Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • 44.230

    Dimanche. Les cloches résonnent dans la ville, vestige d’une tradition désuète. L’appel de la montagne grimpe en intensité. Les souvenirs ne sont pas chargés de la même émotion que les événements qui les composent. Pas de musique. Comptes d’apothicaire : ça ira. Ça va tirer, mais ça ira. Lecture décevante ce matin. Autocentrée, et qui revendique son autocentrage. Et puis une espèce de fausse conclusion qui justifie le foirage narratif. Quelques idées jetées en vrac dans un shaker ne font pas une bonne histoire, n’en déplaise à ce monsieur. C’est comme si je prétendais que ce blog était autre chose qu’un fourre-tout de mes humeurs. Mais bon, on ne peut pas toutes les réussir, et on produit ce qu’on peut quand on est en crise existentielle.

    Allez, c’est dimanche et mes courbatures me réjouissent. Utiliser son corps, il n’y a rien de mieux dans cette civilisation virtuelle. J’ai hâte d’achever de me sortir de l’inertie qui m’englue encore. J’ai hâte de jaillir de l’autre côté de ce tunnel de lutte interminable.

  • 44. 229

    La pratique comme chemin de vie. Do/Dao, traduis en français par « la voie », en fait une réalité plus complexe. Parler de la pratique s’avère rapidement difficile. Aucun discours ne peut résumer ni rendre compte de l’expérience intérieure qui découle du fait de répéter les mêmes actions, le même focus vers son intériorité, jour après jour, pendant des décennies.

    De l’extérieur, cela ressemble à une série de mouvements, mais l’important est à l’intérieur. C’est dans la conscience et la présence exigées, dans la décision chaque jour renouvelée de son engagement dans la pratique, dans la responsabilité et la fermeté de caractère que cet engagement renforce, dans l’humilité de découvrir qu’on est à la merci d’une mauvaise journée pour perdre le fil, de l’humilité, toujours, nécessaire pour reprendre le fil quand on l’a perdu sans tourner en boucle, sans s’apitoyer, sans se décourager.

    La pratique nous pousse au-delà de l’espoir et du désespoir, dans une temporalité infinie. Il n’y existe que l’instant présent de cette pratique ce jour-là, mais c’est un présent qui sera répété demain, et le jour d’après, pour l’éternité.

    La pratique n’est pas liée à un projet même si des projets peuvent y naître. Il serait faux de dire qu’elle est le projet, ce serait nous détourner du fait qu’elle est sa propre finalité. Pourquoi pratique-t-on ? Pour pratiquer. Parce qu’il n’y a pas de façon plus profonde de vivre. La pratique est le fruit d’une décision. Parfois elle naît d’une rencontre avec un objet d’étude, parfois elle émerge de manière organique de l’individu lui-même, elle peut surgir suite à une expérience difficile ou comme réponse à la question « pourquoi suis-je là ? » ; « à quoi ai-je envie de consacrer mon temps ? »

    La pratique ne trouve sa raison d’être dans les bénéfices qu’on en tire, même si ces bénéfices sont bien là, tangibles et plaisants, et même s’ils ont des répercussions sur le reste de la vie du pratiquant. La pratique est sa propre raison d’être. Pourquoi j’écris ? Pour écrire. Pourquoi je médite ? Pour méditer. Pourquoi je marche ? Pour marcher.

    Chaque jour, la même décision : me mettre en action.

  • 44. 227

    Quand tu y es pour la durée, tu ne t’arrêtes pas au bout de cent mètres. Tu sais que ça va être une longue lutte, tu ne te détournes pas au premier obstacle. Tu remontes tes manches, tu craches dans tes mains, tu t’arc-boutes contre le rocher si nécessaire, et tu retournes au charbon.

    C’est parce que tu persévères là où les autres abandonnent que tu sortiras vainqueur. Si tu n’y arrives pas par talent, tu y arriveras par entêtement. Ceux qui lâchent, ce sont eux qui échouent. Même si ta réussite n’est pas spectaculaire, même si elle n’est jamais qu’en « faux plat montant », elle ne sera pas abandon.

