Butō

J’apprends. Je lis. J’expérimente, lentement mais sûrement. Ci-dessous, diverses citations, notes prises en stage, mes réflexions, en vrac. Toutes les mises en évidence sont de moi. Peut-être qu’il en émergera des connexions éclairantes.

« Mais l’artiste sait qu’il n’y a pas d’authenticité en art. Juste le refus d’emprunter un chemin déjà tracé par d’autres. Et le désir de parler à tous. La mort est notre seule préoccupation commune. Malgré tous nos efforts, vains, pour la regarder du plus loin possible. »


« C’est dur d’échouer mais c’est pire de n’avoir jamais essayé de réussir » (Th. Roosevelt)


« Sens-toi arrimé à tes manques et, en même temps, aspiré par les perceptions illusoires de l’autre. Sans trêve, les membres agités comme les pattes d’un moustique prises dans un ventilateur, ne perds pas une demi-seconde de vie. »


Ça sert à quoi, d’être adulte, si c’est pour s’anesthésier comme les autres dans l’espoir de ne plus penser à la mort ?


« [Dans Hôsôtan], le corps émancipé de la musique, du rythme, du geste, ne donne pas un spectacle. Il reconstruit un univers inspiré des souvenirs d’enfance du chorégraphe. La danse travaille un corps devenu lieu, matière, mémoire archaïque… »


« Par le chorégraphe, le corps est forcé de devenir vide. Vide de tout ce qui le rattache à l’extérieur. Si vide qu’il peut repenser chaque son, chaque atome. Un corps prêt à se mouvoir comme un esprit vacille ».


« On tente alors de s’accrocher à des mots mais il n’y a rien à comprendre qui ne soit déjà là. L’esprit peut enfin se perdre. »

En atelier, Naomi répète les bases : qi-ma-mu. Le souffle. Le rythme. Le vide.

Le souffle, c’est l’énergie qui nous traverse, qui vit en soi et dont il importe de prendre conscience afin qu’elle guide la danse. C’est l’énergie qui danse, pas la volonté.

Le rythme insiste sur la nécessité de faire une œuvre personnelle, de partir de soi, d’écouter la justesse de son rythme intérieur. Et en même temps d’avoir conscience du rythme global de la pièce et des conséquences sur l’attention du spectateur.

Le vide permet l’émergence de ce qui n’est pas soi. De formes de corps auxquels nous n’avons pas l’habitude de nous identifier.

« Je sens que quelque chose s’ouvre. Ce vacillement entre ce que l’on cherche et ce que l’on trouve. On cherche quelque chose. Et on trouve autre chose. C’est là qu’écrire sur Utt a commencé à m’entraîner hors de moi-même. Vous vous penchez sur une œuvre, elle vous résiste, vous lui résistez. Puis des liens, des actualisations, des oublis, des résurgences, des complicités, des éloignements, s’activent et c’est parti« 

Entretenir la patience de rester avec la tension et la résistance assez longtemps pour qu’elles cèdent.


« Je m’interroge sur l’archive. Son pouvoir, sa puissance. Sur le moment où elle est consultée. Sur ce qui reste et sur ce qui a disparu […] Elle me permet d’être sûre qu’Utt a existé. »

La trace du passé porte sa propre charge. Quand elle témoigne d’un événement vivant, joué un fois puis disparu, elle aide à réifier l’imaginaire. À se dire qu’on n’a pas seulement fantasmé l’événement (ou, ici, le spectacle). Avec le spectacle vivant, dont la forme n’est pas faite pour être figée, la question de l’archive (ici, des tickets de spectacle, des affiches) est centrale.


« Contre ceux qui nous accusent par une nouvelle forme de butō, je me content de tirer la langue sous la pluie » (Hijikata)


« La présence d’un corps peut assurément déployer l’espace et animer le temps en peu de mouvement »


En route pour mon second stage « pro » avec Naomi. Expérimenter avec le silence. Le vide face au regard du public. Aller voir ce qu’il y a au bout. Quand je dépouille une idée, quand je creuse une piste jusqu’à l’épuiser, qu’est-ce qui se révèle alors ?


