Auteur/autrice : Anaël Verdier

  • 44.105

    Le lundi, c’est clown. Cette semaine, je n’y suis pas, mais je ferai le travail. C’est comme vendredi, j’ai écrit même si j’étais au plus bas. Arrive un moment dans une vie professionnelle où l’on est capable d’entrer dans la zone indépendamment des circonstances. Il suffit de s’y mettre et les ressources s’activent. C’est le signe d’une certaine habitude, d’automatismes acquis. Un stade a été dépassé dans la mise en mouvement. Le plus dur reste de s’y mettre. Dépasser le stade d’inertie, me rappeler comment je commence. C’est là que la ritualisation aide. Un lieu, un parfum, un son, une posture, un logiciel particulier, un cahier ou un stylo fétiches, servent d’ancrage à l’action. Quand les conditions sont là, l’acte suit. C’est surtout utile pour les jours « sans », donc cela se prépare au quotidien, même quand ça n’est pas nécessaire — surtout quand ça n’est pas nécessaire. Répéter le rituel permet de le rendre opérant le jour où s’avère salvateur.

    Ça veut dire aussi dé-ritualiser et déconstruire systématiquement les habitudes contraires, celles qui me détournent de la mise en action. Les lieux, les objets, les réflexes associés, les postures, jusqu’aux tenues que je porte, qui m’envoient insidieusement le signal que « c’est boooooooon, y a pas urgence ». Au début, la présence d’un cadre extérieur m’aide. Le clown, si je n’avais pas l’engagement du labo, pas sûr que ça marcherait aujourd’hui. Le dessin, parce que je n’ai pas de cadre extérieur et pas du tout de confiance, parce que je vois tout ce qui ne (me) va pas, est plus aléatoire. Mais ça va mieux, je m’y suis remis.

    Je suis à un stade où je remets mes pratiques artistiques au premier plan de ma vie. Ça me pose mille questions et ça agite plein d’insécurités, mais c’est le plus important pour mon épanouissement et ma joie de vivre. Depuis janvier, je n’écris plus, parce que je réécris. Ça me lasse, ça me manque, mais je ne suis pas frustré d’expression artistique. Et c’est nécessaire. Pour finir les projets qui traînent, pour certains depuis sept ans.

    Pas moins de 6 projets dans les tuyaux. Un est publié, deux autres sont finis à 90%. Les suivants demandent un peu plus de travail.

    J’ai hâte d’être à l’étape d’après, de pouvoir repartir sur de la nouvelle matière, mais je fais le taf, avec les incessantes interruptions de mon rythme, qui rendent la navigation rageusement frustrante. Dès que l’élan me donne le sentiment que j’avance, il est arrêté par des circonstances indépendantes de ma volonté, et je perds un temps fou à le retrouver. Alors je simplifie et simplifie encore ma vie en refusant des engagement, en en repoussant d’autres, en resserrant mon champ d’activité. J’ai conscience aussi d’avoir un nombre limité d’heures efficaces dans une journée, et je me débats avec les autres heures, celles qui sont moins efficaces. J’apprends à me décentrer.

    Enfin, « c’est la vie », tu me diras.

    Et j’ai le privilège de pouvoir faire ces choix-là, je ne vais pas me plaindre que ce soit dur. Alors je baisse la tête et je me remets au travail.

  • 44.101

    Ma rage ressemble à de la nonchalance.

    Mon chagrin me sonne.

    10 tonnes dans la tempe.

    Crochet du droit, uppercut qui te coupe le souffle.

    Et mon cerveau qui refuse, qui résiste : « c’est pas vrai, hein, c’était qu’un rêve très élaboré ? »

    La tragédie m’a mis K.O.

    Pourtant, il faut rester droit, la vie continue, les autres ignorent tout du gouffre qui s’est ouvert sous mes pieds.

    Comment pourrait-il en être autrement. Tu n’étais pas pour eux comme pour nous cette présence d’amour et de solidité, ce point d’ancrage dont la présence permettait notre lâcher prise.

    Sous ton regard vigilant, nous flottions librement dans ce grand inconnu délimité par la corde et le mur violet (orange, désormais) de ce théâtre caché, le secret le mieux gardé de la ville. Dans ton rire nous poussaient les ailes nécessaires à notre envol dans les états, dans l’incarnation de tout ce que nous disions.

    Ta main n’est plus là pour nous retenir, ni tes bras pour nous envelopper.

    Ton souvenir reste, joyeux et bien vivant, qui nous souffle ses encouragements à chaque entrée sur scène.

  • 44.98

    Trop-plein. De tâches et d’émotions. Deuil. Changement. Constante adaptation aux virages. La routine, une fragile structure.

    Je voudrais retrouver le plaisir d’écrire pour le fun. M’abandonner huit heures par jour à une histoire, sans penser à rien d’autre, ça fait combien de temps que j’ai pas fait ça ? Finir une nouvelle, pour rien d’autre que pour cabrioler dans mon imagination. Assouplir un peu tout ça. Laisser sortir quelques morceaux de la pression qui pousse dans toutes les directions en moi. Les personnages, leurs histoires, les décors, les aventures, les ruptures et les coups de foudre, la limérence, le panache, les embrouilles, le fait de se perdre, la légèreté des conséquences, le plaisir de la galère. Et puis juste le plaisir de l’écriture imaginative.

