Auteur/autrice : Anaël Verdier

  • 44.121

    Rien. Page blanche. Neurones en paillettes. Rêves de toi, la nuit dernière. Ce matin, brouillon. Café. Café. Verre d’eau. Café. Sucre. Café. Premières étincelles. Matière grise en ordre de marche. Première idée ? Ma lente ascension.

    « Plutôt que de demander « est-ce que c’est moi ? », le système immunitaire demande « est-ce que c’est bon ou hostile ? » Applique cette idée à la relation que tu entretiens avec ton identité. Plutôt que de préserver ce qui serait « toi », demande-toi si ça te sert ou si c’est dommageable de continuer dans cette voie ». En écho, la remarque de MPSLB : « c’est bien d’être intègre, à condition de ne pas être fidèle à ses défauts ».

    Remplace « défaut » par mauvaises habitudes, et ça ouvre un vaste champ de questionnement. Je suis en pleine mutation, je le vois aux actions que je pose. Dans ma tête, ça rame encore. Je me vois agir sans que tout le discours mental ne soit aligné avec ma nouvelle réalité. Elle ne cesse de me fasciner, cette latence. Aujourd’hui, j’ai le cerveau à deux à l’heure. Trop tendu, pas assez posé. Je n’ai pas fait mes pages du matin. Je n’ai plus de place dans mon Zap Book. Il suffit d’un gravillon pour que tout foute le camp. Je le sais, pourtant, que j’ai besoin de me rappeler constamment où je suis. Où j’en suis. Sinon, je me laisse balloter par les flots.

    La routine m’est utile. Elle me solidifie. Je la fuis, parce qu’elle m’angoisse. Qu’est-ce que tu veux, je garde de vieux réflexes adolescents. Je mûris lentement.

  • 44.120

    J’aime les journées remplies. L’autre jour, dans un talk show, un comédien disait, je paraphrase : « on me demande pourquoi je travaille autant, mais si je ne travaillais pas, je me laisserais dériver ». Je me reconnais dans ça. C’est pour ça que j’ai autant de mal avec les discours sur l’équilibre dans le travail. C’est peut-être aussi parce que mon travail ou les disciplines dans lesquelles je travaille nourrit et entretient plusieurs domaines de ma vie : le professionnel, le financier, le créatif, l’artistique, le social, la croissance personnelle, la stimulation intellectuelle, la dimension spirituelle. Le champ de profondeur existentielle que je couvre avec mes activités professionnelles est vaste. En plus, je m’amuse. Et je passe mon temps à creuser mon rapport au réel et à l’intime, dans le sens où la pratique artistique m’oblige à entretenir les canaux qui nous conduisent les uns et les autres à plus de justesse interne. On n’écrit pas sans se rencontrer d’abord soi, puis le monde, avec un regard élargi. La première question que l’on se pose, c’est « qu’est-ce que je remarque ? » « à quoi est-ce que je fais attention ? » et « comment puis-je y prêter encore mieux attention ? »

    Je ne trouve pas ça ailleurs. Le travail d’écriture, l’accompagnement, le travail scénique, me mettent dans des états de concentration et de présence proches de l’extase au sens bouddhiste. Il n’y a plus que l’ici et maintenant, conscient et exacerbé par la nécessité de l’écoute. Pourquoi je voudrais me priver de ça ? Au profit de quoi ? À côté de quoi est-ce que je passe, au juste ?

    Alors hier, quand je n’ai pas touché terre et que je suis rentré crevé, j’étais heureux, serein. Les doutes que j’avais par rapport à la matière artistique en train d’émerger sont le signe du travail qui se fait, de ma présence active dans le monde et plus spécifiquement dans mon monde, c’est-à-dire ma raison d’être, c’est-à-dire la voie qui est tracée pour moi.

  • 44.118

    Je rêve trop. L’écart entre l’image dans ma tête et la matière réelle me déchire. C’est vrai de mon art et de ma vie. Ce que j’ai dans la tête vibre bien plus fort que le monde qui est de l’autre côté de mon corps. Les couleurs sont plus vives, les structures frétillent de l’intérieur, les rapports entre les gens sont solides, matériels, pas de simples abstractions insaisissables. Le monde dans ma tête est plus stable et beaucoup de ses aspects sont plus solides et durables que ceux du monde hors de ma tête, qui me semble toujours hors de portée, mystérieux, abstrait, factice, mal fini.

    Je ne rêve pas assez. Le poids de la réalité m’alourdit, m’ancre dans le monde comme un noyé le ciment coulé autour de ses pieds. Je m’arrache les cheveux sur des questions incongrues comme les bilans financiers, le souci de ma visibilité, les dérèglements incompréhensibles de mon corps, la fatigue, les impôts, les infos. Les contraintes de la vie dans un système social qui repose sur l’économie m’arrachent à mes rêveries. La guerre que se livrent les corporations pour notre attention me volent du temps et de la joie. Je rebondis de plateforme en plateforme comme une bille folle est propulsée de bumper en bumper sous les doigts experts d’un champion de flipper.

