Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • 2026 01 15

    2026 01 15


    L’absence de charge mentale, ou plutôt la répartition de la charge mentale dans les espaces (au P., le domestique ; à D. le pro) m’ouvre la possibilité de me concentrer, c’est-à-dire de travailler sans interruption, c’est-à-dire ne pas brancher l’internet à mon ordi quand je suis au bureau, c’est-à-dire avoir le luxe de faire face au vide quand c’est nécessaire, c’est-à-dire de plonger en moi sans être rappelé à la surface de manière inopportune, c’est-à-dire être entouré de pairs qui font eux aussi leur métier, c’est-à-dire un métier d’art, c’est-à-dire qui mesurent la fragilité de ces plongées, c’est-à-dire qui partagent une certaine réalité et certaines valeurs et certaines frustrations et certains rêves et une nécessité certaine d’engagement, c’est-à-dire de prise de risque personnelle, c’est-à-dire de vertige, c’est-à-dire de peur et de doutes et de hargne dans la persévérance et de virulence dans la sensibilité. Je découvre, donc, que cela me facilite le rêve et la projection et que je peux envisager de nouvelles formes à mon travail sans me sentir désespéré d’avance, interrompu d’avance, coupé dans mon élan d’avance, arrêté en d’autres termes avant même d’avoir démarré. J’imagine ce que cette nouvelle sensation de capacité, multipliée par deux ans, nettoyée des scories de mes réflexes défensifs passés, des évitements programmés pour ne pas souffrir de la frustration répétée, des intérêts composés de la déception de ne pas pouvoir, ne serait-ce qu’avoir eu le temps de, ne serait-ce qu’ébaucher, ne serait-ce que le début, ne serait-ce que l’amorce, ne serait-ce que d’une pensée embryonnaire, ne serait-ce que fragmentaire, ne serait-ce qu’une trace microscopique de potentialité créative. J’imagine, mon système nerveux essoré de toutes ces années de lutte pour m’arracher ici et là quelques onces de concentration, toutes les nouvelles possibilités de création qui trouveront une forme et l’espace de s’inviter dans le monde.

  • 2026 01 14


    Bureau sombre. Lumière fuyante d’un après-midi de janvier. Dans moins d’une semaine, je boucle un nouveau tour de soleil. M. m’a dit à midi : « c’est pas un concours » quand j’ai ajouté ma date d’anniversaire au pool qui se formait au centre de la table. N’empêche, c’est moi qui est la plus proche. Lundi. Je ne serai même pas à la maison. Ou alors je passerai exprès, pour apporter du gâteau avant d’aller clowner. Je serai dans le quartier. J’ai rendez-vous chez la psy en fin de matinée. Ce sera un passage vif-argent. Mais c’est vrai, c’est pas un concours, juste une maladroite manière de m’inviter dans le collectif. Comme de monter, mais trop tôt, pour me joindre au groupe, et de manger tout seul en attendant la venue des autres. Moi et ma maladresse sociale. J’aimerais m’assumer mieux. Je veux dire, ne pas craindre d’être en représentation et de ne pas savoir quoi faire. C’est un peu l’impression que ça me donne à chaque fois que je suis jeté avec d’autres gens : je suis censé connaître mon rôle, mais je l’ai pas reçu, ou je l’ai pas bossé, ou j’ai tout oublié. Alors je tente un truc, je jette une proposition, qui tombe souvent à plat. Au bout d’un moment, les gens me connaissent et ça va mieux. C’est moins bizarre. Je crois être le seul à vivre ça, mais c’est sans doute pas vrai. On est peut-être tous dans ce cas. Tout le monde a retenu mon prénom. Je suis épaté. A. m’a posé plein de questions sur le clown. J’ai adoré. A. dont le père est gamer. Ça je l’ai retenu. C’est une phrase qu’on retient : « mon père est gamer ». Je pense qu’on retient autant « mon père est clown ». C’est autrement mémorable que « mon père est charpentier », qui est plus commun. C’est le côté pas commun qui nous frappe l’imaginaire. En vrai, quand on analyse, on se rend compte que la majorité des joueurs sont des adultes, puisque le jeu vidéo a pris son essor dans les années 80-90. On est en 2026 quand même. Beaucoup des jeunes gamers des débuts ont cessé d’être jeunes. La probabilité qu’un paquet d’entre eux soient parents est élevée. Moi-même je joue, même si je me qualifierais pas de gamer. Je joue comme ça. De temps en temps. C’est un hobby. Et je suis père. Mon fils pourrait dire « mon père est un gamer ». Et un clown. « Mon père est un clown gamer ». J’aimerais faire du drag, aussi. J’y ai pensé devant une série d’Emma de Caunes. Une fille trouve refuge chez son père et la scène (c’est un court-métrage) se passe pendant que le père se transforme. La fille lui raconte ses problèmes de mec et le père se prépare. Je me suis dit « ça pourrait être C., cette fille, dans quelques années ». « Mon père est un gamer clown et drag », elle dirait. Pourquoi pas ?

  • Certains jours moins que d’autres

    Après une surabondance de rencontres, un fort besoin de solitude.

    « Je ne suis pas fait pour vivre avec plein de gens », dis-je avant de me reprendre : « en fait, un c’est déjà plein ».

    J’apprends ma manière de fonctionner, mes besoins de repos, les distances qu’il me faut prendre. Je n’en fais plus un problème.

  • Entre deux mondes

    Novembre est un mois particulier pour qui choisit de suivre les traces du Nanowrimo, ce défi absurde, arbitraire et frisant la folie, qui consiste à produire 50.000 mots en 30 jours. Sans se retirer dans un monastère. Sans plan. Juste avec la ferme et idiote décision de forcer le passage, à raison de 1667 mots quotidiens.