    Mais il faut manger, payer les factures, écrire est un luxe, les gens autour ont besoin d’attention, des amis meurent et laissent un vide, des amours passent et laissent un vide, le temps file et ne laisse aucun vide.

  • 44.96

    Aujourd’hui : migration.

    Départ des fichiers d’un serveur pour un autre.

    C’est long, fastidieux, pas passionnant. Il y a un côté Marie Kondo (« does it spark joy? »)

    C’est l’occasion de faire du tri, un peu de ménage dans les archives. Alors peu de place pour l’écriture, mais je zieute quelques cours sur Domestika.

    C’est le grand ménage de printemps digital !

  • 44.95

    Comme souvent, et comme c’est l’heure des grands ménages, je cherche un nouveau prestataire pour mes newsletters. Kit est devenu trop lourd, trop complexe et me frustre. C’est une petite frustration, mais répétée semaine après semaine. À mesure que je cherche à limiter mes outils et simplifier mes process, pour m’extraire de la course à la puissance (des machines toujours plus puissantes, ça n’a pas de sens si mon activité principale c’est l’écriture), l’envie de quitter Kit me démange de plus en plus.

    Le soleil n’en finit pas de briller (je note ça pour les mauvaises langues qui disent qu’il pleut tout le temps). J’ai re-migré au bureau après 3 semaines à bosser de la maison. Ces ruptures de routine ne me réussissent pas vraiment.

    À mesure que je me re-coule dans ma peau de romancier, j’aspire à simplifier le reste de mes activités. Je clôture les projets qui n’auront pas lieu, faute d’envie ou de ressources. Je fais le vide dans mes archives (c’est fou le nombre de vieux trucs que l’on entasse), je recycle ce qui mérite de l’être et je détruis ce qui peut l’être. Gagner de l’espace m’allège. Tout ça donne une bonne vibe printanière. C’est le renouveau, on abandonne le confort des terriers d’hivernage pour mieux se jeter dans l’été.

    Pendant ce temps, de l’autre côté du globe, c’est l’hiver. Je trouve toujours ça fascinant, de penser qu’il y a toujours une moitié de la planète en hiver et une moitié en été. Comme une respiration constante, un hémisphère inspire, l’autre expire, puis ça s’inverse, une forme d’équilibre est conservé.

    Ici aussi j’aspire à la simplification. Je cherche une interface plus lisible, plus textuelle, comme un long rouleau que l’on pourrait faire défiler jusqu’au plus ancien des messages que j’ai posté ici. Ça me fait penser que je publie sur Internet depuis 1997 environ. Sur des forums, des bbs, des yahoo!Groups, des blogs, des embryons de sites, les premiers pas de Twitter, Tumblr. 97. Presque 30 ans. Et il en reste quoi ? Mais j’aborde ces espaces comme des moments de spectacle vivant. Vécus dans l’instant et captés. C’est comme une scène ouverte, avec ses moments forts et ses moments oubliables. Je ne sais pas où je vais avec cette observation.

    Simplifier, pour moi, dans ce contexte, c’est limiter les distractions, redéfinir des cadres clairs à l’intérieur de mes journées, des rendez-vous : le mardi, la newsletter, le matin, le blog, etc. Scinder le temps avec des intentions plus lisibles, pour mieux finir les projets et leur donner une chance d’exister dans le monde.

  • 44.94

    Dépoussiérage. Attention ciblée. Temps limité. Un cadre clair pour une routine claire. Meilleure productivité | Meilleure optimisation. Simplification. Dé-distration. Dé-éparpillement.

    Boards of Canada. Adieu, les services de streaming. Musique à l’ancienne, à l’album, en MP3 sur le baladeur. Plus libre d’une intention.

    Retards de bibliothèque, livre oublié dans un théâtre. Jamais récupéré. Pendant ce temps, tempêtes et séismes en cascade dans le monde.

    Cascades multiples hors du calendrier vide du temps suspendu. Invitation à de nouveaux repères. Choix des balises/Choix du chemin. Léger léger. Souple. Adaptable. Hop hop, svelte chamois à flanc de falaise, à mi-chemin de mon ascension.

    Heure des inventions. D’objets. De machines. De systèmes. De coursives pour l’émergence des textes, des œuvres, des âmes, des destinées. D.I.Y. Punk. Communauté débrouillarde. Récupération des débris de l’industrimercantilisme. Bricolage stellaire. Léger au bord de l’envol. À l’écoute des courants, debout sur ma planche de surf cosmique. Ou sur mes skis. Plutôt mes skis, d’ailleurs. Plus montagne qu’océan, même si.

    Retour au centre : dé-éparpillement par l’esprit de création soi-même, par le bricolage, par l’accumulation de pièces et de bouts et de fragments esquintés, moyennement beaux, encore fonctionnels pourtant, avec l’aide d’un peu de soudure, d’un carré de papier de verre, d’une machine à couture, d’un reste de tissu. Avec le disponible, quel/S possible/S ? Bye, confort du plug-and-play, de l’anti-friction. Friction, imperfection, porcelaine ébréchée, kintsugi, cicatrices, fonction unique de l’objet à la colonne vertébrale hyperspécialisée.

    Unifocus.