Il y a des journées de down qui surgissent sans vraiment de raison. Trop décentré, peut-être. La chaleur, c’est possible. Un manque de repos. Le sentiment de ne trouver sa place nulle part, qu’aucun projet n’aboutit, de passer trop de temps dans le messy middle, dont les frontières ne cessent de reculer. Un coup, c’est le milieu de la création, un coup c’est l’attente entre la fin de la création et l’envoi des projets. Ou juste un dérèglement du corps parce que j’ai mangé trop tard, hier, parce que je n’ai pas respecté mon rythme interne en me forçant à rester productif au-delà de mes capacités d’endurance. Ou juste parce que, je ne sais pas, les étoiles, la lune, la qualité de l’air, la danse de mes hormones. Je ne comprends pas tout à ces mouvements qui m’agitent, me bercent parfois, me secouent, m’élèvent, puis m’écrasent. D’un coup, plus rien n’a de sens, plus rien n’en vaut la peine. Parce que trop peu de choses aboutissent, parce que l’aboutissement que j’attends n’est pas celui que je désire, parce que parce que parce que parce que… Ce matin, ma pensée a rebondi sur un article à propos de Lalaland, sur une compréhension incomplète de mon travail de comédien, sur mon sentiment d’illégitimité, d’insuffisance, d’autodésertion. L’existence, une grande farce absurde. Vide de contenu. Beaucoup d’agitation en surface pour un simple jet de dés. Pourtant, hors de question d’abandonner. Je suis trop orgueilleux pour en finir prématurément. Alors, apprendre à vivre quand même. Vivre avec ce vide. Vivre avec l’absurde. Me révolter ? Contre quoi, l’univers ? Ah !
Catégorie : Journal
Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.
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44.127
FOMO quand je ne suis pas avec la famille. J’ai l’impression qu’il va se passer un truc majeur (souvent tragique) et que je vais le manquer. C’est doublement absurde. 1) Ce que je manque c’est la vie quotidienne. 2) Je vais forcément manquer des choses maintenant qu’on est entrés dans le royaume de l’adolescence. Nos vies s’articulent désormais différemment. La parentalité évolue. 3) (ça ne relève plus des absurdités) Si je ne passe du temps sans eux, je ne suis pas en train de prendre du temps pour moi. Je ne suis pas en train d’avancer dans ma propre vie. Je me suis effacé pour être là. Mis en retrait. Rendu disponible. Trop, peut-être. Je suis désormais concentré sur mes objectifs éditoriaux. J’écris, je publie. J’entre dans mon plein épanouissement professionnel. Et de fait, les portes s’ouvrent et m’indiquent le chemin. Si j’étais encore dans la pensée magique, je dirais que l’univers me parle (full disclosure: je suis à fond dans la pensée magique). Je révolutionne aussi mes accompagnements. Je mets des mots plus précis sur la posture d’écriture qui fait la différence, sur le fait de canaliser le flow spontané, sur le fait d’accompagner l’émergence des idées, de mettre le savoir-faire technique au service du savoir-être qui fait plonger en soi et tirer les fils de la fragilité.
FOMO quand je ne mange pas en groupe. FOMO quand je ne reste pas face à la feuille. FOMO tout le temps, mais de missing out sur quoi, au juste ? La question n’est jamais vraiment posée. Pour remplacer cette peur abstraite et absurde, la remplacer par la clarté des vents qui me portent, des réalisations qui m’appellent, et rester concentré sur elles. FOMO de ne pas réaliser mes rêves, fussent-ils flous.
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44.126
Découvertes musicales. Jour férié. L’urgence impatiente d’envoyer mes dossiers aux éditeurs se transforme lentement en une anxiété sourde : « et si… » S’insinue ensuite la ritournelle des « pas assez », nourrie par l’inaction. Vite combler le vide avec le prochain projet, mais je m’épuise. Mon corps refuse de suivre. Mon cerveau se met en grève. « Laisse-nous tranquille ». Cinq mois d’un régime soutenu, sans pause, commencent à exiger leur dû. Une voix me rappelle mes routines de soutien : méditer, respirer, faire silence à l’intérieur pour laisser entrer les mouvements subtils du monde et qu’éclose des tréfonds de moi la piste calme et sereine de l’épanouissement ici, maintenant. Simple et apaisé. J’esquive. Pourquoi cette manie d’esquiver ce qui me consolide ?
