Dans toute construction, nous traversons le messy middle, une sorte de désert chaotique où le temps semble traîner, où rien n’a l’air de se passer, où l’on place jour après jour un pas devant l’autre sans avoir l’impression d’avancer. Je suis dedans. Je m’adapte. Je fournis les heures. Je lutte. C’est une lutte interne, entre le sentiment croissant d’une lassitude profonde, d’un doute qui l’est tout autant ; et la volonté de traverser cette membrane qui se dresse entre moi et l’achèvement de cette révolution que j’entreprends. Patiente révolution. Le pivot ne saurait être instantané. Il réclame l’énergie d’un voyage interplanétaire, pas celle d’une course à l’épicerie d’à côté. Patiemment, je fournis le travail en entretenant ma confiance dans la transformation à venir. Rien n’est évident dans cet exercice. Ma confiance est fragile, mes doutes nombreux, mais c’est le chemin que j’ai choisi et ces épreuves lui appartiennent. Je suis bien entouré, soutenu, mais le messy middle se traverse seul. Personne ne saurait nous y accompagner. Il teste notre détermination et notre courage. Il met notre ambition à l’épreuve. Il demande : « ton désir de traverser est-il suffisant ? » Si l’on préfère le confort du familier, le chemin s’efface et le pont n’apparaît pas.
Catégorie : Journal
Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.
-
44.134
Où sont mes points faibles ? Je peux en lister page après page, mais plus spécifiquement, à cette saison de ma vie qui consiste à basculer mon attention et tout mon être vers ma carrière littéraire, pour laquelle je nourris le sol depuis dix ans. Dix ans que les graines se gorgent de nutriments et se renforcent, que les germes poussent dans l’ombre et creusent leur chemin patient vers la surface. Se gorgent des quelques ondulations lumineuses qui parviennent à elles, photons infiltrés entre les fissures infimes ouvertes par les graviers, les lombrics, les rongeurs, les racines d’autres végétaux, dans la dense épaisseur d’humus et d’argile et de calcaire. Se préparent à percer la croute superficielle sur laquelle marchent les surface-wanderers, ceux arpentent le monde qui s’étend entre ciel et terre. Mes racines ont pénétré le sol, s’y sont lovées, elles s’accrochent de leurs griffes délicates mais fermes. Quels sont les fragilités sur lesquelles j’ai encore besoin de me renforcer ? Le courage d’être vu. L’audace de me confronter au regard décisionnaire des éditeurs, l’aisance à parler de mes textes, à narrer leur raison d’être, la constance de me jeter face au public. Mes quelques années de spectacle vivant ont travaillé ça, coulé les fondations de ce travail. Il me reste à retrouver de la légèreté et du jeu dans le fait de vous rencontrer. Dans l’accueil de mes livres. Je suis trop empreint de gravité. Ça ne sied ni à mon tempérament ni à mon teint. Je prends tout ça beaucoup trop au sérieux alors que tout le secret réside dans l’acte de travailler sérieusement sans prendre au sérieux ni les résultats ni soi-même. Est-ce que je m’amuse ? Est-ce que je suis joyeux de ce que j’ai produit (oh oui ! Et re-oui) ? Est-ce que je résiste au besoin de me raconter que c’est quelque chose d’important ? Ça ne l’est pas. Je suis plein de gratitude d’avoir le privilège de faire ce métier, avec tout ce qu’il contient d’incertitude et d’irrégularité et de chaos. Maintenant, il s’agit de consolider la part qui me fait défaut : la simplicité d’en parler. Face aux gens. Avec plaisir et passion. C’est la passion seule qui compte. C’est la passion qui me fait défaut ces temps-ci.
-
44.133
Mental en roue libre. Panique totale. Débordement, noyade. Revenir au corps. Respiration. Respiration. Sens le monde autour. Sens l’air sur ta peau. Sens le tissu sous ton poids. Sens le vol du moucheron qui t’effleure. Sens la connexion à la terre, aux ancêtres, au cosmos. Toutes les vies est d’une nécessité absolue. Revenir au zen ? Je fuis ma pratique méditative comme je fuis mes routines, qui sont pourtant mes meilleurs ancrages. Dès que j’installe une routine, les calendriers des autres viennent la percuter. Mon intuition ? Si j’arrivais à l’entendre, j’en serais pas là, dans cette panique totale du mental qui s’affole de questions superficielles. Faut apaiser ça d’abord. Mon intuition ? Rappeler Naomi et mettre en place une pratique rigoureuse du butō. J’ai besoin de ça, de pratiques contraignantes, un peu excessives. De me faire un peu mal pour me faire du bien. De routine minutée qui va m’énerver mais me canaliser. Canaliser. Ce mot revient beaucoup. Je retourne voir MP à la fin du mois. Faudrait que j’avance le rendez-vous. Faudrait que je finisse d’envoyer mes textes aux éditeurs de ma liste. Arrêter de laisser planer ces choses-là. Envoyé à Nyx un texte trop vite expédié. Refusé. Je ne l’avais pas travaillé, normal. J’avais besoin de me forcer un peu. Sortir un truc, l’envoyer. Dégripper ce geste-là. Je rêve beaucoup en ce moment. J’ai besoin d’une pratique corporelle plus soutenue. Je ne peux pas laisser les mots mais leur apporter un complément. Il y a tout un art à se repérer dans le bordel qu’est mon être et c’est un art que je n’ai pas encore maîtrisé.
