Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • 44.274

    Allez, je m’arrache à la stupéfaction qui m’écrase au fond de mon désespoir. Je me remets en mouvement. J’ai prononcé récemment le mot « inertie » et on m’a répondu « je ne faisais pas rien », mais l’inertie ce n’est pas l’immobilité, c’est le mouvement amorcé par un élan initial, qui continue dans la direction donnée par ce mouvement.

    L’inertie, c’est continuer comme avant.

    Créer de la rupture, que ce soit à petite échelle (ce matin, je change mon rituel) ou à grande échelle (la société sort de sa trajectoire), c’est sortir de l’inertie. Toutes les inerties ne sont pas mauvaises. Quand je m’élance sur une pente, mon petit effort initial me donne assez d’élan pour que la pente m’entraîne, que je m’amuse, porté par cette inertie, ce mouvement vers le bas sur lequel je glisse.

    Quand je me lance dans un projet, la première, la plus difficile des choses à faire c’est de lui donner cet élan qui me permet après de surfer sur le mouvement d’inertie pour parvenir sans heurt au bout du projet. C’est pour ça qu’il m’est si difficile d’avoir une vie sociale constante, parce qu’elle tend à me couper dans mon élan et m’oblige à redémarrer. C’est comme si vous vous lanciez du haut de la pente et que la vitesse ayant à peine eu le temps de vous prendre, vous vous retrouviez à votre point de départ à devoir tout recommencer.

    Mon astuce, pour finir des projets, c’est de créer du vide. Créer du temps libre ininterrompu. Descendre « en sous-marin », communications coupées, le temps nécessaire pour arriver au bout. Je disparais de la surface et je m’absorbe dans mon élan. C’est une forme d’obsession maniaque. Plus rien n’existe que le projet. Il y a comme un effet de transe qui s’installe. Plus je suis immergé plus le projet vit et devient tangible, comme dans un cercle vertueux où chaque minute d’attention se transforme en éclat d’inspiration. C’est cela, la force d’inertie.

    À l’inverse, entre les projets, l’inertie peut me maintenir dans un état de recherche ou d’attente.

    Il me faut constamment interroger où j’en suis, quelle rupture ou quelle continuité le moment exige. Ça me demande d’être vigilant et de faire des points quotidiens avec moi-même : quelle est la priorité en ce moment ? Dans quelle direction ma force d’inertie m’emporte-t-elle ? Est-ce que je me laisse glisser dans sa direction ou faut-il que je l’interrompe, que je donne le petit coup de pied qui me fera dévier ?

  • 44.273

    Colère. Honte. Indignation. Incompréhension. Comment peut-on afficher un tel cynisme ? S’émouvoir pour le matériel plus que pour l’humain ? Combien faut-il que nos dirigeants soient narcissiques ? Et vers qui se tourne-t-on quand nos institutions défaillent ? Qui alerte-t-on pour faire valoir nos droits fondamentaux, pour défendre et faire prévaloir notre liberté ? Les routes parlementaires encombrées par les calculs électoraux des uns et des autres, étouffées par l’indécence des 49.3 et par la corruption lobbyiste. La police qui n’a plus de mandat de protection du citoyen, qui n’est plus que le bras répressif des banquiers. Je ne suis que furie. Je ne suis que rage. Je ne suis qu’une boule prête à exploser empêchée par le manque et la précarité, empêchée par la nécessité de boucler les fins de mois, de remplir le frigo, d’assurer un semblant de continuité pour mes enfants qui s’apprêtent à entrer dans la vie, dans une société qui leur crache à la gueule son venin, ses gaz, et ses charges muselantes. Mon corps brûle de l’intérieur. Il me faut de conscients et constants efforts pour fabriquer de l’espoir, pour projeter un avenir décent pour les miens. Je n’ai pas été préparé. J’ai grandi dans l’idée que l’infamie appartenait au passé. J’ai grandi sur les ruines du mur de Berlin. J’ai cru voir s’abattre les derniers vestiges de l’obscurantisme en Europe. Ça n’aura pas duré. Ça n’aura été qu’un court moment d’accalmie, une percée dans les nuages de l’Histoire. Les crises s’enchaînent sans nous laisser de répit. Annoncées, elles l’ont été. On ne peut pas faire comme si on n’avait pas été prévenus. Je suis fier de notre jeunesse, fier de leur courage et de leur intelligence. J’ai honte que nous laissions sur eux s’abattre la matraque et pleuvoir les grenades sans répliquer. Parents qui partagez l’indignation, il est temps de nous soulever.

