Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • 44.250

    Y aurait-il toujours une part de sa vie que l’on subit ? Quand ce n’est pas la famille, c’est la santé, l’argent, la politique, le climat… La réponse n’est peut-être pas de vouloir avoir la main sur tout (où serait le plaisir là-dedans) mais d’œuvrer à augmenter constamment sa marge de manœuvre et sa capacité d’action.

    En ce moment, j’écris un début de roman (je crois, je ne sais pas encore, j’ai 3900 mots, écrits selon la règle des 265 mots, qui dépeignent un personnage et un univers, et un début d’enjeux. Pas encore d’objectif clair, c’est-à-dire pas encore d’intrigue, mais jusque là, rien d’anormal), j’écris ici, j’écris un nouvel essai sur l’écriture, où j’explore la question de la fluidité. En gros : c’est possible d’écrire un roman sans avoir le temps.

    Une grosse partie de mon travail consiste à aider des auteurs émergents (ou pas si émergents que ça) à trouver le chemin de leur livre, à se délester de toutes les croyances limitantes sur leur écriture. Tout ce qui peut enlever de la friction à nos pratiques est bienvenu. Ensuite viendra le temps de l’édition et de la vente, mais d’abord : pratiquer, pour soi, et ne plus vivre cette frustration intenable des mots qui ne sortent pas, des histoires qui nous échappent.

    Je travaille aussi à une nouvelle écriture du corps érotique, sur scène. J’ajoute un peu d’escalade, des stages de butō et un club de clowns. La vie continue. Je suis artiste. Je me débrouille pour survivre matériellement, et je monte des trucs. Ça ne ressemble à rien de chatoyant, ce n’est pas rempli de paillettes et de champagne, mais c’est une bonne vie.

    Reste à m’occuper des parties que je subis un peu trop. À me débarrasser, aussi, de certaines idées sur moi-même, de certains rêves dans lesquels je ne me reconnais plus (ou plus autant), ou que j’ai décidés de remiser parce que d’autres sont devenus plus importants.

    Et puis ma vie n’est qu’à sa moitié (probablement), j’ai encore beaucoup de marges de manœuvre et d’action. Une certaine urgence à ne pas (trop) gaspiller mon temps. Une certaine envie de dire fuck à tout ce qui ne rend pas le chemin fluide. Un certain discernement qui m’aide à repérer ce qui compte vraiment et ce qui est mouais. Peut-être est-là le début d’une meilleure marge d’action.

  • 44. 249

    Ça y est, c’est la rentrée. Je ne sais pas si je l’ai écrit ici, déjà, mais la première rentrée, c’est celle des autres : celle des clients, celle des enfants, celle des administrations et celle des activités extra(-scolaires ; -professionnelles ; -familiales). Maintenant commence ma rentrée. Celle de l’auteur (j’ai décroché le projet de mon tableau, l’ai remplacé par un autre) ; celle du comédien (j’ai booké mes premières périodes de répétitions et de recherche) ; celle de l’entrepreneur (j’ai lancé mes offres de la rentrée) ; celle de l’homme en expansion (j’ai choisi mes nouvelles activités de l’année).

    Je commence fort des leçons héritées des années passées : dormir, non, rêver assez chaque jour pour entrer dans mes journées avec l’esprit libre de tout bagage onirique/symbolique traînant dans mon subconscient. Cette hygiène me donne l’énergie d’avoir de nouveaux projets, de surmonter les obstacles, d’être en interaction sociale sans me cramer, de rêver de nouvelles histoires.

    C’est crucial pour moi de prendre soin de ma capacité à rêver et à ressentir. C’est elle qui est mon principal outil professionnel, et chaque jour où elle n’est pas au top est une journée moins efficace et moins productive.

  • 44. 242

    Redescendu de la montagne, je sens remonter mon énergie d’automne. C’est la période où je travaille le mieux. Je ne sais pas si une métaphore agricole s’applique ; si je récolte ce que j’ai semé : le fruit de mes projets, mes questionnements, mes habitudes, mes errances plus ou moins joyeuses. Comme je ne suis plutôt chasseur-cueilleur qu’agriculteur dans l’esprit, je ne suis pas sûr que la métaphore marche bien. Si je cherche une métaphore, disons que j’ai fui la chaleur et la sécheresse tout l’été et que le temps est venu de me poser dans mes quartiers d’hiver, de préparer le campement pour qu’il encaisse la neige et le froid. Il y a un grand besoin de concentration et d’intensité d’effort avant de profiter de l’hiver pour une période de production à la lumière de la bougie. C’est en général l’hiver que je me lève le plus tôt et que je travaille le plus longtemps. J’aime la nuit. Pour le moment, je laisse couler les derniers jours d’été.