« À un moment [après plus de huit minutes de silence], Carlotta émet un son grave qu’elle intensifie. Elle se tourne ensuite vers le fond et pousse un immense cri, la tenture blanche du fond se décroche alors. Survient un « noir ». On a commencé à entendre une musique en live qui se prolonge dans l’obscurité »


« C’est très stylisé et en même temps très concret »

« On se balade entre une figure et une expérience. Il n’y a ni narration ni psychologie »

« C’est indéfinissable. C’est là. »

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Je suis dans le bus en partance pour mon stage. En partant, tu me lances : « Profite bien ! ». Je me crispe. Me retiens de répondre « je vais travailler ». Pourquoi ? Pourquoi associer le butō au travail ? Et pourquoi dissocier travail et « profiter » ?

« Profiter », c’est prendre plaisir, apprécier, tirer profit. Que des choses qui font sens dans un cadre où je me trouve, où je me sens stimulé, poussé, où je cherche des choses qui me tiennent à cœur, où je nourris une part de moi à laquelle je veux donner une plus grande place, plus d’espace, plus de focus : l’expression libre et esthétique et juste d’une expérience vécue dans mon intériorité. Me relier à des états et les exprimer, leur donner une forme.

« Profiter » c’est bénéficier des effets du travail engagé, investi : la satisfaction d’une journée remplie.

Le plaisir du dépassement de soi.

Le plaisir de la recherche.

Je dis « plaisir », est-ce que ce serait « joie » ? Est-ce que ce serait « sens » ?

Est-ce que ce serait… « l’épanouissement » ? La justesse de mon être-au-monde, de ma manière d’investir mon temps.

Ça fait sens pour moi d’être là, au butō, au clown, de passer mes journées à Demons à écrire.

Je ne suis pas toujours content de moi de ce qui sort. Pas toujours heureux du résultat. Mais la pratique est importante, cruciale, juste. Le reste n’est que bruit et parasites. Neige sur l’écran de ma conscience. Ça me distrait.

« Profite bien » ne devrait pas me braquer. C’est mon ego qui renâcle. Qui voudrait être pris au sérieux et qui croit que profiter n’est pas assez sérieux. Mon ego s’autovalorise par la souffrance. Il a une estime de soi victimaire.

Je ne suis pas mon ego. Je ne suis pas tenu de suivre sa vision de l’estime.

C’est moi qui lui dit, qui programme son système de valeur. Oui à l’effort, oui au travail soutenu ; mais pas dans une logique pénitente. Ce travail est un espace de jubilation. Je m’y ouvre et m’y révèle, d’abord à moi-même, puis aux autres.

Alors oui, je vais bien profiter !

« Une forme constitue le contour ou la limite d’un objet, mais ce contour ne cesse d’osciller, il y a toujours échange, osmose, interférence. »

Le corps butō est mû de l’intérieur. « Ton corps n’est pas ton corps ». Il est comme un mecha dont nous serions le pilote, situé au niveau du plexus solaire.

Stage de création de solo

Sur scène, pas d’improvisation. Même si je n’aime pas ce qui s’est construit, je respecte le travail et je montre ce que j’ai construit.

L’objectif du stage, c’est l’écriture. À quoi ressemble l’écriture chorégraphique ? Comment on construit ? Il faut être danseur et metteur en scène en même temps. Porter le double regard. C’est comme quand j’écris, être à la fois l’écrivain et le dramaturge et le narratologue. Je sais où va ce que j’écris et en même temps je le découvre. J’ai conscience du rythme et des lignes de force du texte.

La priorité, c’est l’incarnation. Le thème, on le trouve dans le corps. À partir du corps.

En butō on danse contre la musique. L’état, c’est la priorité.

Les spectateurs, c’est valable aussi en clown, sont éparpillés. Prendre le temps au début pour imposer sa présence, son rythme, et capter le regard. Imposer sa présence. L’intention doit être claire. Chaque geste a une raison d’être, une intention, une destination, une image qui lui est associée. Rien n’est laissé au hasard.

Faire tout un tas de travail précis.

Vraiment goûter la sensation. En cas de doute, approfondir.

Cherche le déséquilibre. Encore plus.