Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • 44.91

    Remettre de l’intentionnalité dans mon parcours. Saisir les opportunités. Des dessins partout sur les tables, les dos d’enveloppes, les vieux textes, les vieilles factures, sur des post-its. Des textes empilés à terminer. Des projets en pagaille qui demandent un peu d’organisation et d’ordre, un peu de pragmatisme. Trop peu d’heures dans une journée. Encore moins si l’on compte les heures effectives, celles où la concentration et l’énergie se rencontrent, où la clarté d’esprit est présente, suffisamment du moins pour qu’émerge quelque chose. Esquiver les distractions, la tentation de rester en surface (« et si j’affinais ma stratégie »), aller au charbon.

    Poser des mots.

    Tous.

    Les.

    Jours.

    Et les publier. Et les envoyer. Et recommencer. J’ai assez de matière pour trois mois. Assez de projets initiés pour tenir l’année, un peu moins. Aujourd’hui, je me sens à la fois à un tournant et dans une continuité.

    Elle est bizarre, cette expression « c’est un tournant », parce qu’elle n’évoque pas vraiment un changement de cap. N’importe qui ayant emprunté un jour une route de montagne sait combien les tournants peuvent nous amener à notre destination initiale. Quand on dit « il est à un tournant de sa vie », ça implique généralement une rupture, une bifurcation conduisant à un nouveau point d’arrivée.

    Pour moi le tournant aujourd’hui est plutôt comme un changement de file. Mon attention se (re)concentre sur mes projets littéraires, une décision déjà prise, sans être pleinement actée. Disons qu’elle était actée de fait, qu’il faut maintenant que j’ai l’audace de l’officialiser. Réduire à un jour par semaine le temps consacré aux ateliers et accompagnements. Disons 5 à 15 heures par semaine, le reste du temps allant à l’aboutissement et la promotion de mes livres en cours et existants. Et une journée, toujours, consacrée au clown. Voilà, ne tournons pas autour du pot, disons les choses.

    Pour les 21 prochains mois, ce sera là qu’ira mon attention.

  • 44.77

    « Audace. Qualité de l’âme, qui incite à accomplir des actions difficiles, à prendre des risques pour réussir une entreprise considérée comme impossible » (source : cnrtl).

    Par corollaire. Manquer d’audace. Reculer devant les actions difficiles. Se laisser convaincre qu’une entreprise soit impossible. Se révéler trop conservateur pour prendre les risques qu’une telle entreprise exige.

    Par analogie. « Lâcheté. Manque d’énergie ou de vigueur morale (d’une personne et p. méton. de son comportement) qui témoigne d’une abdication devant l’effort » (cnrtl, toujours)

    Et encore :

    « Risque. Danger éventuel, plus ou moins prévisible, inhérent à une situation ou à une activité. » (encore)

    « Éventuel. Dont on ne peut savoir quand il se produira, ni même s’il se produira. » (oui, oui)

    Par corollaire : prendre des risques, c’est se lancer au devant d’un danger qui peut ou non se produire. Faire preuve d’audace, c’est se lancer au devant d’un danger incertain au profit d’une entreprise perçue comme impossible. Dans l’espoir qu’elle réussisse. C’est aussi suivre ce qui, en nous, nous pousse au-devant des actions difficiles, c’est-à-dire celles qui réclament des efforts. C’est n’abdiquer ni face à l’effort ni face aux obstacles et se préparer au danger éventuel.

    Par extension, c’est anticiper le risque et ses conséquences. S’en prémunir ou se solidifier face à la possibilité du choc (éventuel) à venir.

    « Vous manquez d’audace », m’a-t-elle dit. Et je ne voyais pas ce que ça venait faire là. Ce n’est pas tant la lâcheté qui m’empêche que le rabougrissement de mon audace. Où est-elle passée ? A-t-elle été trop peu encouragée par ma vie facile ? Trop peu développée ? Quel serait l’équivalent d’ »aller à la salle de sport » pour muscler mon audace et renforcer mon endurance face au risque et à l’effort ?

    Un programme d’actions audacieuses. Une par jour au minimum. Faire quelque chose de difficile et prendre des risques pour la réussite des envies que mon manque de panache a tôt fait de classer dans la catégorie « impossible ». Quand bien même elles le seraient, ça ne justifie pas de ne pas s’y éprouver (« éprouver. Soumettre une (ou la) qualité d’une personne ou d’une chose à une expérience susceptible d’établir la valeur positive de cette qualité. » (source)).