    Les échecs et les refus ne sont que des étapes sur la route. Dans un an, tu ne t’en souviendras qu’à peine.

  • 44.226

    L’inconfort peut être source d’apprentissage et de transformation. Quand une société se dote des outils pour bannir l’inconfort, elle enferme les individus dans l’inertie. On y cherche la stabilité et la répétition. On y meurt de routine. On remplace l’inconfort psychique, vecteur de retour sur soi et de transmutation, par la pression à produire, à faire toujours plus et toujours mieux en fonction de critères extrinsèques arbitraires.

    A trop vouloir nous préserver mutuellement de la nature parfois aride du réel, cette addiction au confort nous limite à l’expression narcissique d’un ego figé, hostile au changement, qui est, par nature inconfortable mais, par nature aussi, le seul vecteur constant de notre épanouissement.

    Qu’il s’agisse d’une révolution de nos manières d’être, de nos métiers, de nos lieux de vie, de nos aspirations, de nos relations ou d’ajustements plus subtils et néanmoins exigeants (y a-t-il plus inconfortable que l’effort quotidien d’installer une nouvelle habitude ? Brrr, je frémis rien que d’y penser), l’épanouissement demande que l’on passe d’un état à un autre (de graine à germe, de germe à plante, à fleur, à fruit, à graine, et le cycle reprend ailleurs).

    J’y pensais ce matin en me surprenant à regarder les commentaires d’utilisateurs d’une expérience qui m’attirait. Qu’est-ce que je cherche en consultat ces commentaires, sinon à me prémunir d’une déception possible ? La déception, comme la satisfaction, nourrit mon expérience humaine. Que j’aie une préférence pour l’une plutôt que l’autre me semble secondaire si mon but est de faire l’expérience de la vie la plus expansive possible.

    On s’entend, je ne vais pas me mettre sciemment en danger, mais on est arrivés à un stade où le moindre gravillon dans une chaussure est devenu, pour nos systèmes nerveux déréglés, l’équivalent d’une situation périlleuse. Ça me dérangerait moins si le résultat de tout ça n’était une forme d’inertie généralisée : puisque rien n’est jamais sûr, nous n’osons pas assez.

    Alors, osons.

  • 44.225

    J’aime collecter des informations. Quand j’ai fait le test du Strength Finder, « Input » était parmi mes 5 premières forces. J’aime les mettre dans des tableaux et faire de jolis graphiques qui me donnent des statistiques. La plupart du temps, même s’il y a un aspect méditatif à cette pratique, j’y vois une forme de procrastination, mais j’en viens de plus en plus à me dire que penser ça est une forme d’évitement. C’est un travail laborieux que de collecter et d’organiser. Cela prend du temps et savoir quoi faire des données me force à me creuser le cerveau, cerveau qui préfère généralement lancer un jeu ou regarder un épisode de série. C’est aussi parfois douloureux de regarder la réalité objective en face. Constater que j’ai perdu ma pratique du dessin, ou que je n’ai pas écrit autant que l’année X, me rappelle à l’ordre avec froideur.

    À l’inverse, je peux avoir de bonnes surprises et découvrir par exemple que, sur ce blog, j’ai écrit, en quantité, l’équivalent d’un petit roman sans ressentir d’effort ni me rendre compte de l’ampleur de ce que j’écrivais. En moyenne, depuis janvier, un post tous les deux jours, d’une longueur de 265 mots. Ça s’additionne. Et ça s’additionne sans me demander d’autre rigueur que de commencer ma journée ici. Ce qui n’était au départ qu’une pratique d’échauffement et un espace d’expérimentation stylistique (que j’ai un peu perdu au passage) ouvre la porte vers une nouvelle manière d’aborder l’écriture longue.

