Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • 44. 221

    La question du rythme circadien, quand on est en décalage par rapport au reste de la société, est centrale. Reconnaître que mon pic à moi arrive en fin d’après-midi et organiser mon temps, y compris mon temps de famille, en fonction, demande de rappeler sans cesse (à moi comme aux autres) la spécificité de mon questionnement. Comme c’est épuisant de toujours me répéter, souvent, je cède mes meilleures heures aux usages du monde.

    Je le paye invariablement. Par un déficit de temps efficient qui se traduit par un déficit créatif qui me mine le moral et fait monter ma frustration. Par un défaut d’écoute de mes besoins. À trop les négliger, ils finissent par hausser le ton. C’est un travail de funambule que de tenir l’équilibre entre s’écouter et laisser de la place aux autres.

  • 44. 220

    Publier tous les jours me structure. Pendant quelques temps, ces dernières années, je me sentais flottant et je ne trouvais plus le chemin de cette écriture. Il revient. Il revient parce que j’ai fait le travail sur moi, parce que j’ai commencé par la routine avant de chercher le sens, et parce que c’est l’automne.

    Publier tous les jours me pousse à trouver quelque chose à dire, m’encourage à expérimenter les jours où je ne trouve rien, me force à entendre ma propre voix. Je ne publie pas pour être lu, ni pour engager une conversation, mais pour la rigueur du rendez-vous et de l’engagement. J’écris dans mon carnet, des choses que je ne publie pas. Publier invite la présence, même discrète, d’un regard tiers.

    La langue n’y est pas la même, le langage et les idées se structurent différemment que dans le carnet. Quand je publie, je m’entends écrire, dans le carnet je suis pris par les idées et la forme n’existe pas à mes yeux, elle n’est que fonctionnelle.

    Pourtant, je ne réécris pas les textes publiés, je ne corrige pas, c’est du pur premier jet. Mais ce premier jet-là n’est pas le même que les idées et les questions et les émotions jetées chaque matin dans mon cahier.

    Je retrouve le pourquoi qui m’avait déserté. Publier tous les jours me structure et la structure m’apaise et l’apaisement ouvre les vannes de mon inspiration dans la création et dans l’existence. Je suis simplement mieux quand je publie tous les jours et pourquoi voudrais-je bouder cela ?

    Ce n’est pas magique, ça n’enlève pas les baisses de moral, les doutes, les peurs, l’angoisse, mais ça contribue à les estomper.

  • 44. 219

    Souvent tiraillé entre l’idée d’une voix immanente, une sorte de pensée personnelle et intime qui suffirait à alimenter mon discours — quand j’écris de la fiction, c’est plutôt cette voix-là qui conduit l’embarcation — et le constat du dialogue qui naît quand je lis et que je discute. Ma psy m’a dit d’arrêter de m’appuyer autant sur la pensée des autres, mais je ne pense pas qu’elle voulait dire que je devais m’en couper complètement ; je pense qu’elle voulait dire que je n’avais pas besoin de penser à travers les autres. Quand je perds confiance en moi, que mon estime de moi est basse, quand le doute prend le dessus, que le vertige me fait trébucher à l’intérieur de mon existence, je tends les bras pour me raccrocher aux branches de pensées mieux structurées, d’idées qui me paraissent solides.

    Je vois souvent ma psy dans mes moments de doutes, ceci explique peut-être cela.

    Je reviens à la lecture de non-fiction, moins pour son côté fonctionnel (guides, manuels) que pour sa manière de me renvoyer le reflet de ma propre réflexion (billets d’opinion, essais). La semaine dernière, je lisais un article de Derek Sivers sur son mode de vie et j’ai été frappé par la réaction complexe qui m’a traversé : à la fois exalté (« c’est possible de vivre comme ça* ») et rebuté (« ce n’est pas une manière complète de vivre »). J’ai mis du temps à démêler ce qui, d’un côté m’attire et ce qui, de l’autre, me manque.

    * « comme ça », c’est en (presque) total ermitage, immergé dans le « travail« , en autosuffisance. J’entends le besoin de solitude et la capacité sociale limitée, mais la mienne est plus grande, peut-être, que la sienne, et mon besoin des autres, de la scène, des cafés en terrasse, des flâneries, est important. Je ne supporte pas le téléphone, qui me demande un effort d’attention plus important que le fait d’être avec les personnes. Je m’appuie beaucoup sur le non verbal dans ma communication et me l’enlever, c’est me priver d’un important canal de compréhension.

    Alors je reprends une pratique de lecture plus active ; pas uniquement des articles, mais des livres qui développent des pensées complexes (pas toujours évident, puisque la mode dans beaucoup d’essais semble être à l’accumulation d’articles courts plutôt qu’au développement d’un fil de pensée complexe).

