Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • 2026 01 22

    La lumière venue de l’est m’éblouit l’œil gauche. Le droit, lui, va bien. Toute la lumière, en fait, vient de la gauche. Je devrais peut-être rééquilibrer. Éviter la migraine. J’aime la pénombre. Elle me garde à l’intérieur de moi. Hier, sur une chaise ancienne posée de l’autre côté de ma table, M. me racontait comment elle descend en elle pour entendre la voix de son corps. L’intelligence de son corps.

    Je suis resté assis trop longtemps ce matin, je commence à me sentir coincé. Ce weekend, je danse. Je vais parler à Naomi de mon projet de trouver une forme qui parle de masculinité à l’écart des archétypes, même si l’intitulé du stage, c’est Archétypes (2). Je me demande si on sera le même groupe qu’en novembre. Il pleuvait ce matin. Maintenant, le ciel est dégagé. Ou alors c’est une illusion créée par la lumière rasante du soleil matinal. Le dessinateur cherche son sujet dans le journal. On est entrés dans la fin de la semaine. Demain, je ne viendrai pas, j’ai besoin d’un espace de silence pour accompagner les auteurs. La poésie naît du regard langoureux que l’on pose sur le réel. Tout est dans la langueur, qui est une forme de silence et de ralentissement en même temps que d’intensité soutenue et, à sa manière, bruyante. Beaucoup de formes poétiques contemporaines s’affranchissent radicalement de la ponctuation. Je ne m’y résous pas encore. Je ne sais même pas si j’y aspire.

    c’est une manière de restituer l’enchaînement de la pensée et ses arborescence qui sont continuité là où la ponctuation est rupture force la respiration sans ponctuation le souffle est à la discrétion du lecteur sauf si c’est dans le cadre d’une lecture publique bien sûr dans ce cas l’auteur impose quand même sa respiration mais si c’est un texte lu la charge repose sur le lecteur or la charge du souffle = la charge du sens alors c’est intéressant de se demander est-ce que je peux écrire le texte sans ponctuation de sorte à induire tout de même le souffle comme ça le sens que je veux pourra passer ou est-ce que vouloir un sens est illusoire puisque chaque subjectivité projette sa sensibilité sur les mots y compris lorsqu’ils suivent gentiment les chiens de bergers que sont les points et les virgules et les signes plus expressifs de la syntaxe le texte est-il réellement un espace de communication ou celui de la confrontation de deux regards à la recherche de leur reflet

    Bon, je m’y suis résolu, à cette lutte contre mes réflexes syntaxiques.

  • 2026 01 21

    Je suis seul au bureau.

    Il est tôt, ça ne durera peut-être pas.

    F. ne vient pas le mercredi.

    Je ne viens pas le lundi.

    Petit à petit, un rythme se dessine. 2 semaines auront suffit. Dans un mois, nous serons sur des rails. La danse du trio de la salle d’attente aura trouvé sa cadence.

    Le lundi, je travaille au plateau. Je cherche, d’ailleurs, une salle où travailler seul les lundi matins.

    La fin de semaine, je la consacre aux ateliers et au partage d’expérience entre pairs.

    Persévérer dans la recherche artistique est une nécessité personnelle. De plus en plus, cela m’apparaît aussi comme une nécessité politique. Je n’irais pas jusqu’à dire « un acte de résistance », parce que je ne le ressens pas comme ça, mais comme un acte d’incarnation du monde que je désire.

    Explorer la frange de l’expression. Trouver une dimension collective à cette expression, qu’elle ne se limite pas à un surgissement narcissique, mais serve de miroir cathartique. Repousser les limites. Casser les codes. Les casser encore.

    Dans Frapper le Sol, Céline Wagner écrit « L’artiste sait qu’il n’y a pas d’authenticité en art. Juste le refus d’emprunter un chemin déjà tracé par d’autres. Et le désir de parler à tous ».

    Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est la recherche d’une expression d’avant-garde. L’avant-garde, d’abord définie par rapport à ma propre pratique. Aller là où je n’ai pas encore été. Aller là où je ne comprends pas encore la forme, le langage, ni leur(s) propos. Aller là où c’est inconfortable pour moi d’être, parce que mes repères ont été brouillés. M’appuyer pourtant sur les fondations solides de mes expériences passées et des mes réflexions sur le métier. Dans la recherche d’une expression singulière il y a la recherche d’un langage qui me rendrait compréhensible au monde, qui me rendrait le monde compréhensible.

    C’est à cela que je suis attaché. À cela que je consacre mes ressources, et mon engagement, et ma vie.

  • 2026 01 20

    Les feuilles tonnent entre les mains du dessinateur. Le clavier claque sous mes phalanges. Le mot qui tourne dans ma tête, c’est « engagement ». S’engager dans un projet, se mobiliser vers quelque chose, prendre la place, sa place. Peu en importe l’issue, l’engagement donne sens.

    Ce n’est pas s’engager pour réussir ou échouer, mais s’engager pour se réaliser. Pour ne pas rester sur le bord de sa propre route.

    À quoi cela ressemble-t-il ? À un planning, à une publication quotidienne ici, à finir et proposer et parler de mes projets, à garder confiance dans le processus.

    Concrètement, pour moi, ça veut dire retrouver le chemin de l’énergie du faire. Esquiver les doutes et la voix de la petite bourgeoise qui veut m’imposer ses idées préconçues sur qui je devrais être et comment je devrais faire et qui voudrait me comparer à untel ou untel ou tel autre.

    Concrètement, ça veut dire passer plus de temps sur la matière et moins de temps à la commenter. Entrer dedans. Entrer dans l’émotion et l’universel. Entrer dans le juste.

