Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • 44.174

    Hier, chez les copains du Médoc, j’ai chaussé le nez, encore, sous la chaleur.

    Aujourd’hui j’ai besoin de me recentrer. M’adapter consciemment à la course du mois et à ses spécificités.

    Toujours ce sas entre deux élans, cette reprise de souffle avant la prochaine plongée.

    J’en suis où ? Je vais où ? Instruments de navigation à la main, j’interroge les étoiles, je reporte leur course sur ma carte, compare avec mon cap, vérifie que mon horizon est toujours le bon.

    Dans ces périodes de grosse fatigue, c’est pas le plus évident à faire. Je remets en question toutes mes directions, je caresse l’idée de faire demi-tour, de faire marche arrière ou de juste jeter l’ancre là et ne plus bouger. C’est pas si mal ici, le ciel est beau, l’océan accueillant, les poissons en abondance, mais ici ça n’est pas là-bas, ici ça n’est plus être, c’est subir le mouvement.

    Au moins, quand je navigue pour ailleurs, je peux justifier de me faire rincer par la tempête. La traverser est nécessaire pour arriver. Tu me diras, je pourrais justifier d’essuyer une tempête ici en me disant que c’est la condition pour y rester, mais je sais pas, ça fait pas le même effet. Quand t’es installé, il y a tout de suite un sentiment de propriété qui émerge et l’arrogance de vouloir contrôler l’état de mon morceau de pré. « Vanité des vanités ».

    Alors je reprends mes instruments et je vérifie être bien dans l’axe mon horizon.

  • 44. 167

    Instant suspendu. Ma respiration gonfle mon ventre et le dégonfle. Les oiseaux discutent de l’autre côté de la fenêtre. Souvenir de l’air enveloppant tiède mon visage et mes bras, sur le scooter. Souvenir de l’eau glacée de la douche.

    Les mouvements de mon univers m’interpellent. M’intriguent. Il se joue là des choses qui échappent à la logique matérielle.

    Le travail commence.

  • 44.163

    Après avoir liquéfié, la brise fraîche me glace. La musique m’isole. Mon calendrier, à ma droite, couvert de rectangles fluos qui scandent les rendez-vous de l’été. Échéances, ateliers, livres à finir, famille à visiter. Après le rush de juin et une semaine de récupération bienvenue, j’aborde la deuxième moitié de l’année avec sérénité. Reposé, les neurones disponibles, je dessine les contours d’une pratique à expérimenter : ramener du zen, ramener du corps, me concentrer sur la pratique comme véhicule d’éveil, comme espace de croissance et de méditation. Pleine conscience. Présence fine. À l’écriture. Au dessin. Au rangement. À la marche. Prendre appui sur la pratique pour consolider mon intériorité que je sens fragile depuis quelques mois (semaines ?). La pratique, c’est quelque chose qui n’est jamais acquis, que l’on répète et à quoi l’on se confronte de façon récurrente. Pour l’instant, remplir un dossier d’aide à la création pour espérer respirer et pouvoir créer sans pression matérielle. Ensuite, accompagnements, atelier, clown. Les semaines se remplissent avec fluidité. Bientôt, je vais devoir recommencer à dire « non » aux nouvelles opportunités qui se présenteront. Je serai à pleine capacité. Déjà, il me reste peu de marge.

  • 44. 156

    Les conversations que j’entends en ce moment ont toutes l’air de tourner autour de la fin du monde (sûrement un biais de perception de ma part, ou un hasard des sujets qui tombent dans mon champ de conscience ces temps-ci). Que ce soit la fin du monde tel qu’on l’a connu en général ou la fin du monde du livre tel qu’on l’a connu. Je répète, parce que la nuance se joue là : c’est bien du monde tel qu’on l’a connu qu’il s’agit.

    Certaines conversations posent la question de l’adaptation et des outils nécessaires pour se préparer à ce qui nous attend. D’autres ont des échos plus réactifs, souvent défensifs, parfois défaitistes.

    Si le changement est inévitable (10.000 ans d’Histoire de l’humanité l’ont largement montré), il s’accompagne de la nécessité d’un travail actif de deuil. Laisser partir ce qui n’est plus permet de faire de la place à ce qui vient. Il est nécessaire de faire le vide en soi, de se défaire de nos paradigmes sans les remplacer trop tôt par d’autres.

