Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • 44. 188

    Une fois admises la colère, l’impuissance, la tristesse, l’angoisse, la volonté d’en découdre, la nécessité, plus tard, du deuil, la stupéfaction, les larmes, la rage, l’urgence, le stress, le besoin de protéger les siens, l’admiration, la honte, il convient de s’arracher à la boucle médiatique infinie, ce ruban de Mœbius qui nous maintient dans un présent de tétanie. D’autres font de leur mieux pour juguler la tragédie. Il nous appartient, nous qui occupons un autre rôle dans le collectif, nous qui avons à charge l’invention des possibles, de revenir à ce rôle.

    Il est facile — je trouve facile — de se convaincre soi-même que l’on devrait rejoindre les forces de première ligne, et d’oublier ainsi qu’il y a tout un travail important à faire en amont des premières lignes, que lorsqu’on en vient à solliciter les forces de première ligne, c’est qu’on a raté quelque chose en amont.

    Il y a la préparation pour le pire, certes, mais il y a, en amont de tout cela, une part cruciale d’invention du monde, de partage des valeurs, de construction d’un imaginaire commun, d’éducation à l’émotion, à l’humilité, au respect du vivant, à l’amour, à l’écoute et au soin, à la réparation.

    Pendant que d’autres s’occupent de répondre à la crise, il nous appartient de revenir à la table de travail et questionner nos paradigmes. Quels meilleurs modèles d’humanité, quels autres modèles d’interrelation avec le vivant imaginer pour diminuer le besoin d’avoir à nouveau à faire appel aux services d’urgence. Comment prévenir lesdites urgences ?

    Comment, ces idées et paradigmes construits, les répandre dans l’imaginaire collectif pour leur permettre d’essaimer dans la tête des ingénieurs, des politiques, de ceux qui, dans la société, s’occupent de réaliser le meilleur des mondes possibles.

    Dans l’apprentissage de l’humilité, il y a l’apprentissage de l’impuissance. Non, aucun·e de nous ne peut tout. Savoir le reconnaître. Dire : « je suis au bout de mes capacités, je passe le relai », c’est cela la base du contrat social.

    Seul·e, nous ne pouvons pas tout. Ensemble nous sommes capables de l’impossible.

    Il ne s’agit pour nous ni de réécrire le passé (à la limite, regarder ce qui n’a pas fonctionné), ni de combattre le présent, mais de profiter de l’urgence de cet instant pour questionner l’avenir.

    Si l’on se laisse aller à la nostalgie, aux accusations, au défaitisme, nous n’apprendrons nous et nous ne reconstruirons rien. Imaginer l’après, le longtemps après, c’est la place de certains d’entre nous dans la tragédie.

  • 44. 186

    On reconstruira.

    « Réparer et reconstruire » comme devise pour l’humanité, pour le bassin, pour les forêts, pour nos finances, pour nos relations.

    Réparer et reconstruire, ça demande plus d’effort (ou des efforts différents) que de prévenir et éviter, mais c’est un bon investissement.

    Réparer la planète, arrêter de l’endommager. Repenser la place de l’humain dans son écosystème, c’est une question de culture. Insuffler un paradigme de la cohabitation, du partage de l’espace entre les espèces, du soin du vivant.

    On ne sait pas encore comment faire, mais nous pouvons apprendre, avec humilité, et en désapprenant l’anthropocentrisme.

  • 44. 185

    Retrouver le chemin de la poésie au milieu de la fatigue et des flammes. Pleurer pour les Landes dévastées. Pour les pompiers tombés. Pour la folie politique qui poursuit son inexorable chantier d’anéantissement de l’humain.

    À quoi veulent-ils nous réduire ? Ils voudraient avancer avec leurs œillères sans le peuple et ses exigences. Ils oublient que c’est le peuple qui les a mis là, le peuple qui a décapité les rois d’antan.

    Mais le peuple est fatigué. Le peuple est zombifié par les algorithmes qui le maintient dans l’illusion que le monde entier est avec lui. Caisses de résonance autoréférentielles partout. Nous filtrons les flux de sorte à créer notre tapisserie d’infos idéales.

    La mienne est faite de licornes et d’aphorismes sur l’art et sa pratique. Des choses importantes. Des choses qui ont du sens. L’algorithme du voisin est fait de revendications écologiques, celui du voisin d’images de foot et de pronostics pour guider ses paris, et ainsi de suite, de personne en personne, des flux d’informations qui ne se recoupent jamais.

