Je ne pense pas que l’on puisse tout exprimer par le langage des mots. Maîtriser plusieurs langues aide en apportant d’autres perceptions du réel, développer le langage du corps, apprendre à lire les indices non verbaux aussi. Écouter ce que raconte notre corps, se rendre sensible aux vibrations du qi, aide. Cela s’applique à la fois à nos conversations, notre communication interpersonnelle, et à nos discussions avec nous même. Ce n’est pas toujours évident de mettre en mots ce que je ressens ou ce que je vis, en particulier quand je prête attention aux nuances ou que je cherche à exprimer une réalité interne complexe dont j’ai encore du mal à déceler les contours. Utiliser le langage aide et je crois que c’est important de le faire. Utiliser le langage peut aussi limiter ma perception de l’expérience. Je me heurte souvent aux limites de mon vocabulaire pour parler des phénomènes intimes. Je me heurte à la difficulté de cerner de suffisamment près mon expérience pour la percevoir avec un degré de justesse qui me permettrait de la nommer. Alors mon langage emprunte des circuits connus, déjà foulés, et restitue une caricature de l’expérience nouvelle que je cherche à nommer.
Pourquoi la nommer ? Pour moi, d’abord, pour l’aider à monter dans ma compréhension articulée, intellectuelle. Puis pour enrichir mes conversations et apporter un éclairage nouveau à un sujet, à une relation, à une réflexion commune au long cours sur l’expérience humaine ou l’un de ses aspects. Travailler les disciplines du clown et du butô, qui sont à la fois corporelles et qui à la fois reposent sur la déconstruction de nos automatismes et de nos a priori et qui à la fois exigent l’effort d’une écoute fine et précise des mouvements qui nous habitent (états, sensations, rapport à l’espace, relation aux partenaires de jeu, et leurs modulations), travailler ces disciplines contribue à ce que mon rapport au signifié se précise. De cet espace resserré de ce qui cherche à être dit, le travail du langage en général, du mot et du texte en particulier, peut s’aiguiser. Le paradoxe étant que c’est aussi dans l’exploration du langage et de sa sculpture qu’émerge parfois mon sentiment d’avoir touché juste, y compris quand j’écris sans écoute préalable de ce qui cherche à s’exprimer.
À expérimenter : Passer une semaine à ne pas écrire sans avoir d’abord entendu ce qui cherche à s’exprimer. Puis passer une semaine à écrire spontanément, voir à quel(s) moment(s) la clarté de l’intention émerge. Puis passer une semaine à alterner.
À faire : trouver des mots nouveaux pour parler d’expériences intimes. Me les approprier.