Parler de son travail d’artiste n’a rien d’évident. D’abord parce qu’une grande partie de ce travail se fait dans l’ombre. Porte fermée, certes, mais aussi dans l’ombre de soi-même, à son propre insu.
Ensuite, parce que même quand le travail est né et que les livres sont publiés, savoir quoi en dire pose de sérieux problèmes. Faut-il se contenter de parler de l’histoire ? Raconter la conception ? Dévoiler les intentions thématiques (et quand elles sont mystérieuses pour nous, émettre des hypothèses en public) ?
Pour moi, écrire, c’est quelque chose qui me traverse. Les personnages et les histoires viennent déjà construits, je me contente de les agencer de façon à ce que la lecture soit fluide et que l’univers happe l’imaginaire.
Je n’ai pas toujours une réflexion profonde sur la thématique et je veux que mon style soit invisible, qu’il laisse toute la place aux personnages, aux décors et aux émotions. Je ne veux pas qu’on me sente écrire en me lisant, même si c’est inévitable.
En plus, je travaille toujours dans l’urgence, en volant du temps, en ayant l’impression d’en manquer, avec ce besoin que le texte existe. Quand je travaille avec attention, que je prends le temps de descendre au niveau du texte, c’est parfait, les choses sont claires. Souvent, le texte m’échappe. J’ai beau le regarder, je n’arrive pas à avoir le recul nécessaire pour le comprendre. Alors je travaille au plus près de la narration, là où je sais pouvoir avoir un impact positif sur l’ensemble.
Aujourd’hui, après 20 ans de publications, je suis à un tournant. D’une part, je commence tout juste à envoyer des « candidatures spontanées » aux éditeurs. Jusque là, j’ai toujours travaillé à la commande, avec des éditeurs que je connaissais ou en répondant à des appels à projet. J’ai toujours trouvé périlleux d’écrire on spec et d’envoyer le texte sans certitude qu’on l’attende.
Je change ça. J’ai plusieurs histoires prêtes qui ne demandent qu’à rencontrer leur public.
Ensuite, je commence à avoir un catalogue bien rempli sur lequel je communique mal, voire pas. Et c’est dommage, parce que mes histoires sont chouettes (je le dis en tant que leur premier lecteur, pas parce que c’est moi qui les ai écrites) et que si elles ne sont pas lues, c’est triste.
Et ce sont de nouvelles compétences, qui demandent de retourner sur les bancs de l’école. Ou plutôt, dans le petit bain. Expérimenter, explorer, retrouver le plaisir du jeu et de la découverte. Ça, dans le cyclone de la crise de la quarantaine, c’est un challenge. Je suis en perte totale de sens. Certains matins, je me réveille avec l’impression d’être en mode automatique. Et encore, je fais le métier que j’aime et que j’ai choisi, je n’imagine même pas ce que ça doit être pour les gens qui ne sont pas dans leur vocation.
Je doute, je perds espoir, je multiplie les exercices où je me rappelle pourquoi je suis là, de tenir le coup, que ce que je ressens est normal. Je suis comme un coach de football américain criant à ses athlètes sous la pluie, au bord d’un terrain boueux, de ne rien lâcher, inch by inch.
Je n’ai aucune idée de si ce que je fais m’amène où je veux. Je ne suis d’ailleurs pas sûr d’avoir une destination. Ce que je suis sûr d’avoir, c’est un chemin, et je suis en plein dessus. C’est déjà ça.