2026 01 15


L’absence de charge mentale, ou plutôt la répartition de la charge mentale dans les espaces (au P., le domestique ; à D. le pro) m’ouvre la possibilité de me concentrer, c’est-à-dire de travailler sans interruption, c’est-à-dire ne pas brancher l’internet à mon ordi quand je suis au bureau, c’est-à-dire avoir le luxe de faire face au vide quand c’est nécessaire, c’est-à-dire de plonger en moi sans être rappelé à la surface de manière inopportune, c’est-à-dire être entouré de pairs qui font eux aussi leur métier, c’est-à-dire un métier d’art, c’est-à-dire qui mesurent la fragilité de ces plongées, c’est-à-dire qui partagent une certaine réalité et certaines valeurs et certaines frustrations et certains rêves et une nécessité certaine d’engagement, c’est-à-dire de prise de risque personnelle, c’est-à-dire de vertige, c’est-à-dire de peur et de doutes et de hargne dans la persévérance et de virulence dans la sensibilité. Je découvre, donc, que cela me facilite le rêve et la projection et que je peux envisager de nouvelles formes à mon travail sans me sentir désespéré d’avance, interrompu d’avance, coupé dans mon élan d’avance, arrêté en d’autres termes avant même d’avoir démarré. J’imagine ce que cette nouvelle sensation de capacité, multipliée par deux ans, nettoyée des scories de mes réflexes défensifs passés, des évitements programmés pour ne pas souffrir de la frustration répétée, des intérêts composés de la déception de ne pas pouvoir, ne serait-ce qu’avoir eu le temps de, ne serait-ce qu’ébaucher, ne serait-ce que le début, ne serait-ce que l’amorce, ne serait-ce que d’une pensée embryonnaire, ne serait-ce que fragmentaire, ne serait-ce qu’une trace microscopique de potentialité créative. J’imagine, mon système nerveux essoré de toutes ces années de lutte pour m’arracher ici et là quelques onces de concentration, toutes les nouvelles possibilités de création qui trouveront une forme et l’espace de s’inviter dans le monde.