Auteur/autrice : Anaël Verdier

  • 44.113

    Allez.

    Finir un projet ouvre systématiquement un moment transitoire de flottement. Mon attention ne trouve plus, à l’endroit où elle avait pris l’habitude de se poser, ni résistance ni matière. Ce n’est pas que je manque de projets à aboutir. La guirlande de mes post-its a certes diminué, mais elle n’est pas vide. C’est que, comme dans toute réorientation, je dois reconfigurer mon espace mental pour qu’il suive les contours du nouveau chantier. Celui-ci, le projet « Contrails » est déjà bien avancé. Il ne me reste que quelques corrections à apporter. Rien à voir avec ceux qui viennent ensuite, qui demandent de plonger les mains dans la structure et le thème de deux textes assez exigents.

    Mais d’autres envies, d’autres « dettes » d’écriture viennent gratter à la porte et se battent pour entrer les premières dans la chambre où mon attention se prépare à choisir sa prochaine obsession.

    Je cherche « qui je suis », c’est-à-dire où sont les points forts de mes textes, sur quoi je peux m’appuyer pour en faire la promotion. Bien sûr, il y a mon obsession pour la relation humaine, pour la relation à soi, pour le sentiment d’être en décalage par rapport au reste du monde, le livre que je viens de finir (finir finir) s’inscrit dans un cycle autour de cette question : « où est ma place ? » qui, petit à petit, au fil des histoires, se change en « comment j’accepte ma place ? »

    Mes personnages s’y sentent en décalage, à côté du monde, de la culture, de la société et de leurs injonctions, un pied dedans et un pied à côté. Ils luttent contre ce qu’ils perçoivent comme un défaut de fabrication, pour peu à peu apprendre à faire avec, quand ils ne changent pas carrément leur rapport à eux-mêmes en apprenant à voir leur supposée défaillance comme une force.

    Trois personnages, trois itinéraires, dans La Révolution des Zèbres, et dans les projets Antichambres et Colorado, autour de cette même thématique.

    Plusieurs de mes lectrices ont l’impression, parce que ma narration est à la première personne et parce que mes personnages partagent certains traits caractéristiques avec moi, que c’est moi que je raconte. Si mes personnages sont vrais, c’est au sens où ils puisent dans certains de mes aspects et mon expérience. Mais j’exagère ces traits et pousse leur intensité pour créer des personnages de fiction intéressants, comme je le fais en clown. En ce sens, ils sont de moi sans être moi.

    Antichambres est terminé, Colorado le sera en Septembre. Ce cycle va toucher à sa fin.

    Pour l’instant, je prends un détour. Je termine Contrails, puis Bloom.

  • 44.110

    Qu’est-ce qu’un reflet ?

  • 44.109

    J’aime ce rush, cette petite pression pour finir, qui me met dans un tunnel d’indisponibilité et concentre mon rapport au monde. Moins de flottement. Moins de temps pour les pensées qui brassent, les pensées qui questionnent. Faut faire le travail, rien d’autre. Musique. Calme autour. Le chien de S. à mes pieds dans la salle d’att’. J’avance dans le manuscrit, je tourne les pages. Je relis (encore) et j’applique des corrections. Le texte est abouti mais il y a toujours des petits trucs que je peux améliorer. Des changements imperceptibles souvent, une description un peu plus précise, un dialogue mieux rythmé. Ce n’est pas « wow, c’est tellement mieux maintenant », mais des petits détails qui feront la différence. Je ne me perds pas dans les fioritures (pas le délai pour ça), mais je profite des derniers jours avant l’envoi pour améliorer encore le texte. Après, je n’y touche plus. Et dans la dentelle de mai, je me faufile entre les lignes, je fais en sorte de bosser quand les autres non, c’est même encore plus confortable comme ça. Le calme ambiant me porte et me pose, ça m’aide à me concentrer.

