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La pluie continue. Nous sommes sous un dôme liquide depuis un temps qui n’a plus de début et qui semble devoir n’avoir aucune fin. J’essaie de ne pas penser aux longues journées de sécheresse bouillante qui nous attendent de l’autre côté des saisons. J’imagine une réalité dans laquelle la pluie ne cesse jamais. Le soleil y serait légendaire. L’apercevoir au hasard d’une percée entre deux nuages relèverait de l’événement mystique. L’idée d’une voûte étoilée disparaîtrait des mémoires. Le concept même des astres serait remplacé par un langage de la luminosité. Ce serait le seul marqueur du passage du temps, avec la variation d’intensité des pluies, la variation de la lumière. Il est midi, il pourrait être dix-sept heures. Il faudrait que les pluies soient anarchiques, imprévisibles. On ne pourrait pas se fier à la violence des chutes d’eau pour évaluer le moment de la journée. Comment vivrait-on ? Couverts de plastique ? Harnachés de parapluies fixés sur nos têtes ou enfouis dans une capuche déperlante ? L’humidité serait favorable aux champignons. On se nourrirait essentiellement de mycélium. Il en pousserait partout, dans le moindre interstice du béton, dans les champs détrempés, sur les troncs d’arbres. Ça sentirait l’humidité si fort que personne ne le remarquerait plus. Si l’eau cessait et que le soleil reparaissait et séchait tout, l’une des premières choses qui frapperait les esprit, ce serait l’odeur, l’odeur de linge sec après une journée au soleil. L’odeur de bois sec, de poussière. Est-ce qu’avant le sec il y aurait une grande phase hammam, pendant l’évaporation ? Je n’y pense pas. Je ne pense pas à l’après. Je veux continuer à me réjouir de la pluie qui tombe et qui fait oublier les pénuries d’eau, les champs morts, les livraisons d’eau potable par camion dans les campagnes françaises, les gigatonnes d’eau détournées pour refroidir les fermes à serveur de la BigTech, tout ça pour générer des vidéos de chatons, des parodies insultantes, de la désinformation, des posts linkedin, un réseau social pour IA, des newsletters à la pelle qui finissent par toutes se ressembler. J’essaie de ne pas y penser. S’il pleut, c’est qu’on a encore de l’eau. S’il pleut, c’est que ça n’est pas encore tout à fait la fin.