Pourfendre des dragons
Ils se réveillent les uns après les autres ces semaines, sortis des profondeurs de nos psychés, du collectif autant que de l’intime. Les miens se tordent dans des postures alambiquées de mandragore. Je les arrache du sol et ils prennent vie, petits farfadets aux dents acérées et aux lances pointues qui se muent à vitesse accélérée en reptiles aux naseaux fumants et au grondements rauques. Tremblant mais droit, je leur fais face, mon instinct de fuite en sourdine.
— Que fais-tu là ? Grognent-ils.
Ils n’attendent pas que je parte. Leur théâtre d’intimidation vise à me secouer. M’oblige à trouver en moi une voix assez solide pour répondre sans mentir :
— Ceci est ma place !
Prononcer cette phrase sans mentir exige un solide ancrage en soi. Le mien vacille. Je viens de poser le pied sur de nouvelles rives. Disons que je viens d’accoster sur les terres que mon navire longeait et mon regard lorgnait. Alors le mal de terre fait hésiter mon pas, saccade mon souffle. C’est le temps de l’acclimatation de mon système nerveux central et de ses satellites.
— Ceci est ma place ?
Voilà ce qui sort. Une affirmogation. L’intonation, relevée en fin de phrase, trahit un doute.
— QUE FAIS-TU LÀ ? insistent les dragons.
Dans ma main moite, l’épée glisse. J’inspire. Redresse le torse. Bascule le bassin pour libérer ma colonne de droiture. J’ai beau ne pas me sentir prêt, ceci est réellement ma place. Il faut veiller à ne pas confondre se sentir prêt et être prêt. Être préparé n’empêche pas le côté intimidant de la rencontre avec la réalité. Alors je reconnais que je suis prêt. Que le réel me surcharge de détails sensoriels. Et je répète :
— Ceci est ma place.
Alors le dragon sourit. Enfin, semble sourire, autant qu’un dragon puisse le faire, et il redevient le petit farfadet du début. Il plante sa lance dans le sol et s’incline : « bienvenue », semble-t-il dire avec un regard qui ajoute : « je t’ai à l’œil ». À l’instant où je perdrai l’assurance que ceci est ma place, le dragon réapparaîtra.