Auteur/autrice : Anaël Verdier

  • 44. 189

    Un peu plus de patience dans le ton ne serait pas de trop.

    Tiens, ça me serre encore dans le ventre. Quelque chose de la pression mentale des autres.

    L’incompréhension quand on me déverse des flots de paroles sur la tête et que je cherche le sens opérationnel des informations mais la personne en face prend un million de détours, me noie de détails inutiles. Get to the point, please, you’re hurting my brain.

    Si je ne réponds pas quand on frappe, quand on m’appelle, ce n’est peut-être pas que je n’entends pas, c’est peut-être une manière de répondre que je ne suis pas disponible. Alors, tu insistes ou tu captes le message ?

    Face à l’envahissement de mes espaces invisibles (espace mental, espace créatif), je m’efforce de garder mon calme. L’effort de concentration, vu de l’extérieur, ne laisse rien voir de la lutte intérieure, de l’énergie dépensée et investie par le sujet. De dehors on ne voit qu’un corps immobile. La concentration n’est pas caricaturale, elle ne plisse pas le front. Elle s’appuie sur la détente corporelle. Un corps en tension se fatigue et capte des ressources dont l’esprit a besoin pour sa concentration.

    Aucun degré de communication ne semble suffire à faire intégrer à l’entourage que l’immobilité du corps, son apparente décontraction n’est pas synonyme de disponibilité. Quand vous m’interrompez, ce qui pour vous paraît anecdotique, est pour moi le risque de perdre définitivement un fil volatile. Chaque once de mon attention qui est demandée par l’extérieur met en danger une matinée entière de travail.

    Je ne comprends pas que ce soit si dur à percevoir. Est-ce si facile pour vous de trouver votre concentration ? De la retrouver ? Ou travaillez-vous plus en surface, sur des pensées plus solides parce que mûries depuis plus longtemps ou est-ce une spécificité de ma cognition qui serait moins agile que la vôtre ?

    Quelle qu’en soit la raison, j’ai besoin de protéger et de défendre mes efforts de plongée en intériorité. Ne m’arrachez pas de mes profondeurs avec des questions qui concernent le monde de la surface sans m’offrir de sas de décompression.

    Je suis comme un plongeur des abysses. Je ne peux pas remonter d’un seul coup.

  • 44. 188

    Une fois admises la colère, l’impuissance, la tristesse, l’angoisse, la volonté d’en découdre, la nécessité, plus tard, du deuil, la stupéfaction, les larmes, la rage, l’urgence, le stress, le besoin de protéger les siens, l’admiration, la honte, il convient de s’arracher à la boucle médiatique infinie, ce ruban de Mœbius qui nous maintient dans un présent de tétanie. D’autres font de leur mieux pour juguler la tragédie. Il nous appartient, nous qui occupons un autre rôle dans le collectif, nous qui avons à charge l’invention des possibles, de revenir à ce rôle.

    Il est facile — je trouve facile — de se convaincre soi-même que l’on devrait rejoindre les forces de première ligne, et d’oublier ainsi qu’il y a tout un travail important à faire en amont des premières lignes, que lorsqu’on en vient à solliciter les forces de première ligne, c’est qu’on a raté quelque chose en amont.

    Il y a la préparation pour le pire, certes, mais il y a, en amont de tout cela, une part cruciale d’invention du monde, de partage des valeurs, de construction d’un imaginaire commun, d’éducation à l’émotion, à l’humilité, au respect du vivant, à l’amour, à l’écoute et au soin, à la réparation.

    Pendant que d’autres s’occupent de répondre à la crise, il nous appartient de revenir à la table de travail et questionner nos paradigmes. Quels meilleurs modèles d’humanité, quels autres modèles d’interrelation avec le vivant imaginer pour diminuer le besoin d’avoir à nouveau à faire appel aux services d’urgence. Comment prévenir lesdites urgences ?

    Comment, ces idées et paradigmes construits, les répandre dans l’imaginaire collectif pour leur permettre d’essaimer dans la tête des ingénieurs, des politiques, de ceux qui, dans la société, s’occupent de réaliser le meilleur des mondes possibles.

    Dans l’apprentissage de l’humilité, il y a l’apprentissage de l’impuissance. Non, aucun·e de nous ne peut tout. Savoir le reconnaître. Dire : « je suis au bout de mes capacités, je passe le relai », c’est cela la base du contrat social.

    Seul·e, nous ne pouvons pas tout. Ensemble nous sommes capables de l’impossible.

    Il ne s’agit pour nous ni de réécrire le passé (à la limite, regarder ce qui n’a pas fonctionné), ni de combattre le présent, mais de profiter de l’urgence de cet instant pour questionner l’avenir.

    Si l’on se laisse aller à la nostalgie, aux accusations, au défaitisme, nous n’apprendrons nous et nous ne reconstruirons rien. Imaginer l’après, le longtemps après, c’est la place de certains d’entre nous dans la tragédie.