    Écrivons à nos députés, écrivons à nos préfets. Exigeons que cesse la répression. Exigeons des moratoires sur la propagande dans les médias.

    Rappelons aux fonctionnaires qui ils représentent.

    S’il le faut, confisquons l’impôt, puisqu’ils ne comprennent que le langage de l’argent.

  • 44.272

    On attend qu’une chose, c’est qu’il tombe, ce vieux monde épuisant. Qu’enfin le remplace autre chose. On n’est pas naïf au point de croire à une utopie, mais qu’enfin les banquiers cèdent le pouvoir. On a décapité des rois, on peut décapiter des financiers, ils semblent l’avoir oublié et se penser intouchables, mais on va leur montrer. Et les médias à leur botte qui relaient leurs éléments de langage et éclipsent une vérité simple : dans une démocratie, c’est le peuple qui règne, pas la police.

    La seule violence légitime, c’est la nôtre.

  • 44.271

    Quand on est habitué, voire enfermé dans un mode de fonctionnement, il est facile de se sentir contraint. Pour sortir de sa condition, il faut élargir son champ d’action, commencer par dégager le regard et retrouver le sens des possibles. C’est le plus difficile, sans doute. Cela exige de sortir d’une forme particulière d’inertie qui est l’inertie par reproduction de l’identique. Hamster en roue libre, on se tue à tourner en rond, emporté par un mouvement qui, déjà engagé, se reproduit lui-même. Il faut une force contraire — la volonté — pour s’arracher à la reproduction, pour penser autrement et voir autrement et agir autrement.

    C’est le principe de la reproduction des schémas, c’est l’éternel Retour, notre difficulté à sortir d’un mouvement dans lequel nous sommes engagé. Il y a du biais d’investissement, là-dedans, le sophisme des coûts irrécupérables (puisque j’ai déjà mis mon énergie, mon argent, mon temps, mon identité dans une activité, je veux en « avoir pour mon argent », alors que l’investissement est perdu quoiqu’il en soit). Il n’y a rien à récupérer, rien à rentabiliser.

    D’où l’importance d’agir pour l’action elle-même plutôt que pour ses résultats. En donnant du sens et en projetant de la conscience sur ce que nous faisons, nous ne déléguons pas la valeur de nos décisions à un futur hypothétique. En écriture, si je tire plaisir à l’écriture, si l’acte d’écrire est sa propre finalité, je n’attends pas qu’il soit lu ou édité ou vendu pour en tirer de la satisfaction. Le temps que j’ai passé à l’écrire n’a pas été vain juste parce que mon livre n’a pas trouvé sa place dans le paysage éditorial.

    C’est une toute petite goutte dans le grand verre de la lutte contre l’enfermement paradigmatique, dans la narration identitaire (l’histoire que l’on se raconte sur qui l’on est). Chaque goutte compte. Tout comme compte l’entraînement à une certaine forme d’agilité, qui consiste à pouvoir changer de vision de soi et du monde au besoin.

  • 44. 267

    « C’est quoi ton processus ? » me demande A. quand je lui parle de mes projets de spectacle vivant. J’ai une réponse mais comme à chaque fois que j’aborde des activités de l’esprit, il y a quelque chose comme un décalage entre la réalité vécue et la réalité racontée. Ce n’est pas que le récit soit faux, mais même en y mentionnant les phases de doute et d’incertitude, les remises en question et le tâtonnement, écrits, ces concepts semblent presque anodins. Dans la réalité quotidienne, ce sont eux qui dominent. La majeure partie du temps, je suis incapable de répondre à la question « est-ce que t’avances ? » parce que cette notion d’avancer échappe à mon attention consciente. Je peux jouer à objectiver ma pratique et ses effets, les traces qu’elle laisse sur le papier, mais ça se joue ailleurs. Dans les profondeurs, dans l’invisible de ce qui se trame à l’intérieur de ma créativité, à mon insu. C’est seulement après coup que je peux relier narrativement les événements et esquisser une lecture du parcours d’une création : « ah là, quand j’avais l’impression de me heurter contre un mur, en fait, il y avait ça qui se passait. Et à ce moment où je pensais savoir où j’allais, j’étais en train de définir un cadre qu’il m’a fallu savoir dépasser ». Mais sur le moment, je fais des hypothèses : « si je fais ça, ça devrait aller dans le sens de ce projet » et je tente et j’avise.

