Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • 44.118

    Je rêve trop. L’écart entre l’image dans ma tête et la matière réelle me déchire. C’est vrai de mon art et de ma vie. Ce que j’ai dans la tête vibre bien plus fort que le monde qui est de l’autre côté de mon corps. Les couleurs sont plus vives, les structures frétillent de l’intérieur, les rapports entre les gens sont solides, matériels, pas de simples abstractions insaisissables. Le monde dans ma tête est plus stable et beaucoup de ses aspects sont plus solides et durables que ceux du monde hors de ma tête, qui me semble toujours hors de portée, mystérieux, abstrait, factice, mal fini.

    Je ne rêve pas assez. Le poids de la réalité m’alourdit, m’ancre dans le monde comme un noyé le ciment coulé autour de ses pieds. Je m’arrache les cheveux sur des questions incongrues comme les bilans financiers, le souci de ma visibilité, les dérèglements incompréhensibles de mon corps, la fatigue, les impôts, les infos. Les contraintes de la vie dans un système social qui repose sur l’économie m’arrachent à mes rêveries. La guerre que se livrent les corporations pour notre attention me volent du temps et de la joie. Je rebondis de plateforme en plateforme comme une bille folle est propulsée de bumper en bumper sous les doigts experts d’un champion de flipper.

    Cette dichotomie m’écartèle. L’envie de continuer à exister dans deux dimensions, de cultiver l’univers infini qui s’étend à l’intérieur de moi (des fois je me dis que ce n’est pas un cerveau qu’abrite ma boîte crânienne, mais un réseau de galaxies. Est-ce si loin de la vérité ?). De l’autre côté, l’envie de planter mes griffes dans l’argile de la Terre. De laisser l’empreinte de ma main sur les parois de ma grotte personnelle.

    Je n’ai pas la solution. Peut-être même que cette tension est la condition de mon émergence. Sans ce double désir, je ne créerais rien, je ne serais pas obsédé d’art. Je me contenterai soit de flotter à l’intérieur de moi, soit de consommer le monde. Va savoir. Des fois on cherche à résoudre des inconforts qui contiennent le secret de nos vies.

  • 44.116

    L’altérité, la rencontre avec l’autre, la présence d’une autre subjectivité face à nous, aide à façonner une perception de nous-même. Plus nous avons d’interactions, plus nous avons une image complète de ce que nous renvoyons. Cela passe par de microsignaux autant que par des signaux macro. Seul, nous sommes sans contours, sans personne pour dire nous arrêter ou nous encourager, sans personne face à qui éprouver nos intuitions et nos impulsions. L’Autre est souvent frustrant, limitant. Il nous oppose ses limites dans des moments où nous préférerions être sans limite. Il nous invite à approfondir quand rester en surface aurait été plus confortable pour nous. L’Autre nous confronte à nos illusions et à nos propres limites. Sans l’Autre, nous n’avons plus de structure, nous nous délitons dans une flaque d’identité liquide, ou glacée ou nous nous évaporons, selon les circonstances de la journée. Source de frictions et d’étincelles, l’altérité est surtout l’opportunité de devenir mieux nous-même. À force d’ajustements, de signaux émotionnels (ma colère m’indique que des limites ont été dépassées, lesquelles ? par qui ? ma joie m’encourage à prolonger l’interaction, à jouer avec ses frontières, à aller voir comme c’est à la marge. Ma tristesse m’indique une perte. Celle d’une illusion ? d’une connexion ? suis-je nostalgique des promesses non tenues de cette interaction ? de ce qu’elle aurait pu être ? Ma peur m’alerte d’un danger. Est-il réel ? avéré ? Est-il la résurgence d’une violence passée ?), l’Autre m’envoie du feedback constant, un feedback qui fait défaut aux échanges en médiation. Si nous préférons les textos aux appels, c’est parce qu’ils nous préservent de l’instantanéité souvent inconfortable, toujours imparfaite, du feedback en temps réel. Ce n’est pas qu’ils engagent moins notre présence, c’est qu’ils opposent moins de friction (ou la friction de l’attente et de l’incertitude, qui relèvent de notre relation à nous-même, à nos espoirs, à nos craintes face à l’Autre). Ils nous offrent aussi moins de clairvoyance sur notre identité.

