Catégorie : Quarantaine

  • 2023 08 17

    23088 mots en 12 jours.

    De grandes étendues de nature où me dépenser après mes intenses séances d’écriture.

    Encore 12 jours. Midpoint de ma retraite (pas du projet, là, c’est le dernier sprint. 5 mois de travail non stop, 20 épisodes par mois à part en juillet où je n’en ai écrit que 10.)

    C’est la première fois que je porte un projet d’une telle ampleur. Tout ce qui a précédé m’a préparé à pouvoir l’honorer.

    Midpoint aussi de ma vie. On le sait depuis 18 mois, que je suis en brouillon.

    Je n’ai jamais été aussi proche de vivre ma vie telle que je la rêvais.

    J’ai commencé comme ça, par une année sabbatique. 9 mois consacrés à la rédaction de mon premier roman. Full time.

    Maintenant comme à l’époque, ça ne suffit pas.

    Maintenant, contrairement à l’époque, je ne suis pas excité à la perspective de ma carrière qui commence, un peu fier, un peu inquiet.

    Maintenant, je suis un peu blasé. Je fais le job et je me dis que je commencerais bien autre chose. Une autre carrière. Moins sédentaire.

    À l’origine, le rêve c’était un mélange de création et de voyage. Corto Maltese comme avatar de l’homme que je cherchais à devenir.

    Il paraît qu’on me voit comme l’aventurier que je rêvais d’être. À cette nuance près que mes voyages sont immobiles, mes explorations intérieures et relationnelles, mais essentiellement statiques.

    Alors j’ai décidé de foutre en l’air le château de carte. Je vends tout.

    Je donne tout.

    Je commence autre chose.

    Je n’arrête pas d’écrire mais je démarre une nouvelle carrière. Quelque chose où je serai à nouveau débutant. Où j’ai tout à apprendre. Le savoir-faire comme le savoir-être. Une carrière avec un horizon large large large. Du boulot à la pelle et de vastes perspectives d’évolution. Vastes au sens où les embranchements possibles sont nombreux. Ce qui laisse beaucoup de place à l’aventure, à la découverte, aux fausses pistes, aux retours en arrière.

    Ça me rappelle l’une des deux histoires qui a marqué mon enfance : Le Piège à Ennui. C’était l’un de ces petits « romans » jeunesse publiés dans des périodiques mensuels. L’histoire d’un roi qui avait tout. À qui l’on faisait cadeau d’un Piège à Ennui perpétuel. Il s’agissait d’une Quête. La quête d’une fleur qui n’existait pas. Toute sa vie, le roi échoue. Il expérimente. Il passe à côté. Il apprend la botanique et les greffes, il délaisse ses anciens jouets pour se consacrer à cette recherche.

    Finalement, dans son vieil âge, il réussit et décide que, maintenant, il est prêt à s’ennuyer.

    Bon. Cette nouvelle carrière c’est mon piège à ennui. J’ai déjà tout ce que je voulais.

    Je fais partie d’une génération qui a été encouragée à suivre sa passion, à structurer sa vie autour de sa passion.

    Nos parents étaient passés à ça de le faire. Ils avaient découvert qu’ils avaient le droit de rêver leurs vies mais tout restait à inventer : comment fait-on ça, « rêver sa vie » ? Ils ont essuyé les plâtres et nous ont confié le plan. À nous de bâtir la machine.

    Peu importait la validation sociale, la réussite financière, mieux valait une vie épanouie de bohème qu’une réussite sociale vide de sens.

    Ce qu’ils ignoraient. Ce que nous avons découvert, c’est que la passion ne suffit pas. Ce n’est pas qu’elle ne dure pas. Je suis plus passionné par mon métier aujourd’hui que je ne l’étais à 20 ans. C’est quelque chose comme … une étincelle a été cultivée en nous. L’étincelle qui pousse à chercher, fabriquer, rêver, traquer, désirer toujours l’état de passion.

    Pas le résultat de la passion.

    Pas la pratique passionnée.

    Non, la recherche elle-même est devenue notre objectif.

    On a un moment de désarroi quand, en plein dans la réalisation de notre rêve, en plein dans notre vie idéale, on se rend compte d’un désir qui nous taraude : « qu’y a-t-il de l’autre côté de la prochaine butte ? »

    On se dit « il y a un problème. Je devrais être content d’être arrivé là ».

