Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • 2026 02 13

    Le sang coule noir dans mes veines à force de m’abreuver de cafés trop serrés. Le joual dans mes oreilles, la neige sous les yeux, je mute petit à petit en exilé québécois. Plus de place dans le Zap, va falloir refaire du stock. Mise à jour système. Descendre en soi est une routine quotidienne, un travail laborieux qui demande une discipline rigoureuse, répétée chaque jour dans l’espoir qu’émerge, de temps en temps, à force d’insistance, une étincelle d’universalité. Joyeux paradoxes que celui d’aller chercher l’universel dans le singulier. Si je plonge assez profondément en moi, je dépasse les limites étriquées de mon identité pour accéder à une vérité partagée. Une peine, un espoir, un rêve, une souffrance, une complainte, un cri rempli de vie, n’importe quoi de sincère qui dépasse le cadre étouffant du « je ». Faut s’arracher à la rumeur, s’arracher à l’urgence, trouver les espaces d’apaisement de la surface pour que s’ouvre l’espace qui conduit aux courants secrets par-delà les tourments intimes. Jamais parler de soi n’est parler de moi. Jamais discourir sur le monde n’est un simple commentaire sur son actualité. Tout propos est existentiel s’il est juste. Malheureusement, trop souvent, il ne l’est pas. Il reste en surface, pris dans l’illusion des histoires où se débat l’ego. Ah qu’il est raide le chemin qui mène à l’effacement ! Et chaque jour, repartir de zéro et tout recommencer.

  • 2026 02 12

    Je suis seul, je m’ennuie. Pour m’occuper, je remets en question mes choix de vie, je mange des trucs auxquels je ne prête pas attention. Je fais défiler mon répertoire à la recherche de quelqu’un à appeler pour passer le temps, mais j’ai mis tout le monde à distance. Les mots se défilent. Mes idées sont brouillonnes. J’en étais où, déjà ? Je ne trouve rien à lire, rien à regarder, rien à écouter que des vieilles chansons que je connais par cœur. Le vide. Il paraît que je devrais apprendre à l’accueillir, pas paniquer, mais je panique pas face au vide, je sais juste qu’il va y en avoir à revendre quand je serai mort, je ne vois pas trop l’intérêt de m’en encombrer de mon vivant. Faut croire que j’ai pas le choix. Du vide, c’est 60% de mon temps. De l’attente. Du repos. De l’errance. J’irais bien marcher mais la nuit est sombre et la pluie glaciale. Pendant que les types au pouvoir démontent tout ce que le système pouvait encore avoir de cool, pendant qu’ils précipitent le monde vers son crash final pour amasser quelques billets de plus à brûler dans leur grand feu de joie apocalyptique, je coche six numéros sur un morceau de papier dans mon grand fantasme que le manque d’argent est la cause de tout mon ennui. Rien qu’à l’écrire, je ris. Le vide ne peut être comblé que de l’intérieur ou rencontré librement. C’est lui qui me permet de devenir un autre dans le clown et le butô. De l’oubli des noms qui me figent jaillissent de nouvelles formes qui, tout en empruntant mon apparence, ne sont pas moi.

  • 20926 02 11

    La pluie continue. Nous sommes sous un dôme liquide depuis un temps qui n’a plus de début et qui semble devoir n’avoir aucune fin. J’essaie de ne pas penser aux longues journées de sécheresse bouillante qui nous attendent de l’autre côté des saisons. J’imagine une réalité dans laquelle la pluie ne cesse jamais. Le soleil y serait légendaire. L’apercevoir au hasard d’une percée entre deux nuages relèverait de l’événement mystique. L’idée d’une voûte étoilée disparaîtrait des mémoires. Le concept même des astres serait remplacé par un langage de la luminosité. Ce serait le seul marqueur du passage du temps, avec la variation d’intensité des pluies, la variation de la lumière. Il est midi, il pourrait être dix-sept heures. Il faudrait que les pluies soient anarchiques, imprévisibles. On ne pourrait pas se fier à la violence des chutes d’eau pour évaluer le moment de la journée. Comment vivrait-on ? Couverts de plastique ? Harnachés de parapluies fixés sur nos têtes ou enfouis dans une capuche déperlante ? L’humidité serait favorable aux champignons. On se nourrirait essentiellement de mycélium. Il en pousserait partout, dans le moindre interstice du béton, dans les champs détrempés, sur les troncs d’arbres. Ça sentirait l’humidité si fort que personne ne le remarquerait plus. Si l’eau cessait et que le soleil reparaissait et séchait tout, l’une des premières choses qui frapperait les esprit, ce serait l’odeur, l’odeur de linge sec après une journée au soleil. L’odeur de bois sec, de poussière. Est-ce qu’avant le sec il y aurait une grande phase hammam, pendant l’évaporation ? Je n’y pense pas. Je ne pense pas à l’après. Je veux continuer à me réjouir de la pluie qui tombe et qui fait oublier les pénuries d’eau, les champs morts, les livraisons d’eau potable par camion dans les campagnes françaises, les gigatonnes d’eau détournées pour refroidir les fermes à serveur de la BigTech, tout ça pour générer des vidéos de chatons, des parodies insultantes, de la désinformation, des posts linkedin, un réseau social pour IA, des newsletters à la pelle qui finissent par toutes se ressembler. J’essaie de ne pas y penser. S’il pleut, c’est qu’on a encore de l’eau. S’il pleut, c’est que ça n’est pas encore tout à fait la fin.

