On reproche parfois aux artistes de « romantiser » (ou rendre romantique) certaines expériences humaines. Ce reproche est toujours dirigé vers les récits qui mettent en scène, des formes de souffrances amoureuses ou psychiques. On ne parle pas de romantiser l’apprentissage, par exemple, à ma connaissance.
Le reproche dit en substance : cette expérience humaine est déplaisante mais l’image qui en est donnée dans l’œuvre est belle ou esthétisante, et nourrit l’imaginaire d’une expérience souhaitable.
C’est vrai. Esthétiquement, le romantisme est d’abord un courant artistique qui s’intéresse à l’aspiration, à l’attente, au désir contrarié, à la mélancolie, à quelque chose qui, dans une époque vorace de conclusions, qui veut mettre de points finaux à toute chose et se préoccupe davantage de savoir que de découvrir, d’affirmer que d’interroger, est devenu intenable : l’incertitude, l’attente sans réponse, le problème sans solution.
Le phénomène s’aggrave. Il suffit d’ouvrir une nouvelle conversation avec ChatGPT ou Claude pour obtenir une affirmation en réponse à n’importe quel doute, n’importe quelle question, quitte à ce que l’affirmation contienne des informations objectivement fausses. Nous avons créé le parfait reflet de l’époque, un outil qui ignore comment aligner ces quatre mots précieux : « je ne sais pas »
Il y a quelque chose d’épuisant dans le fait de devoir prendre la machine en flagrant délit d’hallucination ou de flagornerie pour qu’elle dise, non pas, « je ne sais pas », mais « oui, je me suis trompé » avant d’enchaîner sur une autre affirmation qui contribue à éroder notre sens de la suspension.
Or, la suspension est un état important, nécessaire même, de l’expérience humaine. Sans capacité à l’incertitude, pas d’humilité, pas de pensée qui ait l’espace de se construire, pas de rêverie, pas de « et si… » permettant de nourrir l’imaginaire, pas d’intégration de son vécu, qu’il soit proche ou lointain, pas de profondeur d’âme.
L’IA n’est que la suite logique d’occupation morbide de nos espaces cognitifs à laquelle se livrent différents acteurs sociaux sans relâche et sous des formes diverses depuis plusieurs décennies.
L’hypersimplification des contenus, leur omniprésence, la disparition du silence dans l’espace public, la constante stimulation, l’omniprésence du discours publicitaire, l’invention des « informations »…
Revenons à nos procès en « romantisation ». Il pose une multitude de problèmes parmi lesquels : le refus de la friction, le refus de l’ombre, l’ignorance du fait que certains d’entre nous peuvent effectivement voir de la beauté dans ces expériences qu’ils nous reprochent d’esthétiser comme si nous manquions de sincérité ou comme si nous déformions une expérience dans laquelle eux ne perçoivent aucune beauté.
Ce serait comme quelqu’un qui n’aimerait pas les couchers de soleil qui reprocherait aux artistes qui en peignent de les rendre romantiques alors qu’ils brûlent la rétine et donnent l’impression que le ciel est en feu.
Mais surtout, ils témoignent d’une ignorance sur l’un des rôles profonds de l’art, qui est la transmutation du réel. En rendant l’expérience belle et souhaitable, l’artiste la rend plus compréhensible et plus tolérable. L’art, dans ce cas, fait un peu l’effet d’un baume ou, plus prosaïquement, d’un mode d’emploi. Il insuffle de l’espoir en disant : « regardez, on y survit ».
Il ne faut pas confondre l’art et l’interprétation artistique du monde, qui est souvent une forme d’esthétisation, et le commentaire sur le monde. Je tremble quand je vois des spectateurs (j’inclus les lecteurs, etc.) se comporter face à une œuvre d’art sans prendre en compte le processus de transformation qui la sous-tend. Je tremble quand je vois le monde s’éloigner du doute et de la mélancolie. Parce que ce qu’il reste, quand on n’a plus une recherche de mise en beauté des expériences difficile, c’est un rapport superficiel aux choses, un rapport qui ignore la complexité des processus de deuil, d’intégration, d’individuation, de maturation de la psyché humaine.
Pour moi, en tant qu’humain comme en tant qu’artiste, ce sont précisément ces expériences qui sont intéressantes, celles qui nous bousculent et nous bouleversent. Elles m’émeuvent et me font du bien autant qu’elles me font souffrir.
C’est quand je cesse d’avoir de l’espace (mental, émotionnel, physique) pour les vivre pleinement et les laisser se déployer que je souffre le plus, parce que je sens que l’omniprésence d’une stimulation empêche un travail plus important et plus profond de se faire. Quand je retrouve des moments de mélancolie, je retrouve un meilleur ancrage, un plus grand sentiment de présence au monde. Je m’abandonne à des forces et des courants plus intelligents que moi.
Mais dans le monde de la surface, certaines affirmations argumentées me font douter de moi, même sur des points aussi fondamentaux. Pour peu que je sois dans une phase de doute et de questionnement, il suffit d’un ton un peu assuré pour me faire basculer et me dire « ah ben oui, tiens ». Ça me demande du temps et de retrouver, pour le coup, les romantiques, pour me remémorer l’importance de tout ce que les allergiques à la suspension refusent et dénigrent.