    Et pourtant, ça n’est pas seulement un tâtonnement aveugle. Il y a des choses qui montent à ma pensée consciente. Il y a effectivement des décisions réfléchies et éclairées sur l’axe du projet, sur les éléments que je fixe et sur les questions que je pose. Parce que c’est beaucoup de questions, un processus créatif, et qu’il s’agit essentiellement de se poser de meilleures questions, pas de trouver de meilleures réponses. Les réponses ont cette saveur d’arbitraire qui colle mal à la curiosité dont se nourrit le travail de création.

    Les bonnes questions ont cette faculté à orienter l’exploration. Plutôt que d’avancer à l’aveugle, la question permet de choisir une direction et de diriger un regard pour leur propension à apporter des éléments de réponse. Notez que j’ai dit « éléments de réponse ». Les réponses ont quelques chose de trop définitif. Or, aucun artiste n’est jamais sûr de ce qu’il créé ou de ce qu’il a créé. Chaque rencontre d’un individu dans le public avec l’œuvre l’éclaire différemment et rend visible une dimension dont l’artiste n’avait pas conscience. Principalement parce que la relation entre le public et l’œuvre n’a pas grand chose à voir avec ce qui pousse l’artiste à créer. Il se passe un truc intime et très personnel entre le spectateur et l’œuvre, et je crois que l’artiste n’est pas concerné par cette relation. Elle ne le regarde pas. Il n’a pas à s’en mêler. Je suis très flatté quand on me fait un retour sur un de mes textes, mais je suis toujours un peu gêné, j’ai l’impression qu’on m’ouvre une porte derrière laquelle je n’avais pas à regarder. Comme si, sous prétexte que j’écris de l’érotisme, on m’invitait dans la chambre à coucher.

    C’est très intime, le rapport au texte, ça raconte des choses de soi, de son histoire personnelle et de son rapport au monde, de ses blessures et de ses espoirs. Ça peut être assez impudique de partager ça. Alors je souris, je dis merci, ou « ah ? » et « oh ! » mais je ne suis pas responsable.

    C’est pour ça que les réponses sont contraires au travail créatif : on a entre les mains une matière qui nous échappe, très mystérieuse et très puissante puisqu’elle en mesure d’enflammer quelqu’un. C’est une matière délicate, qu’un rien peut faire s’écrouler.

    Alors le processus me rappelle sans cesse de formuler des questions, de cultiver l’humilité de mon ignorance et l’enthousiasme de ma curiosité, et pourtant d’avoir les nerfs assez solide pour prendre des décisions et fixer des morceaux de texte, des motifs narratifs, des personnages, des décors, des scènes, même si la possibilité d’une autre décision plane, une décision qui aurait pu être « meilleure », quoi que « meilleure » veuille dire.

  • 44.264

    Samedi clown. Samedi on replonge dans les trucs un peu braques qui m’habitent. Dimanche sexy. Dimanche spectacle érotique. Ouverture de nouvelles portes. Toujours un peu ce trac au moment d’y aller. Toujours un peu ce truc qui tremblote. Qui dit à la fois « j’y vais » et « ça m’impressionne ». C’est chouette, toutes ces sensations. C’est de la construction artistique. Inlassable recherche de ce qui a besoin de se dire. Qui ne m’appartient pas. Qui me traverse et m’utilise comme un vecteur. Des choses à raconter, j’en ai. Des thèmes à explorer, des idées à partager. Lâcher la carapace et laisser rayonner la singularité. Let’s go. Mes meilleures années sont devant moi.