Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • 2026 01 29

    Épuisement : conséquence de mon manque d’anticipation des besoins de repos et récupération corporelle, nerveuse et émotionnelle après une semaine de vie.

    Alors, je dors.

  • 2026 01 28 (2)


    Je cherche je cherche mais ne trouve pas le chemin qui, dans ma tête, me mettra sur la piste des mots, ceux qui vibrent et qui viennent d’au-delà de moi. Partout dans mes cellules la tension entre esprit et matière. Je vibre de cette tension. Je vibre de cette irrésolution. Je cherche la fenêtre, la porte, la herse, le pont-levis à abattre pour qu’affluent rythme et langue et sens et justesse. « Tu me fais peur » m’a dit A. pendant l’exercice de regard. « Je te fais peur », ai-je répété. Poésie de l’écho. Question du ton qui teinte parfois jusqu’à la trahison la sonorité d’une phrase. Je cherche je cherche mais il n’est pas dans ma tête, ce chemin, mais dans mon corps. Descendre la conscience dans le plexus, dans le ventre, dans le périnée, dans la terre sous mes pieds. Garder le fil tendu au-dessus du crâne, pour rester relié au ciel. Des pétales de fleurs s’éparpillent en neige poudrée dans mes alentours. Je cherche je cherche et c’est ma concentration que je traque comme un braconnier sans vision claire de sa destination. La traque est-elle sa propre destination ? Compte-t-elle plus que la concentration débusquée ? Non ! Seule compte la sculpture du mot et l’objet auquel elle aboutit. Je guette les bruits de la maison, à l’affût des distractions. Je cherche, je cherche et du coin de l’œil et de l’estomac surveille la grande aiguille, minute ma fuite vers les maisons de nourriture pour échapper à la papote et me planquer dans un terrier sucré.

  • 2026 01 28


    J’étais au Butô le weekend dernier. Je retiens la recherche de vacuité. L’effacement de soi pour que survienne autre chose. On trouve ça dans le clown. Hier, j’ai vu Typhus Bronx. Il y a cette question que pose Emmanuel Gil à son clown : « tu vas où quand je me démaquille ? », et la question inversée. Plus que cette question, ce qui m’intéresse, ce sont les possibles qui s’ouvrent quand on cesse de s’attacher à ce que l’on s’est habitué à être. Entre les lignes, j’ai lu hier que le clown c’était l’âme du comédien (« quand tu seras mort et balayé, je serai toujours là. C’est juste qu’on ne me verra plus »). Ego death, dit-on dans certains courants initiatiques. L’artiste, s’il le choisit, peut s’en servir de fondation pour son travail. Changer de masque, de costume, de voix, de langage, de sexe, de personnalité, d’identité, encore et encore et encore et encore. Dans le butô, les archétypes servent de point d’entrée mais on peut en changer tout au long de la chorégraphie : être tour à tour femme, ivrogne, aveugle, momie, vieillard, enfant, séparément ou tout à la fois. Le personnage est au service de l’expression d’une intériorité, qui est une réaction au présent, à l’immédiateté. Que se passe-t-il maintenant ? La réponse se trouve dans l’écoute et dans la présence à son environnement, à ses sensations, mais pas à sa pensée. Ou si la pensée surgit, on la traite comme un accident. En clown, « tu dis ce qui te passe par la tête ». Il y a d’autres manières de faire exister la pensée qui surgit. Par le corps, par la suspension, par le regard, par le souffle. Ce qui importe, je crois, c’est d’être à l’écoute de ce qui est, là, dans cet instant unique et qui ne se reproduira plus. Pour cela, il convient d’effacer notre identité de tous les jours. De la ranger dans un tiroir le temps de la prestation. En apprenant à faire cela, je peux me libérer des pressions de mon ego à performer selon certains codes, à se conformer à une certaine image de soi. Alors peuvent émerger des formes et des histoires et des moments surprenants.

  • 2026 01 25


    Je ne pense pas que l’on puisse tout exprimer par le langage des mots. Maîtriser plusieurs langues aide en apportant d’autres perceptions du réel, développer le langage du corps, apprendre à lire les indices non verbaux aussi. Écouter ce que raconte notre corps, se rendre sensible aux vibrations du qi, aide. Cela s’applique à la fois à nos conversations, notre communication interpersonnelle, et à nos discussions avec nous même. Ce n’est pas toujours évident de mettre en mots ce que je ressens ou ce que je vis, en particulier quand je prête attention aux nuances ou que je cherche à exprimer une réalité interne complexe dont j’ai encore du mal à déceler les contours. Utiliser le langage aide et je crois que c’est important de le faire. Utiliser le langage peut aussi limiter ma perception de l’expérience. Je me heurte souvent aux limites de mon vocabulaire pour parler des phénomènes intimes. Je me heurte à la difficulté de cerner de suffisamment près mon expérience pour la percevoir avec un degré de justesse qui me permettrait de la nommer. Alors mon langage emprunte des circuits connus, déjà foulés, et restitue une caricature de l’expérience nouvelle que je cherche à nommer.

