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Les conversations que j’entends en ce moment ont toutes l’air de tourner autour de la fin du monde (sûrement un biais de perception de ma part, ou un hasard des sujets qui tombent dans mon champ de conscience ces temps-ci). Que ce soit la fin du monde tel qu’on l’a connu en général ou la fin du monde du livre tel qu’on l’a connu. Je répète, parce que la nuance se joue là : c’est bien du monde tel qu’on l’a connu qu’il s’agit.

Certaines conversations posent la question de l’adaptation et des outils nécessaires pour se préparer à ce qui nous attend. D’autres ont des échos plus réactifs, souvent défensifs, parfois défaitistes.

Si le changement est inévitable (10.000 ans d’Histoire de l’humanité l’ont largement montré), il s’accompagne de la nécessité d’un travail actif de deuil. Laisser partir ce qui n’est plus permet de faire de la place à ce qui vient. Il est nécessaire de faire le vide en soi, de se défaire de nos paradigmes sans les remplacer trop tôt par d’autres.

La nature du changement qui nous attend, c’est son imprévisibilité. Pas dans le sens où on ne sait pas quelle forme il prendra, mais dans le sens où la réaction de l’humanité reste incertaine. Où se positionnera-t-elle sur le spectre qui s’étend des guerres civiles et des massacres généralisés à la transformation douce et progressive de nos usages ? De la destruction massive des infrastructures existantes au revenu universel de base et à la paix dans un monde tourné ensemble vers la survie (étape 1) et l’épanouissement (étape 2) du vivant ?

Je ne crois pas sérieusement aux scénarios extrêmes. La réalité sera plus probablement un entre-deux mitigé, à cheval entre violence et amélioration de nos conditions de vie.

La difficulté avec les périodes de transition, c’est l’incertitude. Cette incertitude nous ronge le système nerveux et nous pousse vers des idéologies extrêmes, qui nous promettent un soulagement rapide comme les vendeurs de remèdes miracles.

On le voit à chaque élection, le cortège des vendeurs de formules magiques. On le voit dans chaque pub qui nous promet d’incroyables résultats pour un minimum d’efforts.

Je tombe facilement dans le piège de la réactivité. L’inconfort de la canicule me pousse à vouloir trouver un coin de forêt en Laponie, où planter une cabane, sous le couvert naturel des arbres. Puis les températures redescendront et je remiserai ce fantasme d’une solution simple à un problème complexe.

En attendant, je travaille ma résilience, mon aptitude à m’adapter et à tolérer l’incertitude avant d’embrasser la nouveauté. Ce défi quotidien me force à questionner ce que je veux dans cette vie ; ce que je veux vraiment. Il me pousse à prendre du recul par rapport à l’industrie du livre — qui n’est qu’un des véhicules historiques par lesquels les récits et l’imaginaire ont fait leur chemin vers le public.

L’avantage avec les histoires, c’est qu’elles sont malléables. Elles peuvent sans difficulté prendre plusieurs formes : un livre, un film, une série, une pièce de théâtre, un conte, un moment autour d’un café, une biographie, un jeu vidéo, un livre d’images, une seule image… Si le livre tel qu’on l’a connu vient à disparaître dans ce monde en flammes*, les histoires lui survivront. Elles prendront simplement d’autres formes.

* J’ajouterai ceci : que ce qui disparaît c’est un certain modèle économique du livre, pas l’objet lui-même. Pas la lecture, non plus, mais l’idée du livre comme objet de consommation de masse. Parce que la culture de masse n’existe plus. Parce que l’ont remplacée des bulles de culture relativement hermétiques les unes aux autres. Des cultures de petits groupes. Pour les auteurs, ce n’est pas un problème. Quelques lecteurs suffisent à vivre de ses livres. Mais pour les éditeurs, pour les libraires, qui reposent sur le volume des ventes, la question est affolante.

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