J’aime ce rush, cette petite pression pour finir, qui me met dans un tunnel d’indisponibilité et concentre mon rapport au monde. Moins de flottement. Moins de temps pour les pensées qui brassent, les pensées qui questionnent. Faut faire le travail, rien d’autre. Musique. Calme autour. Le chien de S. à mes pieds dans la salle d’att’. J’avance dans le manuscrit, je tourne les pages. Je relis (encore) et j’applique des corrections. Le texte est abouti mais il y a toujours des petits trucs que je peux améliorer. Des changements imperceptibles souvent, une description un peu plus précise, un dialogue mieux rythmé. Ce n’est pas « wow, c’est tellement mieux maintenant », mais des petits détails qui feront la différence. Je ne me perds pas dans les fioritures (pas le délai pour ça), mais je profite des derniers jours avant l’envoi pour améliorer encore le texte. Après, je n’y touche plus. Et dans la dentelle de mai, je me faufile entre les lignes, je fais en sorte de bosser quand les autres non, c’est même encore plus confortable comme ça. Le calme ambiant me porte et me pose, ça m’aide à me concentrer.
Catégorie : Journal
Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.
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44.108
Un peu de vanité, parfois, pour donner un coup de boost. Quelqu’un qui aime un texte, qui me remercie pour mon travail. Des témoignages de la valeur que je peux apporter. Ça aide à garder le cap. On le dit, en cours de management, je crois, qu’il faut valoriser les collaborateurs. Il y a sûrement des gars qui ont optimisé ça, avec des feuilles de calcul boostées à l’IA, qui savent quand et comment et à quel sujet et à quelle fréquence lâcher un mot d’encouragement, un « merci », pour optimiser le rendement des travailleurs. Dans le travail artistique, c’est plutôt par vagues que ça se passe. Pendant longtemps, tu travailles derrière des portes fermées avec un regard d’exigence, des pairs qui t’aident à aller plus loin techniquement, le nez dans la mécanique du texte ou du spectacle. Puis tu montres le résultat, tu te baignes d’applaudissements (idéalement), tu prends les quelques encouragements que tu peux recevoir, et c’est reparti pour un tour. Il n’y a pas d’optimisation de l’encouragement, juste l’exigence, assez de bienveillance vis-à-vis de toi-même pour accepter la temporalité capricieuse du projet, les frictions avec la matière et la frustration qu’elle engendre, le perpétuel sentiment d’insatisfaction parce que rien de ce que tu produis n’est jamais la reproduction parfaite de ce que tu portes pourtant dans tout ton être.
Je continue mon tunnel de réécriture, entrecoupé de quelques vacances scolaires et des heurts de la vie humaine. Je n’avance jamais assez vite à mon goût, mais j’avance.
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44.107
Ouvrir les portes de la folie. Mille personnages en un. Les chemins qui mènent à l’existence du clown, des arabesques qui se mélangent en rosaces psychédéliques. Travailler ses archétypes, la théorie des parties de soi, voir comment ça se traduit dans une forme de corps, un costume, une voix, une obsession, une folie qui n’a pas sa place dans le monde quotidien.
Appliquer ça dans l’écriture aussi, laisser être ce qui est là, ce qui veut sortir de soi, nettoyer toutes les couches de censure qui voilent la matière magmatique, sirupeuse, parfois naïve, parfois violente, laisser sortir tout, sans autre filtre que le désir d’exploration et la curiosité qui nous font dire « quoi d’autre ? qu’est-ce que je porte d’autre, en moi ? ».
Avec cette nuance qu’on ne s’identifie pas à cette matière. « Je » n’est pas ce qui crée. « Je » est une entité séparée, un concept social qui nous permet d’interagir dans le monde sans se briser ni le briser. L’art est l’espace où peut exister ce qui ne trouve pas sa place dans le monde structuré.
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44.106
Les nouvelles manières de voir et de penser les défis que nous posent nos pratiques ne viennent pas de l’acharnement mais du jeu. Le travail n’a pas besoin d’être cet objet sérieux et terne, il peut être un espace où prédominent l’amusement, l’aventure, la curiosité, l’échec joyeux. Hier avec l’ado, je me heurte à ce mur : comment communiquer la joie de l’échec ? Le plaisir de faire des hypothèses erronées, pour mieux pouvoir les corriger ? Comment aider l’autre à se défaire de la croyance que « me tromper, c’est être nul·le » ?
En plateau, on se répète souvent qu’il vaut mieux proposer trop de choses que trop peu. Avec ce paradoxe que l’on se dit aussi que le vide est savoureux, et que ne rien avoir, c’est déjà avoir quelque chose.
L’idée, dans tous les domaines qui font appel à la pensée créative, c’est de faciliter l’émergence de l’inattendu, de l’accident heureux, de l’erreur qui se transforme en chemin vers la forme. On dit sortir du cadre, penser out of the box, c’est déjà une limitation. La contrainte fertile aide autant que l’absence de contrainte, la boîte est autant source d’idées riches que son absence. Quand je ne sais plus quoi faire, je m’imagine une série de contraintes créatives : un format, un sujet, une injonction (pas de verbe, que des phrases nominales, pas d’adjectifs, en langage télégraphique, en onomatopées, uniquement en m’appuyant sur des objets qui m’entourent et que je peux percevoir dans mon environnement immédiat…), la contrainte favorise l’étincelle cognitive en réduisant le champ des possibles.