    Je savais que la régularité et l’abaissement de la barre étaient moteurs de réalisation de projets ambitions, mais j’avais du mal à baisser la barre suffisamment bas. Je suis motivé par l’intensité de l’effort. J’aime entrer dans un tunnel créatif, vision laser, ne voir que le projet pendant quelques semaines, trimer dur et passer à autre chose derrière. Alors il y a toujours dans mes routines quelque chose d’un défi. Mais pour d’autres personnes, cette intensité n’est pas tenable. Beaucoup des autrices que j’accompagne sont déjà surchargées de contraintes et ont besoin de la pratique d’écriture la moins invasive possible.

    C’est comme une porte qui s’ouvre, un exemple qui vient conforter une hypothèse mathématique. Et elle s’ouvre grâce à mon hobby de collecte.

    Je n’aime pas l’approximation. Je n’aime pas ne pas savoir ce qui est à l’œuvre dans ma réalité. Je trouve déjà que mes moteurs internes sont une boîte noire, et j’ai déjà constaté que ma perception de la réalité était toujours floue/tordue/imprécise. Trop émotionnel, je tends à me baser sur ce que j’ai ressenti. Une session d’écriture difficile me paraîtra mauvaise et insuffisante, une session d’écriture où j’aurai eu le sentiment de m’amuser me paraîtra super bonne. Mais pas juste la session, son résultat. Or, il n’y a pas de corrélation entre ce que je ressens en écrivant et la qualité du résultat.

    Objectiver ma pratique m’aide à me détacher de mes impressions et à regarder en face ce dont le projet a besoin. C’est valable dans mes relations, dans ma parentalité, dans mes loisirs. Comme j’ai tendance à vivre dans le monde des possibles et dans une forme d’idéalisation de mes projets, j’ai besoin de me rappeler consciemment de la valeur de ce que je fais au quotidien. Sinon, je finis par vriller, abandonner des projets qui avancent bien mais que je panique de ne pas avoir déjà fini, et me créer des obstacles inutiles.

  • 44. 224

    Parler de mes livres. Donner envie de les lire. L’exercice, pourtant intéressant, m’ennuie. Je préfère le travail de les écrire. Est-ce que cela peut suffire ? Je suis entré dans une période de vie (durera-t-elle ?) où je n’attends plus de reconnaissance pour mon travail. Peut-être est-ce de la lâcheté ou une forme de désillusion, ou peut-être est-ce une forme de maturité. Quand on ne s’accroche plus à un résultat, l’action peut prendre sens pour elle-même. Détachée du besoin de rentabilité, l’action de parler de mes livres peut redevenir l’acte d’amour qu’elle devrait être à chaque fois. Parler de mes livres pour le plaisir de les mettre en valeur. Raconter ce qui m’émeut en eux, parler de leurs personnages, des thématiques que j’y ai insufflées.

    Ce qui a pu me retenir, c’est la peur du jugement. Jugement de la naïveté de certains textes, jugement de leur style, de leur esthétique, jugement de ma compétence d’auteur. Évidemment ce n’est pas une peur, c’est la projection de mon propre sentiment d’inadéquation, né de l’écart entre l’idéal créatif et artistique qui m’anime et la réalité de mes productions, qui est en-dessous de mes attentes, nécessairement, puisque j’apprends en faisant et que j’ai un meilleur discernement après avoir écrit un livre qu’avant de le commencer.

    Il y aura toujours un décalage entre ce que je veux faire et ce que j’ai fait. Entre ce que j’aspirais à réaliser et ce que j’ai produit. Je m’efforce de faire la paix avec ça. Et, donc, de parler de mes livres en les aimant tels qu’ils sont et tels qu’ils existent.

    Le clown m’a aidé sur ce chemin d’acception : on n’attend rien, on se contente d’être présent, la représentation est ce qu’elle est, c’est ce moment-là, unique, vécu ici, dans l’état de disponibilité qui est le sien.

    Les attentes ont cette fâcheuse tendance à naître toujours dans un monde idéalisé. Les œuvres prennent vie dans le monde réel, avec ses contraintes et ses limites, avec ses circonstances capricieuses, avec ses imprévus et ses interférences.

    Ne pas juger un travail à l’aune de l’idée que l’on s’en faisait, mais pour ses qualités et fragilités propres.