  • 44.75

    Promenades péripatéticiennes autour d’un jardin public, à parler écriture et édition et décisions artistiques et aborder la nécessité de trancher entre toutes les idées qui nous animent, celle que nous choisirons comme point focal là, tout de suite, pour les quelques mois à venir. Les autres devront attendre et c’est dans l’ordre des choses. À trop diviser notre attention, nous ne la portons vraiment sur rien et aucun projet n’aboutit. Je le répète à l’envi : choisir, c’est préférer. Cette disposition bien plus intéressante que l’alternative populaire nous force à regarder dans les yeux la sincérité de notre désir, de la force qui nous porte à cet instant, de ce qui nous allume et nous meut. C’est cela, choisir : préférer ce qui me meut plutôt que ce qui vient à peine titiller l’inertie. Pour cela, je réalise que, de plus en plus, je dois respecter rythmes et temps de sommeil, qu’à me régler sur la dictature du réveil arbitraire, je me réduis à l’ombre de moi-même. Ma pensée devient laborieuse, mon regard s’assombrit, je maugrée et proteste et m’éteint alors qu’une nuit de sommeil complète, pas forcément longue, mais naturelle, me laisse énergique, joyeux, joueur, confiant, prêt à l’action.

    Les promenades et les conversations qui les accompagnent, les déjeuners qui les suivent, deviennent l’espace où l’art prend vie, où la création se fait bouillonnante. C’est là, dans ces moments d’improductivité choisie, de flânerie libre et curieuse, que naissent et germes les graines des projets futurs. Ensuite viendront les heures laborieuses, les décomptes mécaniques de mots, les longues réflexions arc-boutées sur une phrase qui, pour une raison qui nous échappe, ne fonctionne pas encore tout à fait. Les négociations, les compromis avec le texte, la révision de nos intentions et de nos ambitions, la rencontre avec le réel, avec les espaces où bute la volonté, où elle s’incline devant la matière. En attendant, marchons et laissons nos bottes se couvrir de poussière, nos cheveux se colorer de pollen.

  • 44.74

    Revenir au papier. Au geste qui gratte, à la friction de la plume contre le grain de la feuille. Aux notes qui se mélangent, qu’on relit mal, qui, parce qu’on confond les lettres et les mots, prennent un nouveau sens, accidentel mais juste. Il s’agit de revenir à quelque chose de l’essence du travail, de soi à la matière, de retrouver le côté plastique que l’écran et le numérique rendent abstrait. Retrouver le corps et la justesse de ses sensations. Bloquer des morceaux de temps que je consacre à ça sans souci productiviste. Sans savoir à quoi ça peut aboutir, sans savoir si ça aboutira à quelque chose, sans que ça ne doive aboutir, surtout ça, surtout que sans que ça n’ait besoin d’aboutir. Aboutir, c’est nul ce mot. « Toucher un bout, trouver un terme » (cnrtl). Le principe de ce travail c’est l’opposé d’un aboutissement, ce serait un adébutement, ça devrait adébuter, « toucher un début, trouver une origine ». Voilà ce qu’on veut. Que ça initie un projet, une idée, une démarche, une envie, un plaisir, peu importe en fait. Petit à petit les projets émergent. Les projets ne sont pas la finalité de la pratique mais son prétexte. On a un projet pour justifier de se plier au-dessus du papier. Mais le projet est aussi un besoin. Il donne un corps et une direction à une pratique qui, sans lui, resterait superficielle. Le projet oblige à un approfondissement, c’est-à-dire à une plongée non complaisante en soi ou dans l’univers ou dans le personnage ou dans la vérité d’un propos. Le projet concentre et de ce fait, le projet ouvre de nouveaux espaces, auxquels n’aboutit pas une pratique non orientée, parce que par nature, elle n’a pas de raison d’approfondir, pas de cause pour approfondir. C’est une ligne de tension fine et passionnante, que celle-ci, de pratiquer sans enjeu tout en développant des projets qui deviennent l’enjeu de la pratique. La promesse du projet ce n’est l’objet qu’il fait naître mais la transformation qu’il permet chez le praticien. Le reste importe peu. Le reste ce sont des effets secondaires et des ondulations suite à l’impact d’un objet sur une surface. C’est presque mécanique. Physique. Accessoire.