    Le secret est de réaliser que cette aspiration perpétuelle n’est pas le problème, c’est la réponse.

    Vivre c’est désirer, et réciproquement.

    Cesser de chercher la satisfaction, se réjouir de la recherche.

    Finir les projets, s’investir dans ce que l’on entreprend, bien sûr, et emporter tout ça avec soi comme un bagage du cœur sur les chemins de traverse qui nous mènent de l’autre côté de la prochaine butte, justement.

    Bref. Je change. J’accepte cette voix qui appelle en moi, qui appelle la nouveauté, qui appelle la découverte, le renouvellement de moi. Cette voix qui s’appelle passion. Cette voix qui s’appelle désir. Cette voix qui dit « je vis ! »

    Ce projet, c’est un secret.

    Je le préserve comme une braise qu’il ne faut pas exposer aux quatre vents sous peine qu’elle s’éteigne.

    Le temps venu, je soulèverai les pans du mystère.

    En attendant, j’ai un roman à terminer.

    Projet Alfred : 86/100.
    Dehors, d’où je tape ces mots : la montagne, le soleil couchant qui me caresse la joue, l’odeur de la mousse et du pin trop sec.

  • 7.8.23

    Les semaines se suivent sans se ressembler. Quelle aventure que cette écriture marathonienne.

    Longtemps que je n’ai plus eu envie d’écrire ici. Pas seulement un manque d’envie mais un repli de l’écriture sur elle-même. Peut-être qu’elle était plus dure, qu’elle avait besoin de mûrir dans son coin. Peut-être, simplement, qu’il y avait trop de poids sur mon esprit et que je n’avais pas l’espace pour, en plus, penser. Je ne prétends pas comprendre ce qu’il se passe en moi.

    J’ai commencé ce projet à la montagne il y a 6 mois. Je suis de retour, installé sur la même banquette, pour le finir.

    Isolé mais pas trop. En retraite pour le sprint final de la rédaction. Ensuite viendra le travail éditorial puis ce sera le grand vide.

    De ce temps un peu fou ne resteront que quelques mots sur des pages virtuelles, quelques émotions qui traverseront la vie d’inconnus. Je passerai à autre chose.

    J’ignore quoi. Le grand large.

    Cette semaine, l’Éveil de Shakti ressort sous label Vivlio Studio.

    Je l’aime tellement cette histoire ! Elle condense mon obsession pour les relations non conventionnelles, pour la sagesse du tantra, pour la vraie inconditionnalité de l’amour, pour l’exploration amoureuse et intime, pour l’épanouissement par la sexualité décomplexée, libre et joyeuse.

    C’est un livre sur le tantra, un peu. C’est surtout une histoire de rencontre avec soi-même pour mieux rencontrer autrui.

    C’est une histoire qui raconte la beauté des frictions.

    Aujourd’hui j’ai été ému jusqu’à fleur de cœur par le plus récent texte d’Élodie Lauret.

    J’y ai retrouvé la douceur de la nostalgie joyeuse, celle qui célèbre le passé qui est le chemin qui nous a permis de devenir qui nous sommes.

    J’ai voyagé en la lisant au royaume de mes seize ans. Les rues enneigées de Montréal, les amitiés à la vie à la mort, les longues marches et les discussions plus longues encore à une époque où le monde nous paraissait infini et nos vies offertes au mystère d’un avenir aussi vertigineux qu’il était libre.

    Je retrouve ces sensations aujourd’hui, à 41 ans. Cette sensation que tout est possible, cette excitation d’une vie encore à construire. N’est-ce pas cela, le grand défi de l’existence ? Ne jamais cesser de rêver et de se mettre en mouvement pour la réalisation de nos rêves ?

    Allez, je retourne écrire !

    Projet Alfred : 71/100 (dernière ligne droite)

    Musique : Mandarine, Les Innocents.

    Dehors : il pleut sur la montagne silencieuse.

  • 28.6.23

    Faire le vide pour faire de l’espace.

    Faire le vide pour y voir clair.

    Se débarrasser du superflu et du trop-plein accumulé par inertie et par paresse.

    Vider n’est pas facile. Les objets ont cette faculté à peser dans l’imaginaire : « je pourrais en avoir besoin » ou le sentiment nostalgique des circonstances dans lesquelles l’objet est venu à nous. Ou cette forme de nostalgie étrange qui consiste à regretter un usage qui n’a pas eu lieu.