    Il n’est pas rare pour moi, quand je m’aventure dans ces contrées-là, de frôler l’épuisement créatif en plus de l’épuisement physique, puisque je ne dors plus qu’en décalé. Couché à quatre heures du matin, levé sans être reposé à midi, et rebelotte. Je n’arrive pas à tenir le rythme de production. Le projet manque de clarté, ma décision manque de solidité. N’empêche, j’ai produit plus de 25 mille mots en l’espace d’une quinzaine de jours. J’exclus du compte les 9 jours, prévus à l’avance, où je ne serais pas disponible pour écrire. J’inclus les 3 jours de retraite dans les bois pendant lesquels j’ai pris de l’avance.

    Aujourd’hui, alors que commence la toute dernière semaine du défi, je flotte dans une réalité faite d’un surplus d’images et de mots. Dans ma tête se mélangent les pages que j’ai lues et celles que j’ai écrites. Je tends, pour compenser l’absence d’espaces de maturation du projet, à surconsommer la fiction des autres. Films et romans sont à la fois une stratégie de procrastination et une manière de nourrir ma réserve d’idées.

    Je ne recommande pas l’expérience aux personnalités trop sensibles, peu enclines aux expériences d’intériorité extrême, peu familières des états modifiés de conscience ou qui manque d’entraînement en matière de production littéraire.

    Si je suis en retard, c’est que j’ai manqué de rigueur et d’hygiène, j’ai mal préparé mon intention de ce mois, je n’ai pas assez assuré la structure de mon quotidien et me suis laissé embarquer par le texte (ou son absence), par mes instincts et le manque de maturité du projet. C’est un risque à chaque début de livre, mais quand j’ai plus de temps, je suis moins tiraillé entre la recherche active de nouvelles idées et la production de nouvelles pages. Ici, je tente de tout faire en même temps, ce qui est toujours une recette pour la confusion et le chaos et la dégringolade.

    Je peux encore finir dans les temps en atteignant l’objectif si je me ressaisis, si je me recale sur un rythme diurne, si je trouve un lieu où les distractions n’existent pas, si je me donne une ligne de conduite stricte pour les prochaines étapes de création. Un cadre limité, un nombre d’heures finies, d’autres projets pour enfermer celui-ci dans des frontières mieux définies.

    Et si je n’atteins pas la totalité des plus ou moins 200 pages, j’aurai au moins fait naître un nouveau personnage, une nouvelle histoire, et même s’il me restera un an de travail pour l’amener à son terme, le livre aura commencé à exister, c’est-à-dire qu’il aura cessé d’être un rêve d’un jour peut-être coucher cette idée sur le papier. Et ça, c’est une victoire avec laquelle je peux vivre.

  • Off the grid

    Des pins. Un parfum d’océan. Le clapotis des vagues quand on tend assez l’oreille. Le calme et le silence. Pas de réseau. Off the grid.

    Je disparais quelques jours, pour me retrouver, pour me recentrer, pour mieux avancer, pour respirer et ralentir. Pour réfléchir en échappant à l’algo.

    Me concentrer sur les mots et les images et les histoires et le silence. Méditer. M’emplir de nature et d’apaisement. De solitude. De marches le long des vagues, sous la pluie si j’ai de la chance.

    Allez, j’y vais.

  • Échauffement

    Premier jour du Nano. Reprendre le clavier pour produire vite des mots en quantité. Voir naître une nouvelle histoire. Une autre histoire. Cela questionne l’exercice. Cela questionne la notion même de productivité en art. J’écris sans discontinuer, je ne publie pas tout, loin de là, parce que certains textes ne me paraissent pas prêts ou parce qu’ils n’ont pas encore trouvé d’acheteur. Je m’interroge sur le sens de ma pratique. Je la rapproche, cette pratique, de ma pratique scénique, maintenant que celle-ci existe et que je la reconnais comme une part non négligeable de mon être-au-monde. Quand je viens sur scène, il peut y avoir trente personnes dans la salle, ça peut être du face à face avec une seule personne dans un lieu public, la finalité n’est ni de produire ni d’exceller, la finalité c’est d’offrir une suspension, de partager un instant de connexion avec d’autres humains, sans prétention ni attente. Je peux tirer des parallèles entre le temps de préparation du spectacle et le temps d’écriture, entre la représentation et la publication. Pourtant, avec l’écriture, j’attends plus, toujours plus. Plus de public, plus de perfection. La différence, peut-être, c’est qu’une fois que je suis sur le plateau, je suis là, je n’ai pas le choix d’être là avec ce que je suis ce jour-là, avec le public qui est là ce jour-là, mon perfectionnisme n’a pas de place. Je dois faire, je dois jouer, je dois donner tout ce que je peux et m’en contenter. Après, je peux râler, regretter de ne pas avoir été ci ou ça, mais la production est faite et le public a reçu et je n’ai plus le pouvoir de changer cette fois-là, seulement la suivante. En écriture, je peux repousser indéfiniment le moment de montrer le travail et c’est un piège. Alors les textes attendent. Ils attendent que je me lasse de vouloir en faire autre chose que ce qu’ils sont. Je voudrais, d’ici la fin de l’année, publier ces histoires qui attendent et qu’elles vivent leur moment, avec ce qu’elles sont, qui est le résultat de ce que j’étais en mesure de leur offrir au moment de leur naissance. Ni plus ni moins, ni mieux ni moins bien.