Échauffement

Premier jour du Nano. Reprendre le clavier pour produire vite des mots en quantité. Voir naître une nouvelle histoire. Une autre histoire. Cela questionne l’exercice. Cela questionne la notion même de productivité en art. J’écris sans discontinuer, je ne publie pas tout, loin de là, parce que certains textes ne me paraissent pas prêts ou parce qu’ils n’ont pas encore trouvé d’acheteur. Je m’interroge sur le sens de ma pratique. Je la rapproche, cette pratique, de ma pratique scénique, maintenant que celle-ci existe et que je la reconnais comme une part non négligeable de mon être-au-monde. Quand je viens sur scène, il peut y avoir trente personnes dans la salle, ça peut être du face à face avec une seule personne dans un lieu public, la finalité n’est ni de produire ni d’exceller, la finalité c’est d’offrir une suspension, de partager un instant de connexion avec d’autres humains, sans prétention ni attente. Je peux tirer des parallèles entre le temps de préparation du spectacle et le temps d’écriture, entre la représentation et la publication. Pourtant, avec l’écriture, j’attends plus, toujours plus. Plus de public, plus de perfection. La différence, peut-être, c’est qu’une fois que je suis sur le plateau, je suis là, je n’ai pas le choix d’être là avec ce que je suis ce jour-là, avec le public qui est là ce jour-là, mon perfectionnisme n’a pas de place. Je dois faire, je dois jouer, je dois donner tout ce que je peux et m’en contenter. Après, je peux râler, regretter de ne pas avoir été ci ou ça, mais la production est faite et le public a reçu et je n’ai plus le pouvoir de changer cette fois-là, seulement la suivante. En écriture, je peux repousser indéfiniment le moment de montrer le travail et c’est un piège. Alors les textes attendent. Ils attendent que je me lasse de vouloir en faire autre chose que ce qu’ils sont. Je voudrais, d’ici la fin de l’année, publier ces histoires qui attendent et qu’elles vivent leur moment, avec ce qu’elles sont, qui est le résultat de ce que j’étais en mesure de leur offrir au moment de leur naissance. Ni plus ni moins, ni mieux ni moins bien.