-
44.131
Le refus est la norme en édition. Disons que c’est la réponse la plus probable. Cette réponse ne dit rien de la qualité du texte. Elle parle des choix éditoriaux, de la difficulté à être au bon endroit au bon moment, de la nébulosité pour tous les acteurs du livre de ce qui fait un livre viable, commercialement, ce qui est au moins au même niveau des préoccupations éditoriales que la qualité artistique du texte. L’éditeur est d’abord un commerçant. D’ailleurs, si vous voulez enregistrer une entreprise dont l’activité principale est l’édition, vous relevez du greffe et des bénéfices commerciaux. Que ce commerce soit indissociable des considérations artistiques, c’est-à-dire de la vision du monde que l’éditeur veut voir exister dans le monde, n’y change rien. Tout au plus cela complexifie sa tâche et le contraint à prendre parfois la décision déchirante de refuser un texte qu’il ne se sent pas assez capable de défendre auprès des libraires, des lecteurs, des critiques, des bibliothécaires, de tout ce riche monde qui fait l’économie du livre. Hier, A., aujourd’hui M. me parlent des refus essuyés par leurs manuscrits. Quiconque s’est déjà essayé à l’exercice sait la piqûre émotionnelle qu’un refus représente. Il faut accueillir avec douceur la peine, faire le deuil de cette maison pour ce livre, résister au réflexe de surcompensation qui ferait se dire que l’on n’est pas fait pour ça, que l’écriture est bonne à mettre à la poubelle, se décourager et laisser un événement somme toute banal (combien d’auteurs reçoivent, chaque jour, dans la francophonie, une lettre de refus d’éditeur ? En comparaison, combien reçoivent un appel leur disant « je veux travailler avec vous » ?). Décapage a même consacré le dossier de son numéro 65 aux refus essuyés par des auteurs déjà en place. Je ne suis pas étranger à l’exercice. Mais c’est un jeu de volume. Plus l’on soumet plus on a de chances d’être pris. À condition de travailler correctement les textes, d’y mettre un peu de conscience et d’intention et de réflexion. Jamais un texte que j’ai écrit « comme ça » n’a été retenu nulle part. Mes textes travaillés, à l’inverse, l’ont souvent été. Travailler, s’améliorer, affiner son écriture, sa technique, sa vision artistique (pourquoi j’écris et comment j’écris), et l’audace de présenter son travail encore et encore. Matthieu me racontait récemment l’histoire d’un ami auteur dont le manuscrit avait tourné chez les éditeurs pendant près de deux ans avant de trouver sa maison. Ainsi vont les choses. Un refus est l’opportunité d’affiner son intention, de revoir son argumentaire, de se replonger dans les forces du projet, d’assumer ses singularités, et de mieux cibler les maisons aux portes desquelles l’on frappe. Courage !
-
44.130
La remontée s’est faite sans heurt. J’analyse ce qui a causé ma descente en premier lieu. Trop chaud ? Pas assez récupéré après une période d’intensité ? Grosse gueule de bois de vulnérabilité (cf. Brenée Brown) ? Trop poussé les limites de ma zone de confort ou passé trop de temps à sa frange ou trop endossé de responsabilités d’un coup ? Tout ça est possible. Peut-être juste la fatigue. L’abandon de mes routines. Une certaine dérive. Comme quand, sur un voilier, un courant commence à t’emporter et fout en l’air tous tes calculs, foire ton allure, te dévie de ton cap. Il faut se réajuster, recalculer, faire un point (« où je suis ? où je vais ? ») et réinstaller les routines. Les mêmes qu’avant, parce qu’il n’y a pas mille manières de piloter, mais il y a ce temps d’adaptation, cette nécessité de reprendre ses repères. Les avaries sont colmatées, le pont est nettoyé. C’est reparti. Où je suis ? Où je vais ?