Quand je me perds dans ma pratique, que j’y suis moins présent, c’est-à-dire quand je pratique moins en conscience, j’ai besoin de me répéter les règles, de me rappeler « ah c’est vrai, on fait comme ça », et de recommencer à jouer sérieusement, c’est-à-dire sans me prendre au sérieux mais avec application.
Ramener du jeu, ramener du plaisir, jouer avec les possibles, risquer l’échec, l’utiliser comme un chemin vers la forme (je ne dis pas « vers la réussite », je dis « vers la forme », parce que c’est ce que l’on cherche et que l’on échoue à trouver, quand je parle d’échec, c’est que l’on trouve une manière de ne pas réaliser ce projet, de ne pas façonner cette matière, on « ne réussit pas » un projet créatif, on trouve sa forme et on la travaille).
Jouer, donc, et dédier le jeu à la mémoire de ceux qui nous ont quittés.
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44.105
Le lundi, c’est clown. Cette semaine, je n’y suis pas, mais je ferai le travail. C’est comme vendredi, j’ai écrit même si j’étais au plus bas. Arrive un moment dans une vie professionnelle où l’on est capable d’entrer dans la zone indépendamment des circonstances. Il suffit de s’y mettre et les ressources s’activent. C’est le signe d’une certaine habitude, d’automatismes acquis. Un stade a été dépassé dans la mise en mouvement. Le plus dur reste de s’y mettre. Dépasser le stade d’inertie, me rappeler comment je commence. C’est là que la ritualisation aide. Un lieu, un parfum, un son, une posture, un logiciel particulier, un cahier ou un stylo fétiches, servent d’ancrage à l’action. Quand les conditions sont là, l’acte suit. C’est surtout utile pour les jours « sans », donc cela se prépare au quotidien, même quand ça n’est pas nécessaire — surtout quand ça n’est pas nécessaire. Répéter le rituel permet de le rendre opérant le jour où s’avère salvateur.
Ça veut dire aussi dé-ritualiser et déconstruire systématiquement les habitudes contraires, celles qui me détournent de la mise en action. Les lieux, les objets, les réflexes associés, les postures, jusqu’aux tenues que je porte, qui m’envoient insidieusement le signal que « c’est boooooooon, y a pas urgence ». Au début, la présence d’un cadre extérieur m’aide. Le clown, si je n’avais pas l’engagement du labo, pas sûr que ça marcherait aujourd’hui. Le dessin, parce que je n’ai pas de cadre extérieur et pas du tout de confiance, parce que je vois tout ce qui ne (me) va pas, est plus aléatoire. Mais ça va mieux, je m’y suis remis.
Je suis à un stade où je remets mes pratiques artistiques au premier plan de ma vie. Ça me pose mille questions et ça agite plein d’insécurités, mais c’est le plus important pour mon épanouissement et ma joie de vivre. Depuis janvier, je n’écris plus, parce que je réécris. Ça me lasse, ça me manque, mais je ne suis pas frustré d’expression artistique. Et c’est nécessaire. Pour finir les projets qui traînent, pour certains depuis sept ans.
Pas moins de 6 projets dans les tuyaux. Un est publié, deux autres sont finis à 90%. Les suivants demandent un peu plus de travail.
J’ai hâte d’être à l’étape d’après, de pouvoir repartir sur de la nouvelle matière, mais je fais le taf, avec les incessantes interruptions de mon rythme, qui rendent la navigation rageusement frustrante. Dès que l’élan me donne le sentiment que j’avance, il est arrêté par des circonstances indépendantes de ma volonté, et je perds un temps fou à le retrouver. Alors je simplifie et simplifie encore ma vie en refusant des engagement, en en repoussant d’autres, en resserrant mon champ d’activité. J’ai conscience aussi d’avoir un nombre limité d’heures efficaces dans une journée, et je me débats avec les autres heures, celles qui sont moins efficaces. J’apprends à me décentrer.
Enfin, « c’est la vie », tu me diras.
Et j’ai le privilège de pouvoir faire ces choix-là, je ne vais pas me plaindre que ce soit dur. Alors je baisse la tête et je me remets au travail.
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44.101
Ma rage ressemble à de la nonchalance.
Mon chagrin me sonne.
10 tonnes dans la tempe.
Crochet du droit, uppercut qui te coupe le souffle.
Et mon cerveau qui refuse, qui résiste : « c’est pas vrai, hein, c’était qu’un rêve très élaboré ? »
La tragédie m’a mis K.O.
Pourtant, il faut rester droit, la vie continue, les autres ignorent tout du gouffre qui s’est ouvert sous mes pieds.
Comment pourrait-il en être autrement. Tu n’étais pas pour eux comme pour nous cette présence d’amour et de solidité, ce point d’ancrage dont la présence permettait notre lâcher prise.
Sous ton regard vigilant, nous flottions librement dans ce grand inconnu délimité par la corde et le mur violet (orange, désormais) de ce théâtre caché, le secret le mieux gardé de la ville. Dans ton rire nous poussaient les ailes nécessaires à notre envol dans les états, dans l’incarnation de tout ce que nous disions.
Ta main n’est plus là pour nous retenir, ni tes bras pour nous envelopper.
Ton souvenir reste, joyeux et bien vivant, qui nous souffle ses encouragements à chaque entrée sur scène.