux qui donne une orientation au travail et dévoile non pas une forme (la forme vient après) mais une intention ou plutôt, une justesse. Être en en état de recherche, c’est ça. C’est cette énergie que je dois cultiver en ce moment et assumer et montrer. Pour dimanche, mais aussi pour ce moment de vie.

  • 44. 140

    En entendant mal le titre d’un livre que je vais recycler parce qu’il ne m’a pas plu, j’ai retenu Parler rafale. Ça m’a donné l’image d’une scansion. De mots précipités. Enchaînés. Peu de respiration. Un rythme rapide. « Rafale : coup de vent soudain ». Le cnrtl précise : « Augmentation soudaine et momentanée de la force d’un vent; coup de vent violent et de peu de durée. » À quoi ressemblerait un parlé rafale ? Des fragments soudains. À quoi jugerait-on l’augmentation de leur force ? La rafale n’existe-t-elle que par contraste avec un vent constant ? « L’augmentation soudaine et momentanée » n’existe que dans un contexte. Un fragment seul ne saurait être une rafale que s’il vient percer un silence ou accélérer un autre rythme. Je laisse mûrir cette intuition. Il reste trop de questions pour la changer déjà en projet. Je garde l’idée comme on garde un poussin égaré. En le cajolant, en lui donnant de la chaleur et de la tendresse pour le voir s’épanouir, peut-être.

  • 44.136

    Ce qui me réjouit aujourd’hui, c’est cette pluie fine dont la mélodie apaise mon esprit et réjouit mon corps. C’est la saveur noisettée du café brûlant dans le fond de mon palais. C’est le souvenir des moments partagés, hier. Je me réjouis aussi du travail accompli et de celui qu’il me reste. Ces photos de Hong Kong (#goal). Le burger que j’ai mangé hier midi, sur l’herbe, pendant qu’une campagne photo pour un restau local était en train d’être shootée. Je relis Thoreau. Je chine dans les friperies. Pour continuer de me réancrer. Et, j’avoue, je recommence à lire du développement personnel. C’est comme un shoot d’adrénaline. Un boost artificiel. Mes instants de solitude sont trop courts, et j’ai beau abattre les contraintes et m’occuper des trucs (admin, boulot, suivi médical des uns et des autres, maison, les articulations de la vie, quoi), il y en a toujours de nouveaux qui viennent s’ajouter. C’est comme ça que cette société nous épuise, en empilant toujours plus de missions sur nos têtes. Ça grignote l’espace qui nous permet de penser et de créer, ça étouffe la petite voix de notre justesse intérieure et nous nous demandons pourquoi nous sommes stressés, malades, irritables, frustrés. Charge à nous de simplifier à outrance, de réduire les espaces de friction superflus au minimum, sans jamais nous laisser happer par l’illusion que leurs urgences sont les nôtres. La vie, notre vie, est trop importante et trop courte pour la laisser être bouffée par les ambitions et les problèmes des politiciens, des mégacorporations et des haters. C’est un défi de danser entre les faisceaux lasers de leurs robots stupides, mais si nous ne le relevons pas, c’est notre essence qu’ils s’approprient, ne nous laissant qu’une enveloppe vide pour traverser les années en nous gavant de leurs contenus cognitophages. Créer plus que se plaindre. Le monde change, c’est la vie. On s’adapte ou on meurt. Ça ne veut pas dire qu’il faille tout accepter, ne pas résister, mais se crisper sur l’existant, s’accrocher à ce qui n’est plus, n’a pas de sens.