J’ai fini de réécrire MP, je l’ai fait corriger, j’ai bénéficié d’un accompagnement à la recherche éditoriale, j’ai rédigé les lettres personnalisées pour les éditeurs, j’ai fait un premier envoi.
J’ai refait la couv de Sillage, j’ai préparé le projet dans BoD, je vais lancer la commande quand j’aurai pris le temps de bien lire les contrats.
Je m’occupe des ateliers. Je promeus le prochain atelier pratique. Je me penche sur le programme de l’été.
La fin du labo clown approche. Ça aura brassé pas mal de choses. Je me demande ce que j’en conserverai. Encore 2 semaines, puis ce sera l’heure du bilan.
J’ai fait quelques mises à jour administratives qui traînaient. Notamment, j’ai mis fin à mon activité de formateur pro. Je suis désormais artiste-auteur avant tout.
Je me prépare à réécrire le prochain projet. Entre les deux qu’il me reste, mon cœur balance. C’est surtout que ce sont deux chantiers relativement imposants, et que je voudrais finir l’un avant de commencer l’autre ; sauf que l’autre me semble plus proche d’un achèvement que l’un, mais je ne voulais pas entrer dans l’été avec celui-là encore sur ma table de travail.
À ce rythme, j’aurai tenu mon objectif de finir mes projets en attente à la rentrée.
Il faut que je m’occupe de l’argent, que j’ai trop délaissé.
Le lycée se termine la semaine prochaine. Il va falloir m’adapter à ça. Redéfinir mes horaires d’atelier en fonction.
Oui, c’est bien une charnière qui réclame une nouvelle routine. Un pas de plus dans cette nouvelle étape de ma vie où l’écriture et la publication reviennent au premier plan.
-
44. 129
C’est dans le fond de ces journées down, dans le repli et l’autoapitoiement, et l’autoflagellation, et les jérémiades de type « de toute façon, je suis une merde », et dans le désespoir qui me fait frôler l’impatience d’en finir et réaliser que gronde en moi un désir de vie si fort que la possibilité même d’accélérer le déclin, ou seulement d’avoir des habitudes mortifères, m’est étrangère, c’est dans ces profondeurs que je me rends à l’évidence : je dois trouver le fond, y prendre appui et me propulser à nouveau vers la surface. Il s’agit de lâcher du poids. D’accepter que si je coule, c’set que je suis trop crispé sur mes quelques possessions. Je parle ici de possessions émotionnelles et identitaires : « je suis… » « je dois être… » « je mériterai d’être quand… », je parle de ces possessions là, qui sont bien des objets, fussent-ils de pensée, auxquelles je m’identifie, et pas des blocs constitutifs de ce que je suis. Ce que je suis, c’est une conscience, une présence, capable de pensée et de recul critique sur celle-ci, traversé d’émotions et de neurochimie. Ce qui me fait couler ce sont les loyautés à ce que j’ai fait, à ce que j’ai dit, des loyautés coûteuses à entretenir, et superflues. Pour atteindre le fond, ou plutôt pour retrouver la puissance musculaire qui permettra à mon impulsion contre le fond de me ramener à la surface, j’ai besoin d’ouvrir les mains et de laisser couler ou dériver les sacs qui me lestent. Adieu, ce qui me stresse, de ce stress qui me mange littéralement les intestins. Adieu le millefeuille de mes exigences arbitraires, de mon besoin maladif de tout réussir tout de suite, de tout achever rapidement, quitte à le bâcler, pour esquiver l’inconnu et le vide. Lâcher sur les étiquettes du type « je serai satisfait quand j’aurai… » « je serai méritant quand on me reconnaîtra… ». Rien de tout cela n’est vrai. Juste faire mon travail. Accepter les conditions. Me battre pour les améliorer, toujours, mais sans confondre ce combat avec ma raison d’être, et sans le prendre comme une excuse pour retarder le travail. Ces temps-ci je suis confronté à la question : au juste, c’est quoi mon travail ? Quel est son champ ? Est-ce qu’écrire ici, c’est le travail ? Lire, c’est le travail. La veille sur le monde éditorial, c’est le travail. Envoyer un texte à une revue, est-ce le travail ? Rêver, c’est le travail. Regarder un film, est-ce le travail ? Oui, si je l’analyse ou que j’en tire une inspiration esthétique. Non si c’est pour me distraire après une journée éreintante. Difficile de tracer des contours clairs à une activité d’artiste. (ai-je seulement le droit de me considérer artiste ? je sais si peu de choses de mes moteurs et de mes intentions, et le stress chronique me bloque tant l’accès à ma justesse intime) Lâcher ça aussi. Les contours se traceront d’eux-mêmes. Choisir deux métriques, et deux seulement : les livres écrits et les livres envoyés.