  • 2026 02 10

    La grisaille donne l’impression d’une journée nocturne. Midi comme s’il était dix-sept heures. De grandes vagues de joie me traversent à chaque bourrasque rafalant la pluie sur le zinc. Le silence et la solitude m’apaisent. Aujourd’hui paraît le roman qui a occupé six mois de ma vie il y a deux ans, que j’ai terminé dans un sprint fou à la montagne tandis que mon cousin se frottait à son premier job. C’est une romance dans le manoir d’un milliardaire. Je m’en souviens peu. Si je devais l’écrire aujourd’hui, j’y mettrai sans doute davantage de yachts et de sorties luxueuses. Je le traiterais moins comme un huis clos. Ou pas, je n’en sais rien, c’est toujours facile de se dire « j’aurais fait ci, j’aurais fait ça ». Cela suppose que l’on ait son mot à dire sur ceux qui s’expriment à travers nous. Je me défais de cette prétention. Ce qui écrit à travers moi, c’est autre chose que ma seule volonté.

    Étrangeté de parler d’un livre qui est si loin de moi. J’ai vécu et écrit d’autres choses depuis. Laissé mon écriture prendre un virage plus poétique. En deux ans, ma créativité s’est transformée. La manière dont j’ai envie de la vivre, ce que j’ai envie qu’elle porte, les voix que je sens émerger, rien n’est identique. C’est comme si j’étais devenu un autre écrivain. En réalité, je suis le même marin en dérive, porté par les flots, les courants et leurs caprices. Mon embarcation n’a ni barre ni gouvernail. C’est à peine si j’ai une gaffe pour repousser les récifs.

    Je vais mon chemin, cahin-caha, alternant entre la page et la scène, entre la création et la transmission. Je me laisse porter et j’apprends l’abandon le plus total.

  • 2026 02 09

    Semaine silencieuse. Nouvel atelier demain. Un cycle d’accompagnement s’achève, un autre le remplace. Je m’abrite de la pluie sous des auvents de fortune. L’eau tambourine et lave mes errements passés. Le dessin m’appelle, la gêne de ne pas dessiner assez bien me freine. Je me répète, pourtant, qu’il faut commencer pour devenir un jour, peut-être, pas trop mauvais. Le ciel alterne entre grand bleu et grand gris, c’est de saison. Bientôt il fera un soleil à s’arracher la peau et à se cramer la rétine. Ne souhaitons pas trop vite que les saisons se remplacent. La pluie redouble. Une musique calme s’élève du sol. Elle fait planer l’atmosphère. La solitude m’apaise et me ramène à plus de simplicité. Être. Poser quelques mots sur la page. M’effacer dans la brume, libre de toute pression à faire, de toute exigence de production superflue. Créer sans autre finalité que l’acte lui-même. Créer pour en être transformé, sans attente d’un résultat. La démarche me réjouit. Ne manque qu’un feu de bois auquel réchauffer mes os détrempés.

  • 2026 02 07

    Le temps qui s’ouvre face à moi promet de belles heures de concentration et d’approfondissement. La nuit est tombée par la fenêtre, a rebondi sur les toits, s’est envolée jusqu’à la lune et aux étoiles. Un fond d’air printanier ferait presque oublié que ce n’est que février, nous rappelle que le monde brûle. Et moi, dans mon petit cocon, je m’enfonce dans la ouate d’une vie sans friction. Ça ne durera pas, mais pour le temps où c’est là, je savoure. Les mots fatiguent. Se hissent avec difficulté jusqu’à mes doigts. Je travaille à d’autres choses. Je travaille à l’argent. Dehors, l’air me fait tourner la tête. Je n’ai sûrement pas assez mangé, pas assez bougé. Je me laisse couler dans le sucré et le doucereux. Tout ça est très 好吃. J’accumule les livres que je ne prends pas le temps de lire. Trop fatigué quand je m’y mets, je m’endors au bout de deux pages. Dommage. En même temps, ils sont rares ceux qui parviennent encore à m’emporter plus que sur une simple curiosité. Je m’accroche. Je vais au bout parfois, et c’est rare que ma première impression s’avère erronée. En fait, je me laisse facilement happer par la facilité du simple divertissement. Ça passera. Je dis ça, la semaine dernière, j’ai lu trois livres. Mais ce n’est plus l’extase que c’était quand, enfant ou adolescent, je traversais la porte entre les mondes et j’étais encore épaté que ce soit possible de mettre les pieds dans une autre réalité comme si c’était la mienne. Le cerveau ne faisant pas la différence entre l’imagination et la réalité (nous vivons dans une simulation), j’ai visité des lieux incroyables. Aujourd’hui, d’autres médias prennent le relais en apportant la fraîcheur, l’innovation narrative et l’immersion que je cherchais dans mes lectures. Les livres jouent un autre rôle. Différent.