  • 44.240


    Ma vie m’attend. Je dois juste franchir cette petite côte, là, et ça sera smooth. On me dit « décentrez-vous », mais ma solution c’est de me recentrer. Trop ouvert aux quatre vents, ma petite âme se sent écrasée par la vigilance constante. Faut être prêt à fermer les fenêtres, à éponger si la tempête se lève. Je refuse souvent de reconnaître le volume de mon besoin d’isolement. Au moins égal en quantité à mon besoin d’être cajolé. Je n’arrive pas à me suivre moi-même, alors comment demander aux autres de le faire ? Je vis sur ma réserve. Il paraît que c’est possible autrement. De se donner de la marge, d’anticiper sur ses besoins. Ça me demande tellement, constamment, d’imposer mon rythme, qu’au bout d’un moment, j’arrête et je m’écrase. Beaucoup de colère ces jours-ci. Beaucoup de frustration. Je n’arrive pas à lâcher. Oui oui, la solution c’est de desserrer le poing et de laisser s’écouler le sable qui m’écorche la paume. Je n’arrive pas à lâcher. Je ne sais plus faire. N’ai-je pas toujours eu le poing fermé de la sorte ? Ça paraît tellement inconfortable, la main ouverte. Je suis en chemin. Je dois juste à franchir cette petite côte, là, et ça sera smooth.

  • 44.239


    J’ai besoin de routines. Si je ne fais pas un point tous les dix jours à peu près, j’oublie ce que je fais, je me laisse distraire par le chant des oiseaux et par mes nouvelles idées. Je me lance sur des nouvelles pistes et c’est comme repartir de zéro. Alors je me crée des points d’ancrage. Des bilans et des projections que j’essaie de tenir, mais qui finissent par me filer entre les mains comme de l’eau cristalline. Je vrille. Je me rappelle que j’ai oublié de suivre mes routines et je les reprends : Où je vais ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Comment j’ai avancé sans m’en rendre compte, parce que c’était un trop petit pas ? Qu’est-ce que je peux faire différemment ? Où je vais ? Je dois répéter les questions qui me servent de fil conducteur. Pourquoi c’est important ? Celle-là est dangereuse, j’ai tendance à la surintellectualiser au lieu de me laisser traverser par la lumière de ce qui me porte vers cet objectif. Et après : qu’est-ce que je fais maintenant ? Quelle est la plus petite chose que je puisse faire pour avancer ? Des fois je ne sais pas. Des fois je crois savoir et je me trompe. Des fois je fais un truc barbant ou vaguement réconfortant en pensant que ça ne me sert à rien, et je découvre des mois plus tard que c’est ce qui m’a fait tenir. D’autres fois je fais des choses qui me paraissent hyper importantes et elles ne le sont pas du tout. De temps en temps, il y a des caps visibles à passer. Une échéance à tenir, un dossier à remplir selon des contraintes imposées de l’extérieur. Dans ces cas-là, c’est confortable, mais c’est rare. La plupart du temps, c’est à moi que revient de fixer le cadre et là, ça peut vite devenir vertigineux. Dans l’ensemble je bricole et ça brinquebale un peu mais je continue à flotter sur ma petite embarcation qui prend l’eau. Bon, ben là, j’avais zappé quelques routines, alors je m’y remets. Ce billet en fait partie.

  • 44. 237


    Tête vide, cuisses en feu d’avoir tant absorbé de dénivelé. Je sors de la lecture d’Igor Grabonstine et le Shining et ça me chatouille de trouver des images exagérées pour mes idées. Ce serait une manière d’écrire à la façon de… et d’élargir mon spectre stylistique, mais ce serait juste ça, un exercice de style. Je suis en jogging, ce qui est contraire à mon caractère et contribue à ma difficulté à me concentrer. Et puis je suis fatigué d’avoir fui toutes la nuit une apocalypse zombie remplie de bars à vin clandestins cachés dans les sous-sols d’hypermarchés londoniens, de chiens-loups géants et de femmes à la musculature hypertrophiée par les radiations. Je repousse le moment de boire un troisième café, me demandant s’il sera de trop ou s’il me donnera le petit coup de fouet capable de me faire démarrer. Le téléphone me déclenche des migraines, alors je coupe court aux conversations. Face à moi s’étend la montagne crénelée comme un mur d’enceinte gigantesque.