Où sont mes points faibles ? Je peux en lister page après page, mais plus spécifiquement, à cette saison de ma vie qui consiste à basculer mon attention et tout mon être vers ma carrière littéraire, pour laquelle je nourris le sol depuis dix ans. Dix ans que les graines se gorgent de nutriments et se renforcent, que les germes poussent dans l’ombre et creusent leur chemin patient vers la surface. Se gorgent des quelques ondulations lumineuses qui parviennent à elles, photons infiltrés entre les fissures infimes ouvertes par les graviers, les lombrics, les rongeurs, les racines d’autres végétaux, dans la dense épaisseur d’humus et d’argile et de calcaire. Se préparent à percer la croute superficielle sur laquelle marchent les surface-wanderers, ceux arpentent le monde qui s’étend entre ciel et terre. Mes racines ont pénétré le sol, s’y sont lovées, elles s’accrochent de leurs griffes délicates mais fermes. Quels sont les fragilités sur lesquelles j’ai encore besoin de me renforcer ? Le courage d’être vu. L’audace de me confronter au regard décisionnaire des éditeurs, l’aisance à parler de mes textes, à narrer leur raison d’être, la constance de me jeter face au public. Mes quelques années de spectacle vivant ont travaillé ça, coulé les fondations de ce travail. Il me reste à retrouver de la légèreté et du jeu dans le fait de vous rencontrer. Dans l’accueil de mes livres. Je suis trop empreint de gravité. Ça ne sied ni à mon tempérament ni à mon teint. Je prends tout ça beaucoup trop au sérieux alors que tout le secret réside dans l’acte de travailler sérieusement sans prendre au sérieux ni les résultats ni soi-même. Est-ce que je m’amuse ? Est-ce que je suis joyeux de ce que j’ai produit (oh oui ! Et re-oui) ? Est-ce que je résiste au besoin de me raconter que c’est quelque chose d’important ? Ça ne l’est pas. Je suis plein de gratitude d’avoir le privilège de faire ce métier, avec tout ce qu’il contient d’incertitude et d’irrégularité et de chaos. Maintenant, il s’agit de consolider la part qui me fait défaut : la simplicité d’en parler. Face aux gens. Avec plaisir et passion. C’est la passion seule qui compte. C’est la passion qui me fait défaut ces temps-ci.