Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • Écrire pour percevoir

    Écrire avec l’envie de déverrouiller les portes et de laisser monter des profondeurs de son être, des profondeurs même les plus invisibles de son être, ce qui cherche à se dire et à vivre (parce que dire, c’est permettre d’exister).

    Écrire pour (se) dévoiler ses désirs les plus secrets, ceux que l’on préfère soi-même garder dans l’ombre. Écrire pour se confronter à ses peurs les plus terrifiantes. Écrire pour embrasser l’impensable et l’impossible. Pour penser de nouveaux possibles et inventer l’avenir. Écrire pour fouiller dans nos tréfonds et y découvrir les indices de nos tiraillements et de nos espoirs les plus retenus. Pour que jaillisse la lumière sur ces vérités dont nous nous privons nous-mêmes.

    Écrire pour mieux percevoir le monde. Pour prendre le temps d’observer toute la richesse des couleurs et des textures et des saveurs et des parfums et des mélodies de nos environnements et de nos rêves et de nos sensations et de nos émotions et de nos sentiments et de nos relations. Écrire pour mieux voir, toucher, goûter, sentir, entendre. Écrire pour mieux se rendre présent. Écrire pour mieux exister, et pour vivre mieux.

    Écrire comme en résistance à un monde qui accélère au point d’en devenir invisible.

  • Écrire pour réfléchir

    En ces temps où des forces colossales s’unissent pour nous désapprendre à réfléchir, écrire se change en acte de résistance. Personnelle, d’abord, intime. Politique ensuite, parce que ce qui se joue dans nos intériorités est toujours éminemment politique. Ce n’est pas un hasard si les premiers espaces asservis par les totalitarismes sont les espaces de l’intime. Confesser ses démons au prêtre, au Dieu télévisé, à l’agent virtuel, cela revient au même. Celui qui contrôle nos récits intérieurs contrôle notre réalité. Alors que les technobros s’immiscent toujours plus profondément dans nos cerveaux et nos corps, construire une pensée qui nous soit propre, même maladroite, même incomplète, même fausse, vaut mieux que de se plier à l’algorithme et de laisser la promesse du moindre effort nous transformer en carburant pour leurs machines.

    Alors j’écris. Je me contredis. Je cherche. Je ne vise rien en particulier, rien d’autre que l’acte même de penser et d’écrire. Parce que c’est le dernier rempart de ma dignité d’Homme et le dernier bastion de ma liberté dans ce monde sous surveillance. Du moins jusqu’à ce qu’ils rendent la pensée autonome illégale.

    à lire : Cyberpunk, Asma Mhalla. Chez tous vos libraires indépendants.

  • « Je pense qu’on va perdre mais qu’il faut le faire quand même »

    (Sloan Lucas, Je pense)

    Journée en suspension à mi chemin entre écriture et travail scénique. À la troisième tentative, je réussis presque le café. Recette à affiner. Quantité de mouture, température de l’eau, temps d’infusion entre les versements, température de dégustation. Trop de variables pour réussir à chaque fois avec ma précipitation et ma paresse, mais quand c’est réussi, qu’est-ce que c’est chouette ! On est loin des capsules cramés à la pression expresso. Quand je prends le temps, les choses ont du goût. Il y a là une leçon de vie mal dissimulée que je n’écoute pas vraiment.

    Je lis Emma Becker et des manuels d’acting, je me demande encore ce que je veux faire quand je serai grand, j’ai l’impression de débuter ma vie alors que j’en ai déjà trois ou quatre dans les talons. Je n’ai jamais eu autant d’énergie pour faire les choses, jamais autant eu faim de la vie, jamais autant désiré de repousser l’horizon. Rien n’est serein là-dedans et c’est très bien. Mon axe, c’est le mouvement, le risque, l’audace de plonger dans le dense de l’existence. Ça ne se traduit pas toujours par une réussite visible. Souvent, ça ressemble même à une défaite.

    Ne pas s’arrêter à cette semblance, parce que la vérité est multiple et plus vaste. Ce qui range le monde en catégories figées, en défaites/victoires, par exemple, est une toute petite lentille étriquée qui nous enferme dans un monde tout petit alors qu’il est en réalité vaste et rempli de possibles. Alors, pour tordre les paroles de la chanteuse, même si je pense qu’on va perdre, je vais le faire.

  • Écouter Mark Hollis sous la pluie

    Écouter Mark Hollis sous la pluie, c’est sûrement la meilleure expérience que je pouvais m’offrir aujourd’hui. Je repense à son silence post Talk Talk. Je repense à sa mort, que j’ai apprise par hasard, qui n’a pas fait de bruit. Je sors d’un cycle de vie d’une hyper intensité, très dans le monde, et à l’hiver qui se profile, au retour sur moi et sur l’écriture qu’il dessine.

    Les événements de la société me paraissent lointain. Tellement énormes et absurdes qu’ils en deviennent irréels. On croirait de la fiction tant c’est démesuré et déconnecté de la vraie vie. Je me répète une phrase entendue cette semaine, que je déforme parce que je ne retiens jamais les mots, seulement le sens qu’ils ont pour moi : « ça ne m’intéresse pas de collectionner les expériences, ce qui m’intéresse c’est de continuer à me développer ». À cause de l’agitation du monde et de la superficialité des préoccupations médiatiques, je me sens souvent à côté de la plaque avec mon obsession de mon intériorité et du silence mental. C’est à travers ces deux axes que je sens le mieux vibrer l’existence, que je me sens le mieux en résonance avec le sens que peut avoir mon passage sous cette forme terrestre. L’écriture, à la fois sa pratique que la recherche théorique que je mène, le travail de recherche clownesque, ouvrent cet espace et le nourrissent. Entendre ma disposition en écho dans cet échange m’a réancré. Ça a comme balayé l’inquiétude de, peut-être, passer à côté de quelque chose.

    Ça m’a redonné l’élan d’approfondir ce travail et de voir où je peux le pousser. C’est de ce travail que je désire remplir le temps et la disponibilité qui s’ouvrent devant moi pour les deux mois à venir.

  • Fertile solitude

    Silence et isolement volontaire permettent à la résonance de faire vibrer la corde sensible.

    Leurs critères ne me parlent pas. Je dois les sortir de ma tête pour avancer sur mon propre chemin.

    Quittés, les espaces malsains. Je n’y retourne pas et décide de tracer ma route hors des sentiers battus.

    Là, dans les chemins d’indépendance et d’autonomie, je m’autoproduis.

    Solitude fertile m’ouvre la porte de mes profondeurs. Je plonge. Je nage dans la mare aux dragons comme d’autres dansent avec les dauphins.

    Des motifs font scintiller leurs reflets sur les ridules de l’eau. Mes bizarreries s’affirment. À la surface, je recherche des créatures clownesques, des monstres trop articulés qui rampent sous les gradins, leur voix rauque grogne. Quand je sors de transe, j’ai mal au dos de m’être tant tordu. Mais le monstre se révèle un ange qui me libère de mes trop-pleins.

    L’argent reviens. La scène est là. Les mots seuls se font encore attendre.

  • Supplique

    Dans Les Liaisons Dangereuses, la version de Frears, il y a ce moment, vers la fin, où Valmont demande à Mme de Tourvel : « when will you start writing to me again? » comme une supplique qui trahit sa fragilité plus qu’aucun autre moment du film. Ça tient beaucoup au jeu de Malkovich, à sa manière de charger sa phrase et son regard. Ça tient à la manière dont la caméra le cadre. C’est la charge émotionnelle, le sous-texte, qui me touche ici.