  • 44.108

    Un peu de vanité, parfois, pour donner un coup de boost. Quelqu’un qui aime un texte, qui me remercie pour mon travail. Des témoignages de la valeur que je peux apporter. Ça aide à garder le cap. On le dit, en cours de management, je crois, qu’il faut valoriser les collaborateurs. Il y a sûrement des gars qui ont optimisé ça, avec des feuilles de calcul boostées à l’IA, qui savent quand et comment et à quel sujet et à quelle fréquence lâcher un mot d’encouragement, un « merci », pour optimiser le rendement des travailleurs. Dans le travail artistique, c’est plutôt par vagues que ça se passe. Pendant longtemps, tu travailles derrière des portes fermées avec un regard d’exigence, des pairs qui t’aident à aller plus loin techniquement, le nez dans la mécanique du texte ou du spectacle. Puis tu montres le résultat, tu te baignes d’applaudissements (idéalement), tu prends les quelques encouragements que tu peux recevoir, et c’est reparti pour un tour. Il n’y a pas d’optimisation de l’encouragement, juste l’exigence, assez de bienveillance vis-à-vis de toi-même pour accepter la temporalité capricieuse du projet, les frictions avec la matière et la frustration qu’elle engendre, le perpétuel sentiment d’insatisfaction parce que rien de ce que tu produis n’est jamais la reproduction parfaite de ce que tu portes pourtant dans tout ton être.

    Je continue mon tunnel de réécriture, entrecoupé de quelques vacances scolaires et des heurts de la vie humaine. Je n’avance jamais assez vite à mon goût, mais j’avance.

  • 44.107

    Ouvrir les portes de la folie. Mille personnages en un. Les chemins qui mènent à l’existence du clown, des arabesques qui se mélangent en rosaces psychédéliques. Travailler ses archétypes, la théorie des parties de soi, voir comment ça se traduit dans une forme de corps, un costume, une voix, une obsession, une folie qui n’a pas sa place dans le monde quotidien.

    Appliquer ça dans l’écriture aussi, laisser être ce qui est là, ce qui veut sortir de soi, nettoyer toutes les couches de censure qui voilent la matière magmatique, sirupeuse, parfois naïve, parfois violente, laisser sortir tout, sans autre filtre que le désir d’exploration et la curiosité qui nous font dire « quoi d’autre ? qu’est-ce que je porte d’autre, en moi ? ».

    Avec cette nuance qu’on ne s’identifie pas à cette matière. « Je » n’est pas ce qui crée. « Je » est une entité séparée, un concept social qui nous permet d’interagir dans le monde sans se briser ni le briser. L’art est l’espace où peut exister ce qui ne trouve pas sa place dans le monde structuré.

  • 44.106

    Les nouvelles manières de voir et de penser les défis que nous posent nos pratiques ne viennent pas de l’acharnement mais du jeu. Le travail n’a pas besoin d’être cet objet sérieux et terne, il peut être un espace où prédominent l’amusement, l’aventure, la curiosité, l’échec joyeux. Hier avec l’ado, je me heurte à ce mur : comment communiquer la joie de l’échec ? Le plaisir de faire des hypothèses erronées, pour mieux pouvoir les corriger ? Comment aider l’autre à se défaire de la croyance que « me tromper, c’est être nul·le » ?

    En plateau, on se répète souvent qu’il vaut mieux proposer trop de choses que trop peu. Avec ce paradoxe que l’on se dit aussi que le vide est savoureux, et que ne rien avoir, c’est déjà avoir quelque chose.

    L’idée, dans tous les domaines qui font appel à la pensée créative, c’est de faciliter l’émergence de l’inattendu, de l’accident heureux, de l’erreur qui se transforme en chemin vers la forme. On dit sortir du cadre, penser out of the box, c’est déjà une limitation. La contrainte fertile aide autant que l’absence de contrainte, la boîte est autant source d’idées riches que son absence. Quand je ne sais plus quoi faire, je m’imagine une série de contraintes créatives : un format, un sujet, une injonction (pas de verbe, que des phrases nominales, pas d’adjectifs, en langage télégraphique, en onomatopées, uniquement en m’appuyant sur des objets qui m’entourent et que je peux percevoir dans mon environnement immédiat…), la contrainte favorise l’étincelle cognitive en réduisant le champ des possibles.

    Quand je me perds dans ma pratique, que j’y suis moins présent, c’est-à-dire quand je pratique moins en conscience, j’ai besoin de me répéter les règles, de me rappeler « ah c’est vrai, on fait comme ça », et de recommencer à jouer sérieusement, c’est-à-dire sans me prendre au sérieux mais avec application.

    Ramener du jeu, ramener du plaisir, jouer avec les possibles, risquer l’échec, l’utiliser comme un chemin vers la forme (je ne dis pas « vers la réussite », je dis « vers la forme », parce que c’est ce que l’on cherche et que l’on échoue à trouver, quand je parle d’échec, c’est que l’on trouve une manière de ne pas réaliser ce projet, de ne pas façonner cette matière, on « ne réussit pas » un projet créatif, on trouve sa forme et on la travaille).

    Jouer, donc, et dédier le jeu à la mémoire de ceux qui nous ont quittés.