    La nature du changement qui nous attend, c’est son imprévisibilité. Pas dans le sens où on ne sait pas quelle forme il prendra, mais dans le sens où la réaction de l’humanité reste incertaine. Où se positionnera-t-elle sur le spectre qui s’étend des guerres civiles et des massacres généralisés à la transformation douce et progressive de nos usages ? De la destruction massive des infrastructures existantes au revenu universel de base et à la paix dans un monde tourné ensemble vers la survie (étape 1) et l’épanouissement (étape 2) du vivant ?

    Je ne crois pas sérieusement aux scénarios extrêmes. La réalité sera plus probablement un entre-deux mitigé, à cheval entre violence et amélioration de nos conditions de vie.

    La difficulté avec les périodes de transition, c’est l’incertitude. Cette incertitude nous ronge le système nerveux et nous pousse vers des idéologies extrêmes, qui nous promettent un soulagement rapide comme les vendeurs de remèdes miracles.

    On le voit à chaque élection, le cortège des vendeurs de formules magiques. On le voit dans chaque pub qui nous promet d’incroyables résultats pour un minimum d’efforts.

    Je tombe facilement dans le piège de la réactivité. L’inconfort de la canicule me pousse à vouloir trouver un coin de forêt en Laponie, où planter une cabane, sous le couvert naturel des arbres. Puis les températures redescendront et je remiserai ce fantasme d’une solution simple à un problème complexe.

    En attendant, je travaille ma résilience, mon aptitude à m’adapter et à tolérer l’incertitude avant d’embrasser la nouveauté. Ce défi quotidien me force à questionner ce que je veux dans cette vie ; ce que je veux vraiment. Il me pousse à prendre du recul par rapport à l’industrie du livre — qui n’est qu’un des véhicules historiques par lesquels les récits et l’imaginaire ont fait leur chemin vers le public.

    L’avantage avec les histoires, c’est qu’elles sont malléables. Elles peuvent sans difficulté prendre plusieurs formes : un livre, un film, une série, une pièce de théâtre, un conte, un moment autour d’un café, une biographie, un jeu vidéo, un livre d’images, une seule image… Si le livre tel qu’on l’a connu vient à disparaître dans ce monde en flammes*, les histoires lui survivront. Elles prendront simplement d’autres formes.

    * J’ajouterai ceci : que ce qui disparaît c’est un certain modèle économique du livre, pas l’objet lui-même. Pas la lecture, non plus, mais l’idée du livre comme objet de consommation de masse. Parce que la culture de masse n’existe plus. Parce que l’ont remplacée des bulles de culture relativement hermétiques les unes aux autres. Des cultures de petits groupes. Pour les auteurs, ce n’est pas un problème. Quelques lecteurs suffisent à vivre de ses livres. Mais pour les éditeurs, pour les libraires, qui reposent sur le volume des ventes, la question est affolante.

  • 44.151

    Ce que l’on veut vs ce que l’on peut. Je crois qu’il ne faut pas céder à la tentation de limiter le premier sous prétexte du second. Je crois que nous sommes capables de ressources insoupçonnées pour peu que nous osions côtoyer la peur et l’inconfort et l’épuisement et rester sur la fine ligne qui sépare juste assez et trop. Je crois qu’il faut préférer le long terme à l’immédiateté, et pour cela renforcer notre aptitude à la patience, à l’endurance. Pousser toujours plus loin nos limites nous permet de rencontrer celles qui sont réelles et celles qui ne sont que fantasmées. Elles nous rassurent, nos limites imaginaires, elles nous évitent de nous jeter dans le monde. Elles nous maintiennent dans le connu. Elles nous évitent des déconvenues, mais aussi des réussites qui dépassent notre imagination. Tout le long, quand l’impossible se réalise, nous pensons « quand vais-je me réveiller ? Est-il possible que cela soit en train de m’arriver ? » Bien sûr, cela nous sort de la dégustation de l’instant, mais c’est le prix à payer pour notre audace. Moi qui souffre tant de la réalité, que je trouve terne et décevante, je dois constamment me forcer à agir. Je suis contraint de me répéter, consciemment, l’importance d’inscrire ma vie dans la matière, sans quoi je me laisserais dériver au gré des sursauts de mon imaginaire. La distinction entre le réel et le rêve m’apparaît souvent floue, abstraite, un rien arbitraire. J’ai un pied dans les deux dimensions. Depuis toujours. Une double-vie dont je ne sais pas trop laquelle est l’ombre de l’autre.