  • 44. 186

    On reconstruira.

    « Réparer et reconstruire » comme devise pour l’humanité, pour le bassin, pour les forêts, pour nos finances, pour nos relations.

    Réparer et reconstruire, ça demande plus d’effort (ou des efforts différents) que de prévenir et éviter, mais c’est un bon investissement.

    Réparer la planète, arrêter de l’endommager. Repenser la place de l’humain dans son écosystème, c’est une question de culture. Insuffler un paradigme de la cohabitation, du partage de l’espace entre les espèces, du soin du vivant.

    On ne sait pas encore comment faire, mais nous pouvons apprendre, avec humilité, et en désapprenant l’anthropocentrisme.

  • 44. 185

    Retrouver le chemin de la poésie au milieu de la fatigue et des flammes. Pleurer pour les Landes dévastées. Pour les pompiers tombés. Pour la folie politique qui poursuit son inexorable chantier d’anéantissement de l’humain.

    À quoi veulent-ils nous réduire ? Ils voudraient avancer avec leurs œillères sans le peuple et ses exigences. Ils oublient que c’est le peuple qui les a mis là, le peuple qui a décapité les rois d’antan.

    Mais le peuple est fatigué. Le peuple est zombifié par les algorithmes qui le maintient dans l’illusion que le monde entier est avec lui. Caisses de résonance autoréférentielles partout. Nous filtrons les flux de sorte à créer notre tapisserie d’infos idéales.

    La mienne est faite de licornes et d’aphorismes sur l’art et sa pratique. Des choses importantes. Des choses qui ont du sens. L’algorithme du voisin est fait de revendications écologiques, celui du voisin d’images de foot et de pronostics pour guider ses paris, et ainsi de suite, de personne en personne, des flux d’informations qui ne se recoupent jamais.

    Plus de culture commune. Plus de libraires. Plus de débat autour des mêmes problématiques. Comment le pourrait-on. Sans transcendance commune, ne reste que le culte de ma singularité. Souhaitable et en même temps, comment construit-on un projet commun à partir de ça ?

    Vaste question.

  • 44. 184

    Small glitch. Brain needs an upgrade.

    Flush the idea viruses out, regain some composure, dust myself off, heal my travel companions, bury the dead, apologise for the harm done, move forward.

    Rester intentionnel. Poser des objectifs clairs et difficiles, développer les ressources qui soutiennent l’action et favorisent sa réalisation.

    Je navigue entre la surface et la profondeur, entre les nœuds de mon intériorité et les nœuds de mes circonstances.

    Mettre à jour le cerveau, ses points de référence, purger ce qui a besoin de l’être. Ignorer le bruit médiatique. Reconnecter à l’intelligence, c’est-à-dire me forcer à lire des pensées qui ne tiennent pas dans un post insta ou un article formaté pour Substack. Des pensées qui ne soient pas entrecoupées de publicités.

    Je dépoussière Nietzsche.

    Je lis des essais d’histoire de l’art, je réfléchis à des sujets complexes, où peuvent coexister des affirmations contradictoires.

    Je me nettoie de la fast culture, des idées à l’emporte-pièce, de la guerre culturelle menée à grands renforts de monopoles éditoriaux.

    Alors forcément, ça me brasse. Ça interroge la place que je donne aux différents modèles, ça interroge mes rêves et mes ambitions. Ça demande de sacrées remise en question pour ne pas me crisper sur le connu, pour laisser mes deuils se faire et mes envies évoluer.

  • 44. 179

    Le réel a souvent pour moi une dimension à la fois décevante, inquiétante, excitante, un mélange de « ce n’est que ça » et de « c’est tout ça ». J’oscille de l’un à l’autre, dévoré par une sorte d’idéal impossible. Mon imagination hyperactive m’ouvre de nombreux portails vers d’autres mondes. Je ne m’y perds pas, en général, même si cela me demande d’arpenter un fil étroit.

    Une vie passée dans les histoires tend à brouiller la frontière de la réalité. Surtout quand ton métier c’est de prendre un rêve et de lui donner une forme physique. Les histoires que j’ai publiées font désormais partie du tissu de la réalité. Elles vivent dans les souvenirs de leurs lectrices, les personnages sont gravés dans un coin de leur exitence.

    Ligne après ligne je tente d’insinuer des idées, des souvenirs, des sensations, des émotions, dans le tissu du monde. J’espère que ce sont ajouts de beauté plutôt que de détresse. De la douceur, un sentiment d’acceptation.

    Quand je perds le sens du réel, je retourne dans le monde. Je m’occupe de quelque chose de très terre à terre comme de faire un repas ou de régler un truc administratif.

    Méditer, travailler les bases de mon butō, du qi-gong, du clown, y contribue aussi.