    Je lis sur mes pratiques (le butô, la scène, le clown, le dessin et la composition visuelle), je vais me remettre à lire sur l’entrepreneuriat, sur la PNL, l’hypnose, le marketing, sur les pratiques qui m’ont accompagné au cours de ma dernière décennie.

    Je garde un regard critique sur tout le courant stoïque qui semble sous-tendre une bonne partie de l’idéologie du développement personnel et professionnel. Je me demande à quoi ressemblerait une idéologie basée qui ne fuirait pas l’émotionnel. Je range ça dans un coin pour un possible futur projet d’écriture.

    Pour l’instant, j’ai besoin de remplir ma tête d’idées nuancées et longuement développées. Je n’ai pas besoin d’un nouveau mème sur Instagram ou d’un nouvel article synthétisé par l’IA, d’un flash actu ou d’une réaction épidermique à un événement, mais plutôt de pensées complexes aptes à faire émerger une matière foisonnante et qui réclame un effort cognitif de ma part.

  • 44. 218

    Parfum de rentrée. La pluie tambourine sur les toits. Drôle de manière d’envisager la vie, de se caler sur un rythme abstrait, vaguement hérité des anciennes saisons. L’énergie se concentre, l’inertie se transforme à nouveau en mouvement et l’urgence revient toquer à la porte. Les administrations se rappellent de nos existences, le cycle des factures reprend, je les chasse d’un revers de main (qui ressemble à un clic sur l’ordre de paiement) comme des mouches insistantes. Exister, c’est quoi ? Vivre, c’est comment ? Se pardonner pour les souffrances causées, s’armer pour ne pas les répéter. Faire de son mieux pour être une meilleure personne. Plus tendre. Plus apte à communiquer ses besoins affectifs et ses fragilités. Sincère dans ses efforts. Jamais rien lâcher des objectifs difficiles que je poursuis. Écrire et me demander pourquoi. Pour dire quoi ? Pour qui ? Dans un monde qui m’apparaît de plus en plus hostile si je me fie aux médias. De plus en plus réjouissant si je fréquente les humains. La rentrée, c’est une abstraction à laquelle il est difficile d’échapper. Prendre des vacances, je ne connais pas. Ma vie entière est construite autour de ce que j’aime faire et réaliser.

    « Tu sais que j’emploie beaucoup le mot travail. J’aime ce mot qui m’évoque un grand potentiel poétique et créatif. Je le rattache à une nécessité, liée au fait que je vais mourir un jour, et que mon travail est une façon enthousiaste de répondre à ma peur et mon angoisse existentielle. J’ai croisé en revanche des gens qui ne l’aimaient pas parce qu’il les renvoie à la discipline, à l’école, voire au capitalisme, à l’oppression. En ce qui me concerne, mon rapport au mot travail n’a par exemple jamais intégré son origine étymologique […] » – Julie-Kazuko Rahir, Devenir Sensible. Pratiquer et penser la scène.

  • 44. 216

    Les corbeaux du quartier me réveillent comme s’ils m’appelaient à me relever d’entre les morts. Le corbeau, c’est le symbole du rappel à soi. S’arracher à la léthargie et remonter en selle. Traverser la brume, recouvert de lichen et de boue, et émerger de l’autre côté, défait peut-être, victorieux peut-être, cabossé, mais régénéré.

    L’été n’est pas ma saison. L’automne et l’hiver me tendent leurs bras. Dans la fermeté de leur embrassade m’attend mon évidence. Les mots, que les grandes chaleurs avaient fait fondre, se reforment. Ils émergent du magma fondu auquel l’été les a réduits. Fragiles encore, incomplets, ils dessinent les premiers contours de sens de la saison à venir.

    Tout reste à découvrir et à vivre, rien n’est figé. J’irai là où le vent me portera. Qu’est-ce que c’est réjouissant !

  • 44. 215

    Parfois, l’indécision. Faut-il se remettre à l’ouvrage ou se reposer encore un peu. Où est la limite entre la pause, la recharge, et la paresse ? Entre la préservation et le manque d’audace ?

    Résister à l’impératif productiviste sans nier mon désir de réaliser d’autres livres, d’autres objets théâtraux, de m’absorber dans la création jusqu’à oublier de voir le temps passer. Ne pas nier le plaisir que je prends à fabriquer des histoires de toute pièce. Ne pas bouder le bonheur qui en découle.

    Ce qui a changé, c’est que je ne m’identifie plus à ce que je fais. Je ne mesure plus mon estime de ma propre valeur à l’aune de ce que je produis, ce qui ouvre la possibilité d’une création qui est un choix et moins un impératif existentiel. Moins impulsif, peut-être, moins pressé quoique pas moins urgent. Pour autant, ne pas créer continue de m’éteindre à petit feu. À suivre…