    Vouloir, c’est se projeter dans un monde qui n’existe pas encore, un monde imaginaire dans lequel nous obtenons ce que nous désirons. C’est le point de départ pour créer. Sans l’imaginaire d’un livre, je n’écris pas le premier mot. Sans l’imaginaire d’une publication, je ne m’intéresse pas au paysage éditorial, qui sont les premières actions nécessaires à l’émergence (potentielle) du résultat.

    Mais une fois en action, rêve et réalité se confondent. Il me suffit de suivre le fil pour découvrir où il veut me conduire. C’est comme un hologramme qui deviendrait tangible. Deux textures qui se transforment jusqu’à n’en faire qu’une seule. Vouloir et pouvoir deviennent synonymes. À chaque fois. Malgré les obstacles, les retards, malgré ma volonté capricieuse qui réclamerait tout tout de suite, qui est vive à se désengager quand elle n’obtient pas gain de cause dans les conditions et les délais qu’elle a exigés.

    Depuis six mois, je transforme des mots en livres, des idées en spectacles, et ce n’est pas fini.

  • 44. 144

    Parler de son travail d’artiste n’a rien d’évident. D’abord parce qu’une grande partie de ce travail se fait dans l’ombre. Porte fermée, certes, mais aussi dans l’ombre de soi-même, à son propre insu.

    Ensuite, parce que même quand le travail est né et que les livres sont publiés, savoir quoi en dire pose de sérieux problèmes. Faut-il se contenter de parler de l’histoire ? Raconter la conception ? Dévoiler les intentions thématiques (et quand elles sont mystérieuses pour nous, émettre des hypothèses en public) ?

    Pour moi, écrire, c’est quelque chose qui me traverse. Les personnages et les histoires viennent déjà construits, je me contente de les agencer de façon à ce que la lecture soit fluide et que l’univers happe l’imaginaire.

    Je n’ai pas toujours une réflexion profonde sur la thématique et je veux que mon style soit invisible, qu’il laisse toute la place aux personnages, aux décors et aux émotions. Je ne veux pas qu’on me sente écrire en me lisant, même si c’est inévitable.

    En plus, je travaille toujours dans l’urgence, en volant du temps, en ayant l’impression d’en manquer, avec ce besoin que le texte existe. Quand je travaille avec attention, que je prends le temps de descendre au niveau du texte, c’est parfait, les choses sont claires. Souvent, le texte m’échappe. J’ai beau le regarder, je n’arrive pas à avoir le recul nécessaire pour le comprendre. Alors je travaille au plus près de la narration, là où je sais pouvoir avoir un impact positif sur l’ensemble.

    Aujourd’hui, après 20 ans de publications, je suis à un tournant. D’une part, je commence tout juste à envoyer des « candidatures spontanées » aux éditeurs. Jusque là, j’ai toujours travaillé à la commande, avec des éditeurs que je connaissais ou en répondant à des appels à projet. J’ai toujours trouvé périlleux d’écrire on spec et d’envoyer le texte sans certitude qu’on l’attende.

    Je change ça. J’ai plusieurs histoires prêtes qui ne demandent qu’à rencontrer leur public.

    Ensuite, je commence à avoir un catalogue bien rempli sur lequel je communique mal, voire pas. Et c’est dommage, parce que mes histoires sont chouettes (je le dis en tant que leur premier lecteur, pas parce que c’est moi qui les ai écrites) et que si elles ne sont pas lues, c’est triste.

    Et ce sont de nouvelles compétences, qui demandent de retourner sur les bancs de l’école. Ou plutôt, dans le petit bain. Expérimenter, explorer, retrouver le plaisir du jeu et de la découverte. Ça, dans le cyclone de la crise de la quarantaine, c’est un challenge. Je suis en perte totale de sens. Certains matins, je me réveille avec l’impression d’être en mode automatique. Et encore, je fais le métier que j’aime et que j’ai choisi, je n’imagine même pas ce que ça doit être pour les gens qui ne sont pas dans leur vocation.

    Je doute, je perds espoir, je multiplie les exercices où je me rappelle pourquoi je suis là, de tenir le coup, que ce que je ressens est normal. Je suis comme un coach de football américain criant à ses athlètes sous la pluie, au bord d’un terrain boueux, de ne rien lâcher, inch by inch.

    Je n’ai aucune idée de si ce que je fais m’amène où je veux. Je ne suis d’ailleurs pas sûr d’avoir une destination. Ce que je suis sûr d’avoir, c’est un chemin, et je suis en plein dessus. C’est déjà ça.