    Cette dichotomie m’écartèle. L’envie de continuer à exister dans deux dimensions, de cultiver l’univers infini qui s’étend à l’intérieur de moi (des fois je me dis que ce n’est pas un cerveau qu’abrite ma boîte crânienne, mais un réseau de galaxies. Est-ce si loin de la vérité ?). De l’autre côté, l’envie de planter mes griffes dans l’argile de la Terre. De laisser l’empreinte de ma main sur les parois de ma grotte personnelle.

    Je n’ai pas la solution. Peut-être même que cette tension est la condition de mon émergence. Sans ce double désir, je ne créerais rien, je ne serais pas obsédé d’art. Je me contenterai soit de flotter à l’intérieur de moi, soit de consommer le monde. Va savoir. Des fois on cherche à résoudre des inconforts qui contiennent le secret de nos vies.

  • 44.116

    L’altérité, la rencontre avec l’autre, la présence d’une autre subjectivité face à nous, aide à façonner une perception de nous-même. Plus nous avons d’interactions, plus nous avons une image complète de ce que nous renvoyons. Cela passe par de microsignaux autant que par des signaux macro. Seul, nous sommes sans contours, sans personne pour dire nous arrêter ou nous encourager, sans personne face à qui éprouver nos intuitions et nos impulsions. L’Autre est souvent frustrant, limitant. Il nous oppose ses limites dans des moments où nous préférerions être sans limite. Il nous invite à approfondir quand rester en surface aurait été plus confortable pour nous. L’Autre nous confronte à nos illusions et à nos propres limites. Sans l’Autre, nous n’avons plus de structure, nous nous délitons dans une flaque d’identité liquide, ou glacée ou nous nous évaporons, selon les circonstances de la journée. Source de frictions et d’étincelles, l’altérité est surtout l’opportunité de devenir mieux nous-même. À force d’ajustements, de signaux émotionnels (ma colère m’indique que des limites ont été dépassées, lesquelles ? par qui ? ma joie m’encourage à prolonger l’interaction, à jouer avec ses frontières, à aller voir comme c’est à la marge. Ma tristesse m’indique une perte. Celle d’une illusion ? d’une connexion ? suis-je nostalgique des promesses non tenues de cette interaction ? de ce qu’elle aurait pu être ? Ma peur m’alerte d’un danger. Est-il réel ? avéré ? Est-il la résurgence d’une violence passée ?), l’Autre m’envoie du feedback constant, un feedback qui fait défaut aux échanges en médiation. Si nous préférons les textos aux appels, c’est parce qu’ils nous préservent de l’instantanéité souvent inconfortable, toujours imparfaite, du feedback en temps réel. Ce n’est pas qu’ils engagent moins notre présence, c’est qu’ils opposent moins de friction (ou la friction de l’attente et de l’incertitude, qui relèvent de notre relation à nous-même, à nos espoirs, à nos craintes face à l’Autre). Ils nous offrent aussi moins de clairvoyance sur notre identité.

    Toutes ces questions de la nuance que l’altérité offre à notre perception de nous-mêmes et à notre manière d’être dans le monde, la façon dont l’altérité nous ancre dans notre singularité en nous confortant dans sa valeur ou nous pousse à lisser nos angles, ce sont les questions qui intéressent mon écriture. Si j’écris autant sur le sexe, sur l’amour, sur leur absence, c’est pour frotter mes personnages aux regards-miroir de ces altérités. Et ce faisant, leur permettre de mieux se révéler, à eux-mêmes d’abord, puis à nous.

  • 44.115

    Pluie abondante. Parfum de banana bread moelleux dans le four. Nuque en tension. Junk food à portée d’ennui. Glissade de pas adolescents sur le parquet. Début de journée fériée pour la ville. Journée d’efficacité pour mes projets. Cascade de mots, pages en enfilade, coup de marqueur (« √ »).

    Deux cafés. Musique. Bureau vide de distractions.

  • 44.114

    Dès la première heure, avant même de boire le café, sortir m’acquitter des tâches qui traînent. Déposer un colis à la poste, récupérer le vélo réparé, rendre le livre perdu de la bibliothèque. Des choses simples de la vie collective. Sentir des regards s’attarder sur moi. Veiller à ne pas y être hostile. Ne pas les prendre pour des jugements portés sur mon apparence. Ne pas me demander si j’ai un truc choquant sur le visage. Rentrer. Lire quelques actualités. Surveiller la montée de l’angoisse. Couper court. Écouter un peu de New Wave. Hésiter à finir un film. Ranger un peu en prévision de la solitude. Créer de l’espace. Discuter avec l’univers. Finalement, boire deux cafés. Apprécier le premier. Trouver le second trop dilué. Changer de musique.