    Toutes ces questions de la nuance que l’altérité offre à notre perception de nous-mêmes et à notre manière d’être dans le monde, la façon dont l’altérité nous ancre dans notre singularité en nous confortant dans sa valeur ou nous pousse à lisser nos angles, ce sont les questions qui intéressent mon écriture. Si j’écris autant sur le sexe, sur l’amour, sur leur absence, c’est pour frotter mes personnages aux regards-miroir de ces altérités. Et ce faisant, leur permettre de mieux se révéler, à eux-mêmes d’abord, puis à nous.

  • 44.115

    Pluie abondante. Parfum de banana bread moelleux dans le four. Nuque en tension. Junk food à portée d’ennui. Glissade de pas adolescents sur le parquet. Début de journée fériée pour la ville. Journée d’efficacité pour mes projets. Cascade de mots, pages en enfilade, coup de marqueur (« √ »).

    Deux cafés. Musique. Bureau vide de distractions.

  • 44.114

    Dès la première heure, avant même de boire le café, sortir m’acquitter des tâches qui traînent. Déposer un colis à la poste, récupérer le vélo réparé, rendre le livre perdu de la bibliothèque. Des choses simples de la vie collective. Sentir des regards s’attarder sur moi. Veiller à ne pas y être hostile. Ne pas les prendre pour des jugements portés sur mon apparence. Ne pas me demander si j’ai un truc choquant sur le visage. Rentrer. Lire quelques actualités. Surveiller la montée de l’angoisse. Couper court. Écouter un peu de New Wave. Hésiter à finir un film. Ranger un peu en prévision de la solitude. Créer de l’espace. Discuter avec l’univers. Finalement, boire deux cafés. Apprécier le premier. Trouver le second trop dilué. Changer de musique.

  • 44.113

    Allez.

    Finir un projet ouvre systématiquement un moment transitoire de flottement. Mon attention ne trouve plus, à l’endroit où elle avait pris l’habitude de se poser, ni résistance ni matière. Ce n’est pas que je manque de projets à aboutir. La guirlande de mes post-its a certes diminué, mais elle n’est pas vide. C’est que, comme dans toute réorientation, je dois reconfigurer mon espace mental pour qu’il suive les contours du nouveau chantier. Celui-ci, le projet « Contrails » est déjà bien avancé. Il ne me reste que quelques corrections à apporter. Rien à voir avec ceux qui viennent ensuite, qui demandent de plonger les mains dans la structure et le thème de deux textes assez exigents.

    Mais d’autres envies, d’autres « dettes » d’écriture viennent gratter à la porte et se battent pour entrer les premières dans la chambre où mon attention se prépare à choisir sa prochaine obsession.

    Je cherche « qui je suis », c’est-à-dire où sont les points forts de mes textes, sur quoi je peux m’appuyer pour en faire la promotion. Bien sûr, il y a mon obsession pour la relation humaine, pour la relation à soi, pour le sentiment d’être en décalage par rapport au reste du monde, le livre que je viens de finir (finir finir) s’inscrit dans un cycle autour de cette question : « où est ma place ? » qui, petit à petit, au fil des histoires, se change en « comment j’accepte ma place ? »

    Mes personnages s’y sentent en décalage, à côté du monde, de la culture, de la société et de leurs injonctions, un pied dedans et un pied à côté. Ils luttent contre ce qu’ils perçoivent comme un défaut de fabrication, pour peu à peu apprendre à faire avec, quand ils ne changent pas carrément leur rapport à eux-mêmes en apprenant à voir leur supposée défaillance comme une force.

    Trois personnages, trois itinéraires, dans La Révolution des Zèbres, et dans les projets Antichambres et Colorado, autour de cette même thématique.

    Plusieurs de mes lectrices ont l’impression, parce que ma narration est à la première personne et parce que mes personnages partagent certains traits caractéristiques avec moi, que c’est moi que je raconte. Si mes personnages sont vrais, c’est au sens où ils puisent dans certains de mes aspects et mon expérience. Mais j’exagère ces traits et pousse leur intensité pour créer des personnages de fiction intéressants, comme je le fais en clown. En ce sens, ils sont de moi sans être moi.

    Antichambres est terminé, Colorado le sera en Septembre. Ce cycle va toucher à sa fin.

    Pour l’instant, je prends un détour. Je termine Contrails, puis Bloom.

  • 44.110

    Qu’est-ce qu’un reflet ?