Catégorie : Rochefort

  • Courants

    Courants

    Quelle discipline cela demande de rester dans mon intégrité, de ne pas me laisser distraire par la fatigue ou la lassitude.

    Et en même temps, accepter et apprécier comme le répète Pierre Terzian dans Devenir Nombreux : « la vie n’a pas à être parfaite ».

    Ce truc de lâcher sur le flux de l’exigence constante. Et en même temps rester conscient des ascensions qui sont les miennes.

    Même ici, dans le contexte privilégié de la résidence d’écriture, je me sens affamé. Affamé de vie, de rencontres, d’activité, et en même temps j’écris, je construis, je produis, je fais des rencontres, j’imagine des développements à ce projet, je continue de m’occuper du reste. Mais il reste cette sensation d’un décalage intérieur, de quelque chose qui n’est pas complètement à sa place en moi.

    C’est en moi que ça se joue. Dans le temps que je prends ou ne prends pas pour me connecter à ma vie intérieure. Il y a aussi cette énergie globale de changement et d’un autre alignement qui se joue en ce moment et depuis quelques années maintenant, où je sais où je ne veux plus aller mais pas encore très bien où je vais.

    Le weekend dernier, en cycle 5 de formation clown, je me sentais tellement au bon endroit. En train de bosser sur ce qui me nourrit. Hier, en train de répéter la mise en voix de mon texte pour la sortie de résidence de jeudi, je me sentais au bon endroit. Un courant m’emporte vers le travail de comédien. Un courant qui s’ajoute à celui de l’écriture. Je ne vois pas ce que cela va devenir. Je m’efforce de ne pas jouer au devin.

    Je réalise que cela prend la majeure partie de mon attention, ma vie artistique, ma vie d’artiste professionnel. Je suis bien conscient que cela escamote la vie de famille, et je suis un peu honteux quand je reconnais à quel point cela me convient, à quel point je voudrais décupler le temps et l’énergie que je consacre au développement de cette vie-là.

    Vers quelles nouvelles rives ces courants mêlés m’emportent, je l’ignore et j’essaye de ne pas m’en inquiéter.

    Photo de Mayukh Karmakar sur Unsplash

  • Vivre et écrire le sensible

    Mon travail en résidence à la Corderie Royale de Rochefort porte sur cette double question : comment se rend-on disponible à l’expérience sensible (je perçois, je reçois, je ressens, je pense) et qu’en restitue-t-on qui ne soit pas une simple description ni un simple commentaire ?

    Je suis venu sans autre projet que celui-là. Venir à la rencontre de ce qui m’attendait ici : l’exposition, les visiteurs. Sur place se sont ajoutés l’estuaire et les discussions avec d’autres artistes qui ont travaillé avec le fleuve.

    Ce qui m’intéresse dans l’écriture du sensible, c’est la singularité du regard qui se révèle dans l’exercice. Samedi, j’animais un atelier pendant lequel 13 auteurs sont passés par une version condensée et accélérée de ce que j’expérimente ici pendant quatre semaines. Tous ont vécu la même expérience : l’expo Charente Atlantique de Nicolas Floc’h, tous ont produit de la matière à partir de cette expérience. Et tous ont travaillé cette matière pour la transformer en texte. Dans ce court laps de temps déjà, treize regards uniques, chargés d’une histoire personnelle et d’un rapport aux sens et au monde qui lui est propre.

    À travers l’expression de mon expérience, je vise à promouvoir la lenteur et l’écoute fine, l’attention portée aux nuances et aux détails qui, dans le survol de nos sensations, peuvent nous échapper. Il est facile de traverser une exposition (ou n’importe quelle expérience), de la catégoriser en « j’aime/j’aime pas », de peut-être ajouter une dimension en plus comme la surprise que l’on a pu ressentir ou une chose que l’on a pu apprendre, et de passer à la tâche suivante dans notre journée. Interroger notre expérience, être à l’écoute des associations qu’elle fait naître, des liens qui surgissent malgré nous à son contact – avec notre imaginaire, notre histoire, nos valeurs, notre culture, par exemple – donne de la densité.

    Plus qu’une chose que l’on a faite pour passer le temps, l’événement devient une expérience à part entière, gravée dans la mémoire parce qu’elle est désormais reliée à un vécu intime auquel nous sommes attaché.

    Écrire le sensible, c’est pousser le curseur un cran plus loin. Non seulement je ressens avec plus de conscience, parce que j’en fais l’effort, mais en plus je fais texte à partir de l’expérience et de la trace qu’elle m’a laissé. Je la transforme en autre chose. Je lui donne une forme que j’ai choisie pour la trace qu’elle laisse. J’imagine une fiction, je façonne un texte poétique ou je construis une réflexion à partir des thèmes que m’a évoqués l’expérience.

    Tout à coup, ce n’est plus seulement quelque chose que j’ai vécu, plus seulement une série de ressentis, ça devient une histoire que je peux raconter, pas un commentaire ou un récit brut de l’événement objectif. Une histoire, c’est une attention donnée au vécu mêlée à une intention de partage. Ainsi, la boucle se boucle, l’expérience sensible initiale a permis la création d’une nouvelle expérience susceptible d’inspirer à son tour et d’essaimer.