    On a investi de l’imaginaire dans nos objets. On s’est projetés. Ils sont arrivés dans notre vie comme une bonne idée. On s’est projetés les utilisant. Et parfois cet usage n’a pas eu lieu. L’objet s’est retrouvé remisé. Pour une raison ou pour une autre, on l’a posé là et oublié. Les habitudes, parfois, sont dures à secouer, et ce nouvel objet n’a pas su les supplanter.

    Mais on reste attaché à ce qui aurait pu être. L’organisation qu’on aurait pu avoir. Les plat qu’on aurait pu cuisiner. L’histoire qu’on aurait pu lire. Les soirées qu’on aurait pu vivre. Qu’on pourrait encore vivre, avoir, cuisiner, lire… si seulement on s’y mettait. Si seulement on prenait l’habitude de ranger les documents dans les porte-documents au lieu de les entasser sur un coin de bureau.

    C’est illusoire.

    Le coin de bureau offre une praticité et une immédiateté que les bannettes n’ont pas. On se rend compte que l’on peut être organisé sans respecter les systèmes de classement. La règle ? que ce qu’on utilise le plus souvent reste à portée de main. Que l’urgent soit visible. Que les archives soient … quelque part.

    Je ne suis pas très attaché au passé mais je suis attaché à ce qui pourrait être.

    Faire le vide s’avère difficile pour moi parce que cela demande de couper les fils de mes vies possibles. J’essaie de me rappeler que c’est pour mieux ouvrir de nouvelles portes. Faire le vide offre de l’espace. Quand l’intérieur déborde de choses, l’intériorité étouffe. Elle se sclérose.

    Je rêve de mettre le feu à tout et de prendre le large. Juste pour retrouver le sens de l’espace et du possible. Rien de pire à mon cœur que de vivre une vie étriquée. Mais l’inertie est une force qu’on néglige trop et le côté étriqué de l’existence nous rattrape vite.

    Ma mère m’a demandé l’autre jour : « tu en as marre des contraintes ? »

    Ce ne sont pas les contraintes qui m’écrasent. C’est le repli de mon âme.

  • Sauter dans le vide

    Sauter dans le vide

    Enraciné dans l’écriture comme un moyen de me relier à un monde que je n’ai vécu que dans la rupture et le départ, me voilà face au vide.

    Finie la timidité de l’entraînement. Finis le doute et la peur du manque. Fini de tourner autour.

    Un second souffle sonne comme un titre prophétique. Rouvrir la route, relancer la vie comme on remonte le mécanisme d’une boîte à musique.

    Nouveau chapitre, même histoire. Je reprends le cours de ma vie comme on reprend la lecture d’un bouquin oublié, tranche ouverte, sous le lit. Petit souffle pour chasser la poussière et on repart comme si de rien n’était, les personnages encore frais dans notre esprit, l’histoire encore au clair dans notre imaginaire.

    Combien de faux départs, combien de détours avant de se sentir à la bonne place ?

    Les routes se ressemblent, c’est à s’y méprendre. On croit prendre l’autoroute et l’on se perd sur de petites routes de campagne qui s’arrêtent au milieu de nulle part. Quand j’ai embarqué pour ce voyage, je croyais que ce serait simple : j’allais écrire des histoires et il se passerait ce qui arrivait aux histoires, elles seraient refusées ou publiées et je me débrouillerais avec les conséquences de ça. Je n’avais pas idée de toutes les tentations, de toutes les formes que peut prendre l’écriture, des mirages que l’on poursuit parce qu’ils prennent l’apparence de raccourcis prometteurs. Je n’avais pas idée du travail intérieur nécessaire pour se débarrasser de tics de langage, se défaire de ses pudeurs émotionnelles que l’on prend pour des boucliers contre l’intransigeance du monde. Qui ne font que mettre nos fragilités en évidence.

    40 ans et l’impression d’être né hier. La vie comme un bon jeu vidéo, où chaque niveau ouvre sur une nouvelle réalité, de nouveaux défis, de nouveaux enjeux. C’est le même jeu, je ne vais pas devenir chef ou marin, même si je caresse cette idée dans les moments où le désespoir l’emporte. Je suis au milieu du jeu et je ne suis qu’au début de la partie. Pas question de m’abandonner à la résignation. Le monde peut bien brûler autour de moi, je cultiverai l’espoir et la foi dans un avenir plus doux.