Écrire depuis avant le langage quand l’idée appartient encore au corps. Sensation fugace. Impulsion de mouvement. Grondement. Grognement. Force silencieuse. Écrire pour remplir le temps. Le faire chair. Renforcer sa densité. Temps compact. Dans le temps habité, une minute contient une vie. Par la création, nous échappons au temps seulement rempli, au temps passé, au temps comblé, désœuvré (= dont on ne fait pas œuvre). Chaque seconde sculptée en une pièce artistique.
Le temps vécu.
Créer, c’est l’opposé de se divertir. Si se divertir c’est occuper la vie avec du vide, créer c’est l’investir avec du plein. Tracer chaque entrelacs d’attention. Noircir d’âme. Tisser le temps au fil argenté. Lorsque l’on partage l’œuvre créée et qu’elle réussit à embarquer un tiers, lecteur spectateur coauteur participant volontaire de la création en train d’avoir lieu, alors l’existence devient dense pour une multitude. Cet objet qui n’existait dans l’expérience que du rêveur, cet objet devient le rêve de qui le reçoit, l’accueille en soi comme un nouveau fragment de son identité. L’entité « Je » est aussi constituée des œuvres qui l’ont touchée. Alors lever l’oreille afin de capter les vibrations sourdes du monde en soi de soi dans le monde de l’altérité dans sa singularité de l’écho de son singulier répercuté dans l’autre. Agripper un filament, dévider la bobine duquel il dépasse, enrouler nouer dénouer agencer jusqu’à cerner ce que ce fil-là peut dire de ce moment-ci.