  • Atelier d’écriture

    Marquant le mi-parcours de ma résidence, l’atelier que j’animais à Rochefort a eu lieu cet après-midi.

    Dynamique, vivant, les participantes et participants se sont jetés à l’eau avec entrain, dans un esprit joyeux et convivial. Comme d’habitude, j’ai débordé sur mon programme. La densité, l’énergie, j’essaye de donner tout ce que je peux, au risque d’en perdre certain en route. Je m’efforce de les repêcher, ceux dont les cerveaux saturent, de leur redire que c’est le lot du travail créatif que d’atteindre ces moments où le mental décroche, que c’est là qu’il se passe quelque chose, dans la perte de contrôle et l’état de surprise qui en découle.

    Je crois que tout le monde a appris quelque chose, ce qui est mon intention première, que les participants repartent avec un outil en plus, une expérience qu’ils vont pouvoir réitérer chez eux.

    Ces quatre heures m’ont fait sortir de ma bulle de production et voir du monde et interagir et revoir quelques visages familiers. J’avais peur de ne plus savoir faire, l’interaction sociale, à force de vivre reclus, et finalement, ça été.

    Dehors le vent souffle à en faire trembler les fenêtres. La nuit dernière, j’ai rêvé de la Charente (il faut le faire, rêver d’un fleuve). Ce soir, éreinté, j’essaie de me motiver à sortir voir un spectacle d’impro avant de repartir dans l’immersion dans le texte et la production.

  • Prendre le rythme

    Prendre le rythme

    long boulevard de solitude

    pas d’interruption

    pas de conversation, de découverte, d’interaction avec le monde extérieur

    nécessaire pour connexion avec le monde intérieur

    j’ai déjà tout ce dont j’ai besoin : les impressions et les images et les histoires

    le rythme de l’isolement — arrêter de sortir — faire des vivres — vivre en huis clos — marin immobile (pour le parallèle) — comme une danse hypnotique rassurante pour les génies qui président à la création

    faire silence en moi, apaisé le rythme de mon souffle, de mon sang, pour entendre la voix qui murmure à mon oreille

    scaphandrier en excursion. loin du monde. même si en apparence je suis là je n’y suis pas vraiment. coquille vide. rien à l’intérieur. personne à la maison. l’esprit ailleurs, parti dans un entrelacs de fil. il y en a de partout : des pelotes, des rejets, des segments noués, des bouts de broderie, du tricot, des trucs de tous côtés. ça marche bien, cette métaphore, pour le travail que je fais à Rochefort. je fabrique une corde de texte.

    bref

    pas la peine de m’appeler, j’ai perdu volontairement mon téléphone, coupé les liens avec le rivage j’ai pris le large.

    Photo de Raimond Klavins sur Unsplash

  • Seuil

    Seuil

    Au début, il y a une texture, une densité ou sa promesse. L’impression de ne rien toucher de tangible. Une sensation fugace. Des mots évanescents. La sensation de devoir avancer à pas feutrés, comme pour ne pas effaroucher le texte qui se tient là, à l’orée d’une clairière ou dans la pénombre d’un sous-bois de l’inconscient. À force de silence, les traits de sa silhouette se précisent. Ce n’est pas encore une forme, plutôt un contour souple, encore fragile, prêt à s’effondrer sur lui-même ou à s’effilocher au vent. Poser des mots, n’importe quels mots tant qu’ils sont chargés de la texture que j’évoquais tout à l’heure.

    C’est cela, le seuil, l’entrée dans le texte. J’ose à peine dire « dans mon processus créatif », puisqu’on n’en est pas encore là. Pour l’instant, il s’agit de collecter. Des impressions. De la matière. Des mots dont certains « iront » et d’autres pas, pour des raisons qui m’échappent et m’intéressent peu. Le temps passé à renforcer l’approche analytique n’est pas un temps passé à ouvrir les portes de la perception fine, celles qui sortent de soi et nous branchent à l’inconscient collectif, à sa sensibilité, à sa complainte, à ses espoirs et ses rêves et ses cauchemars et ses désirs secrets et ses espaces de vulnérabilité.

    Ce projet, Bloom, se tiendra juste là, sur la ligne fragile de ce qui relie le visible et l’invisible, le tangible et l’intangible, la lumière et la pénombre, la surface et les profondeurs. La première étape du travail consiste à la tendre, cette ligne, la tendre en moi, dans la durée, pour pouvoir ensuite funambuler sur elle le temps de dizaines de milliers de mots, d’une poignée de visages et de graphies anonymes ; d’histoires, d’impressions et de sensations et d’émotions restituées tantôt à l’horizontale, tantôt à la verticale – quelque forme que cette idée dessine.

    Au début, il est trop tôt pour parler d’histoire, de ligne d’action, de personnages, de genre, d’univers, de style. Au début, c’est sensuel et sensoriel et impossible à communiquer parce que cela n’existe qu’à la lisière de la perception, trop fugace pour être traduit en mots. Tout reste à construire, à découvrir, à explorer, puis à trier.

    Photo de Slava Jamm sur Unsplash

  • Journal Rochefort

    La résidence débute le 10 mars 2025.