    Passer par le corps. Passer par la voix.

    Je m’épuise à construire un discours sur ma pratique, mais ma pratique c’est le langage. Chercher quoi dire et comment le dire, c’est mon métier. La frontière est mince entre le cœur de ce métier — faire œuvre à partir du monde dans l’espoir d’apporter un peu de lumière à quelqu’un — et simplement ergoter.

    Être en recherche constante signifie que je passe la majeure partie de mon temps à faire pour faire. Écrire pour écrire. Danser pour bouger. Esquisser des choses dans l’attente qu’un fil sorte de la masse et le tirer sans savoir s’il va mener quelque part, ni s’il va casser avant d’avoir mené quelque part, ni, ni, ni.

    Être en recherche, c’est aussi, ce fil trouvé, l’utiliser pour tisser un canevas et achever la tapisserie.

    Je ne sais pas toujours ce qui sera un projet intéressant. Je ne sais pas toujours si mon insatisfaction avec un résultat vient du résultat lui-même, qui serait raté, ou de mes attentes démesurées. Je tente de faire mienne la maxime qui consiste à faire de mon mieux avec ce j’ai. Et de garder l’humilité de montrer ce que je fais plutôt que d’attendre un éternel et inatteignable idéal.

  • 2026 01 19

    Quoi de mieux que d’écouter Jean Leloup pour commencer cette journée ?

    Ma 44e rotation autour du soleil s’achève en même temps que la bougie consumée coule au fond de la bouteille recyclée en bougeoir d’appoint. Comment cesser de donner de l’attention aux enfants braillards et bagarreurs qui se croient maîtres du monde ? Qui ne sont pas moins mortels que les autres humains. Pas moins fragiles.

    Façonner de la douceur et de l’espoir.

    Je me rêve une vie de saltimbanque cabriolant sur les rues pavés des villes du monde, semant paillettes et rêves dans les yeux des spectateurs de hasard. Lecture symbolique autant que littérale de la bohème gentiment désuète dans le monde marchand.

    S’ouvre un cycle de recherche de l’avant-langage. Suivre l’élan du corps et le laisser dicter la forme qui sera, plus tard, reprise par le langage. Écouter les indices légers déposés par la psyché. Sur quoi se porte mon attention ?

    Je veux trouver les mots qui disent la simplicité. Recherche artistique sans énonciation trop littérale.

    Recherche artistique.

    Ce que je veux.

    Ce que je suis.

    Ce que j’observe.

    Et me laisser porter sans attente d’atteindre la moindre destination. Focus sur la pratique comme étant sa propre finalité.

  • 2026 01 17

    À court de café et de feu pour la bougie. Routine matinale impossible. Humeur méchante. Je grogne, je ne mords pas. Ça viendra.

    La pluie martèle le zinc de la toiture. La guirlande électrique projette son halo cuivré sur les épines déjà friables du sapin. Le goût sans intérêt du café acheté en urgence à l’épicerie du quartier me rend encore plus grognon que son absence. La serpillère absorbe ma frustration.

    Pourquoi ne trouve-t-on que des carnets lignés dans les papèteries ? Les gens ont-ils à ce point besoin d’écrire droit ? Est-ce une manière de retrouver de l’équilibre dans ce monde dont la dégringolade semble ne devoir connaître aucune fin ?

    La bougie, noire, dégage une flamme beaucoup trop longue. Je rêve d’une cheminée où crépiterait un feu enveloppant. La fierté primaire d’avoir su bâtir un foyer, par quoi j’entends un empilement de bois équilibré de telle sorte que l’oxygène s’y diffuse en quantité suffisante, que les différentes épaisseurs de bois s’y enflamment en succession ni précipitée ni trop lente, qu’il ne réclame qu’une infime supervision, que l’attention puisse se relâcher, confiante dans la durabilité du brasier, et que la chaleur ait tout loisir de me remplir de plaisir.

    Dans mes oreilles, des rappeurs québécois jonglent avec la langue. Mon téléphone vibre d’effusions d’amitié. Ma frustration dissipée, je commence à m’endormir. C’est mon jour de repos.

  • 2026 01 16


    Écrire depuis avant le langage quand l’idée appartient encore au corps. Sensation fugace. Impulsion de mouvement. Grondement. Grognement. Force silencieuse. Écrire pour remplir le temps. Le faire chair. Renforcer sa densité. Temps compact. Dans le temps habité, une minute contient une vie. Par la création, nous échappons au temps seulement rempli, au temps passé, au temps comblé, désœuvré (= dont on ne fait pas œuvre). Chaque seconde sculptée en une pièce artistique.

    Le temps vécu.

    Créer, c’est l’opposé de se divertir. Si se divertir c’est occuper la vie avec du vide, créer c’est l’investir avec du plein. Tracer chaque entrelacs d’attention. Noircir d’âme. Tisser le temps au fil argenté. Lorsque l’on partage l’œuvre créée et qu’elle réussit à embarquer un tiers, lecteur spectateur coauteur participant volontaire de la création en train d’avoir lieu, alors l’existence devient dense pour une multitude. Cet objet qui n’existait dans l’expérience que du rêveur, cet objet devient le rêve de qui le reçoit, l’accueille en soi comme un nouveau fragment de son identité. L’entité « Je » est aussi constituée des œuvres qui l’ont touchée. Alors lever l’oreille afin de capter les vibrations sourdes du monde en soi de soi dans le monde de l’altérité dans sa singularité de l’écho de son singulier répercuté dans l’autre. Agripper un filament, dévider la bobine duquel il dépasse, enrouler nouer dénouer agencer jusqu’à cerner ce que ce fil-là peut dire de ce moment-ci.