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44.123
Course effrénée sous un soleil joyeux, j’arrive à l’état liquide dans mon refuge de bois et de poussière. Là je m’apaise. Mon système nerveux se régule, mes épaules se décoincent, ma respiration se fait plus ample. Ce besoin d’un espace sanctuarisé de création, je le constate sans l’expliquer. A-t-on besoin de tout comprendre ? Je suis rassuré ici. Je constate que je suis bien celui que je dis être. Dans l’abstraction du bureau-maison qui n’est pas vraiment un bureau mais un bout de table au milieu de l’agitation quotidienne, je viens à en douter. Ce n’est pas tant la faute des interruptions constantes que l’arrachement à la concentration par les petites choses de la domesticité et la vigilance permanente aux pas-encore-adultes, ces créatures flottant entre deux âges qui réclament l’autonomie mais nécessitent une attention nerveuse. Et la crainte de ne pas être assez bien présent, fantôme de mon enfant passé et de son exigence d’une attention indivise. Je garde de lui le fantasme d’une disponibilité totale, que je vivrais comme un étouffement si elle m’était demandée ou accordée. Alors cette crainte latente de me faire reprocher un manque d’écoute ou une présence trop spectrale, c’est cela qui me crispe dans le bureau-maison qui n’est pas vraiment un bureau mais un bout de table au milieu de l’agitation et des choses domestiques. Ce matin un vase s’est brisé, trop léger pour les fleurs qu’il contenait. Le drame n’a pas encore éclaté. Il viendra. En attendant, je savoure la paix.
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44.121
Rien. Page blanche. Neurones en paillettes. Rêves de toi, la nuit dernière. Ce matin, brouillon. Café. Café. Verre d’eau. Café. Sucre. Café. Premières étincelles. Matière grise en ordre de marche. Première idée ? Ma lente ascension.
« Plutôt que de demander « est-ce que c’est moi ? », le système immunitaire demande « est-ce que c’est bon ou hostile ? » Applique cette idée à la relation que tu entretiens avec ton identité. Plutôt que de préserver ce qui serait « toi », demande-toi si ça te sert ou si c’est dommageable de continuer dans cette voie ». En écho, la remarque de MPSLB : « c’est bien d’être intègre, à condition de ne pas être fidèle à ses défauts ».
Remplace « défaut » par mauvaises habitudes, et ça ouvre un vaste champ de questionnement. Je suis en pleine mutation, je le vois aux actions que je pose. Dans ma tête, ça rame encore. Je me vois agir sans que tout le discours mental ne soit aligné avec ma nouvelle réalité. Elle ne cesse de me fasciner, cette latence. Aujourd’hui, j’ai le cerveau à deux à l’heure. Trop tendu, pas assez posé. Je n’ai pas fait mes pages du matin. Je n’ai plus de place dans mon Zap Book. Il suffit d’un gravillon pour que tout foute le camp. Je le sais, pourtant, que j’ai besoin de me rappeler constamment où je suis. Où j’en suis. Sinon, je me laisse balloter par les flots.
La routine m’est utile. Elle me solidifie. Je la fuis, parce qu’elle m’angoisse. Qu’est-ce que tu veux, je garde de vieux réflexes adolescents. Je mûris lentement.
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44.120
J’aime les journées remplies. L’autre jour, dans un talk show, un comédien disait, je paraphrase : « on me demande pourquoi je travaille autant, mais si je ne travaillais pas, je me laisserais dériver ». Je me reconnais dans ça. C’est pour ça que j’ai autant de mal avec les discours sur l’équilibre dans le travail. C’est peut-être aussi parce que mon travail ou les disciplines dans lesquelles je travaille nourrit et entretient plusieurs domaines de ma vie : le professionnel, le financier, le créatif, l’artistique, le social, la croissance personnelle, la stimulation intellectuelle, la dimension spirituelle. Le champ de profondeur existentielle que je couvre avec mes activités professionnelles est vaste. En plus, je m’amuse. Et je passe mon temps à creuser mon rapport au réel et à l’intime, dans le sens où la pratique artistique m’oblige à entretenir les canaux qui nous conduisent les uns et les autres à plus de justesse interne. On n’écrit pas sans se rencontrer d’abord soi, puis le monde, avec un regard élargi. La première question que l’on se pose, c’est « qu’est-ce que je remarque ? » « à quoi est-ce que je fais attention ? » et « comment puis-je y prêter encore mieux attention ? »
Je ne trouve pas ça ailleurs. Le travail d’écriture, l’accompagnement, le travail scénique, me mettent dans des états de concentration et de présence proches de l’extase au sens bouddhiste. Il n’y a plus que l’ici et maintenant, conscient et exacerbé par la nécessité de l’écoute. Pourquoi je voudrais me priver de ça ? Au profit de quoi ? À côté de quoi est-ce que je passe, au juste ?
Alors hier, quand je n’ai pas touché terre et que je suis rentré crevé, j’étais heureux, serein. Les doutes que j’avais par rapport à la matière artistique en train d’émerger sont le signe du travail qui se fait, de ma présence active dans le monde et plus spécifiquement dans mon monde, c’est-à-dire ma raison d’être, c’est-à-dire la voie qui est tracée pour moi.