    Plus de culture commune. Plus de libraires. Plus de débat autour des mêmes problématiques. Comment le pourrait-on. Sans transcendance commune, ne reste que le culte de ma singularité. Souhaitable et en même temps, comment construit-on un projet commun à partir de ça ?

    Vaste question.

  • 44. 184

    Small glitch. Brain needs an upgrade.

    Flush the idea viruses out, regain some composure, dust myself off, heal my travel companions, bury the dead, apologise for the harm done, move forward.

    Rester intentionnel. Poser des objectifs clairs et difficiles, développer les ressources qui soutiennent l’action et favorisent sa réalisation.

    Je navigue entre la surface et la profondeur, entre les nœuds de mon intériorité et les nœuds de mes circonstances.

    Mettre à jour le cerveau, ses points de référence, purger ce qui a besoin de l’être. Ignorer le bruit médiatique. Reconnecter à l’intelligence, c’est-à-dire me forcer à lire des pensées qui ne tiennent pas dans un post insta ou un article formaté pour Substack. Des pensées qui ne soient pas entrecoupées de publicités.

    Je dépoussière Nietzsche.

    Je lis des essais d’histoire de l’art, je réfléchis à des sujets complexes, où peuvent coexister des affirmations contradictoires.

    Je me nettoie de la fast culture, des idées à l’emporte-pièce, de la guerre culturelle menée à grands renforts de monopoles éditoriaux.

    Alors forcément, ça me brasse. Ça interroge la place que je donne aux différents modèles, ça interroge mes rêves et mes ambitions. Ça demande de sacrées remise en question pour ne pas me crisper sur le connu, pour laisser mes deuils se faire et mes envies évoluer.

  • 44. 179

    Le réel a souvent pour moi une dimension à la fois décevante, inquiétante, excitante, un mélange de « ce n’est que ça » et de « c’est tout ça ». J’oscille de l’un à l’autre, dévoré par une sorte d’idéal impossible. Mon imagination hyperactive m’ouvre de nombreux portails vers d’autres mondes. Je ne m’y perds pas, en général, même si cela me demande d’arpenter un fil étroit.

    Une vie passée dans les histoires tend à brouiller la frontière de la réalité. Surtout quand ton métier c’est de prendre un rêve et de lui donner une forme physique. Les histoires que j’ai publiées font désormais partie du tissu de la réalité. Elles vivent dans les souvenirs de leurs lectrices, les personnages sont gravés dans un coin de leur exitence.

    Ligne après ligne je tente d’insinuer des idées, des souvenirs, des sensations, des émotions, dans le tissu du monde. J’espère que ce sont ajouts de beauté plutôt que de détresse. De la douceur, un sentiment d’acceptation.

    Quand je perds le sens du réel, je retourne dans le monde. Je m’occupe de quelque chose de très terre à terre comme de faire un repas ou de régler un truc administratif.

    Méditer, travailler les bases de mon butō, du qi-gong, du clown, y contribue aussi.

  • 44. 178

    La chaleur ralentit ma pensée. Juillet piétine mon cerveau. Je me tiens loin de l’actu broyeuse de volonté. Tente de me construire de l’espoir. À l’automne, la fin du monde sera remplacée par les urgences de la rentrée et les conversations reprendront des airs quotidiens. Nous minimiserons les chaleurs et les inondations. Nous nous préoccuperons d’étouffer notre anxiété plutôt que de construire un avenir apaisé. Ça prendrait de la patience, la capacité de retarder notre satisfaction, de vivre avec l’inconfort de l’incertitude pour nous sentir apaisés.

    L’art est une bonne école pour ça. Repérer des lignes de tension et les entretenir. Jusqu’au bout ne pas savoir si ça tient, comment ça peut tenir, jusqu’où ça résiste. C’est ça, créer. Ça vaut aussi pour une société, une amitié, une vie dont on soit fier. Je sais pas si je serai jamais fier de la mienne, je suis trop révolté contre le réel. C’est comme ça. Il faut que je relise Camus. Que je me souvienne que ce qui a du sens, c’est ce qui nous éloigne du suicide.

    Je n’ai que ça, alors, des choses qui ont du sens. Reste à trouver la joie.