    Difficile dans une société qui martèle la productivité et l’efficacité de faire entendre qu’on ne vise l’efficacité dans la pratique que par pragmatisme. La recherche d’efficacité porte moins sur le volume de textes produits que sur le fait d’éliminer un maximum des frictions qui empêchent le travail d’approfondissement. Qui le réduisent ou divertissent de lui.

    Revenir au papier pour voir émerger des débuts. Des fils à tirer qui n’aboutiront peut-être nulle part, qui mèneront toujours quelque part.

  • 44.73

    Autocentrés.

    Ça nous éreinte, de tourner autour de nombrils au lieu de nous tourner vers le soleil qui nous appelle et nous éclaire. Ça donne quoi si j’abandonne tout ce qui n’est pas artistique dans ma vie ? Twyla Tharp parle des formes que prennent les « bulles » de création dans lesquelles les artistes s’enferment pour s’ouvrir à la création. On pourrait croire que c’est une forme de repli sur soi, c’est tout l’inverse. Couper les distractions pour mieux se mettre au diapason de la voix du monde, celle qui nous traverse et cherche à parler dans nos mots. Pour l’entendre, pour ne pas écrire qu’à partir de la surface, c’est-à-dire de ce qui est immédiatement accessible à notre perception, il faut créer de l’espace. Pour moi, ça peut être une promenade solitaire dans un parc, ça peut être une semaine en déconnexion solitaire totale, ça peut être une heure par jour dans un bureau ou un mois entier à la montagne. Ça dépend du moment, du projet, de la phase du projet, de mes envies, de la vie autour.

    Il faut à mon avis échapper à la tentation du systématisme. Oui, la routine aide, mais les saisons passent et les cycles se terminent et il faut repenser de nouvelles routines. Des « nouvelles routines », c’est marrant, ça. Moi je bute souvent là-dessus, sur le moment où je dois reconnaître qu’une routine a fait son temps et qu’il faut que j’en change. Je vis toujours avec ce fantasme accroché à la peau que je vais finir par trouver LE rythme et LE système qui marchera pour moi pour l’éternité. Mais je me connais et les trucs qui se répètent, ça me saoule vite et je m’éteins.

    J’ai besoin de nouveauté autant que j’ai besoin de familiarité. Un des nombreux paradoxes avec lesquels j’apprends à jongler.

    Je suis envieux des personnes qui expriment une régularité invariable, dont la routine tient depuis dix, vingt ans, qui ne s’asphyxient pas à force de répéter les mêmes gestes dans les mêmes contextes, à peu de variables près. Tu me diras, je répète les mêmes gestes depuis vingt, trente ans. Chaque jour je m’assieds pour sortir des mots. Des fois ça ne marche pas. Des fois ça marche mais c’est moche. Des fois c’est brillant et ça m’impressionne parce que jamais je ne pourrai le reproduire. C’est comme si une grâce m’était tombé dessus. La plupart du temps, c’est moyen et ça demande du travail et de la sueur. Ça me va, j’aime ça la sueur. J’aime moins la sensation de brouillard et de vide à la fin d’une grosse journée productive, mais j’aime l’effort. D’autant plus quand il me sort de moi et m’ouvre à quelque chose qui me dépasse.

    C’est sûrement là, d’ailleurs que c’est le plus difficile et que ça résiste et que je n’y arrive pas à chaque fois, ce truc où tu dépasses les petites mesquineries de ton quotidien pour voir plus grand, pour te relier à quelque chose d’universel (soit dit en passant, les mesquineries du quotidien c’est déjà un truc universel). Et à cet endroit, c’est justement parce que c’est difficile que c’est important.

  • 44.72

    Matin sombre suite au changement d’heure, nuit pointillée, réveil à moitié. Air saisissant d’un printemps fuyant. Au programme aujourd’hui : discussions, rires, complicité, travail dans la vieille maison. En moi des questions en averse sur la notion de responsabilité, sur l’engagement. Légère crise pro en gestion. Rien de critique. Mots clés chez MP : humilité, audace, engagement.