Quand je me surprends à être à sec, je me dis que je n’ai plus rien à raconter. Ça arrive si je lis un texte d’opinion sur un sujet à propos duquel je n’ai pas d’opinion. Ou quand j’ai fini une lancée créative et que j’ai été au bout du sujet sur lequel je bossais.
Mais tant que je serai en vie, j’aurai des choses à raconter. C’est une question de sensibilité. Écouter ce qui est là. Partir de ce qui est là. Quand on a écrit plus de soixante-dix histoires (et je pense que le vrai chiffre est plutôt autour de cent, en comptant celles que j’ai écrites avant et pendant mes études de scénariste), la question de l’inspiration se déplace.
Je ne sais pas comment c’est pour les autres, mais les histoires ne me viennent plus par fulgurances. Il faut que je les appâte. Que je les invite à me traverser. Je n’ai plus rien de spécifique à raconter. J’ai écrit les histoires qui me démangeaient, maintenant je suis libre d’écrire celles qui m’amusent.
J’aurai toujours quelque chose à raconter parce qu’il suffit d’ouvrir ses sens pour trouver des histoires dans le monde qui nous entoure. Je pourrais raconter le quotidien dans une maison remplie d’artistes. Je pourrais raconter l’adolescence. L’histoire de la maison Demons. Je pourrais développer un projet purement formel pour jouer avec le langage.
La question n’est plus « qu’est-ce que j’ai à raconter », mais « est-ce que cela m’intéresse assez pour que j’y consacre mon temps ? ».
Aujourd’hui, j’ai envie de publier chez des éditeurs dont j’apprécie la démarche éditoriale. J’ai envie de rencontres littéraires. De construction commune autour d’un projet d’édition. Alors je réfléchis à des sujets et des formes qui pourraient s’imbriquer dans des catalogues. Et en même temps je réfléchis à ma langue. À mon univers. Après 20 ans de production, certaines questions se posent. Un certain essoufflement se fait jour. Je n’ai jamais « percé » mais j’ai toujours travaillé, c’est-à-dire vendu des textes.
Comme un bon artisan, je suis au rendez-vous tous les matins avec les mots. Je suis là pour eux. J’attends de découvrir où ils m’emmènent. Je suis à l’écoute des projets qui se dessinent, ceux qui se terminent, je façonne un savoir-faire et un savoir-être artistiques. Je gagne ma vie, bon an mal an, dans cette irrégularité propre aux métiers de l’art et aux démarches entrepreneuriales (on n’aime pas le dire mais l’artiste est aussi un chef d’entreprise)(on n’aime pas le dire à cause de certains imaginaires qui déforment notre image de l’entrepreneur).
Je me dis que je n’ai plus rien à raconter aussi parce que je suis en recherche, parce que je suis fatigué, parce que j’ai besoin de recharger mes batteries. Et parce que ce n’est pas comme quand j’avais vingt ans où une œuvre qui m’enthousiasmait me donnait envie de l’imiter. Il y a quelque chose de plus conscient dans mon travail, disons que c’est davantage une décision que je prends, lucide, d’inscrire mon travail dans une démarche artistique particulière.
Avec ce paradoxe que je ne comprends jamais vraiment ce que je suis en train de faire, je découvre le territoire en même temps que je l’arpente. Quelle drôle de vie !
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