    Pourquoi la nommer ? Pour moi, d’abord, pour l’aider à monter dans ma compréhension articulée, intellectuelle. Puis pour enrichir mes conversations et apporter un éclairage nouveau à un sujet, à une relation, à une réflexion commune au long cours sur l’expérience humaine ou l’un de ses aspects. Travailler les disciplines du clown et du butô, qui sont à la fois corporelles et qui à la fois reposent sur la déconstruction de nos automatismes et de nos a priori et qui à la fois exigent l’effort d’une écoute fine et précise des mouvements qui nous habitent (états, sensations, rapport à l’espace, relation aux partenaires de jeu, et leurs modulations), travailler ces disciplines contribue à ce que mon rapport au signifié se précise. De cet espace resserré de ce qui cherche à être dit, le travail du langage en général, du mot et du texte en particulier, peut s’aiguiser. Le paradoxe étant que c’est aussi dans l’exploration du langage et de sa sculpture qu’émerge parfois mon sentiment d’avoir touché juste, y compris quand j’écris sans écoute préalable de ce qui cherche à s’exprimer.

    À expérimenter : Passer une semaine à ne pas écrire sans avoir d’abord entendu ce qui cherche à s’exprimer. Puis passer une semaine à écrire spontanément, voir à quel(s) moment(s) la clarté de l’intention émerge. Puis passer une semaine à alterner.

    À faire : trouver des mots nouveaux pour parler d’expériences intimes. Me les approprier.

  • 2026 01 24

    5 minutes pour écrire, le temps de descendre à l’arrêt et d’attraper le bus. Je vais arriver trop tôt. 9h40 pour 10h. Ça n’a pas de sens. Je me sens envahissant, même si je ne suis pas responsable des horaires du bus. Le bus suivant me ferait arriver trop tard. Je n’aime pas être trop en avance, mais cela me donnera l’occasion de parler avec N. Je pourrais le faire quand les autres seront là. Mais j’aime écouter les autres. Entendre les voix. Entendre les parcours. Alors arriver tôt, c’est m’offrir le luxe de sa présence et de son expérience et de sa parole et pouvoir en nourrir ma propre réflexion et mon parcours. J’ai tout à apprendre. À découvrir. À savourer. Je me sens comme un oisillon passant sa tête par-dessus le bord du nid. Je ne sais pas ce que je viens trouver dans le Butoh. Je peux dire des choses sur ce que je pressens. Mettre des mots, mais ce seront des mots maladroits. Fragiles. Pas assez lestés de certitudes. Comme le disait L. au labo : « mon âme sait pourquoi je suis là, mais moi je ne le sais pas ».  L. ne vient plus au labo. Beaucoup d’autres désistements. Beaucoup beaucoup de désertions. Il suffisait peut-être de se parler. De s’entendre dire : « je doute » et de se sentir entendu.

    Dans l’urgence, des décisions sont prises. J’arriverai en avance et je verrai sur place si c’est trop d’inconfort. Si c’est le cas, je ne recommencerai pas.

  • 2026 01 23

    Pourfendre des dragons

    Ils se réveillent les uns après les autres ces semaines, sortis des profondeurs de nos psychés, du collectif autant que de l’intime. Les miens se tordent dans des postures alambiquées de mandragore. Je les arrache du sol et ils prennent vie, petits farfadets aux dents acérées et aux lances pointues qui se muent à vitesse accélérée en reptiles aux naseaux fumants et au grondements rauques. Tremblant mais droit, je leur fais face, mon instinct de fuite en sourdine.

    — Que fais-tu là ? Grognent-ils.

    Ils n’attendent pas que je parte. Leur théâtre d’intimidation vise à me secouer. M’oblige à trouver en moi une voix assez solide pour répondre sans mentir :

    — Ceci est ma place !

    Prononcer cette phrase sans mentir exige un solide ancrage en soi. Le mien vacille. Je viens de poser le pied sur de nouvelles rives. Disons que je viens d’accoster sur les terres que mon navire longeait et mon regard lorgnait. Alors le mal de terre fait hésiter mon pas, saccade mon souffle. C’est le temps de l’acclimatation de mon système nerveux central et de ses satellites.

    — Ceci est ma place ?

    Voilà ce qui sort. Une affirmogation. L’intonation, relevée en fin de phrase, trahit un doute.

    — QUE FAIS-TU LÀ ? insistent les dragons.

    Dans ma main moite, l’épée glisse. J’inspire. Redresse le torse. Bascule le bassin pour libérer ma colonne de droiture. J’ai beau ne pas me sentir prêt, ceci est réellement ma place. Il faut veiller à ne pas confondre se sentir prêt et être prêt. Être préparé n’empêche pas le côté intimidant de la rencontre avec la réalité. Alors je reconnais que je suis prêt. Que le réel me surcharge de détails sensoriels. Et je répète :

    — Ceci est ma place.

    Alors le dragon sourit. Enfin, semble sourire, autant qu’un dragon puisse le faire, et il redevient le petit farfadet du début. Il plante sa lance dans le sol et s’incline : « bienvenue », semble-t-il dire avec un regard qui ajoute : « je t’ai à l’œil ». À l’instant où je perdrai l’assurance que ceci est ma place, le dragon réapparaîtra.