Allez, je m’arrache à la stupéfaction qui m’écrase au fond de mon désespoir. Je me remets en mouvement. J’ai prononcé récemment le mot « inertie » et on m’a répondu « je ne faisais pas rien », mais l’inertie ce n’est pas l’immobilité, c’est le mouvement amorcé par un élan initial, qui continue dans la direction donnée par ce mouvement.
L’inertie, c’est continuer comme avant.
Créer de la rupture, que ce soit à petite échelle (ce matin, je change mon rituel) ou à grande échelle (la société sort de sa trajectoire), c’est sortir de l’inertie. Toutes les inerties ne sont pas mauvaises. Quand je m’élance sur une pente, mon petit effort initial me donne assez d’élan pour que la pente m’entraîne, que je m’amuse, porté par cette inertie, ce mouvement vers le bas sur lequel je glisse.
Quand je me lance dans un projet, la première, la plus difficile des choses à faire c’est de lui donner cet élan qui me permet après de surfer sur le mouvement d’inertie pour parvenir sans heurt au bout du projet. C’est pour ça qu’il m’est si difficile d’avoir une vie sociale constante, parce qu’elle tend à me couper dans mon élan et m’oblige à redémarrer. C’est comme si vous vous lanciez du haut de la pente et que la vitesse ayant à peine eu le temps de vous prendre, vous vous retrouviez à votre point de départ à devoir tout recommencer.
Mon astuce, pour finir des projets, c’est de créer du vide. Créer du temps libre ininterrompu. Descendre « en sous-marin », communications coupées, le temps nécessaire pour arriver au bout. Je disparais de la surface et je m’absorbe dans mon élan. C’est une forme d’obsession maniaque. Plus rien n’existe que le projet. Il y a comme un effet de transe qui s’installe. Plus je suis immergé plus le projet vit et devient tangible, comme dans un cercle vertueux où chaque minute d’attention se transforme en éclat d’inspiration. C’est cela, la force d’inertie.
À l’inverse, entre les projets, l’inertie peut me maintenir dans un état de recherche ou d’attente.
Il me faut constamment interroger où j’en suis, quelle rupture ou quelle continuité le moment exige. Ça me demande d’être vigilant et de faire des points quotidiens avec moi-même : quelle est la priorité en ce moment ? Dans quelle direction ma force d’inertie m’emporte-t-elle ? Est-ce que je me laisse glisser dans sa direction ou faut-il que je l’interrompe, que je donne le petit coup de pied qui me fera dévier ?