Dehors, l’air printanier ferait presque oublier qu’on est encore en hiver. Les muscles encore douloureux, l’émotionnel à fleur de peau, je perds ma concentration. Où en étais-je, déjà, avant cette interruption imprévue ? Je tamponne des têtes de renard partout avec le tampon miniature que j’ai acheté sur un coup de tête le trimestre dernier. Encore noire. Contours vides. L’envie d’aiguiser mes gouges me reprend. Graver mes propres tampons. Commencer par ceux que j’ai promis l’an dernier. Plaisir de créer, plaisir d’offrir. Je n’ai pas dessiné depuis si longtemps que j’ai oublié depuis combien de temps. Je lis de la poésie. Je m’interroge sur la poésie. Pas sur le poème, qui n’est qu’une forme. Je lis Comment vivre en poète qui est en fait un recueil de questions plus ou moins poétiques, d’invitations au regard frôlant souvent le développement personnel, par quoi je veux dire que j’ai croisé déjà ces champs de questionnements et leur formulation dans des livres de dev perso. À l’époque où j’en lisais. Qui revient à chaque cycle. J’ai commencé avant même d’être majeur. J’ignore quelle influence cette habitude a eu sur ma vie. Étais-je un feu follet avant cette habitude ? Est-ce que cela a amplifié une tendance innée à l’autodéfinition ? Je crains que oui, que l’on ne puisse blâmer aucun courant new age de m’avoir fait basculer dans mes travers antisociaux. Inemployable, insupportable, j’ondule dans les marges, incapable d’adhérer durablement à cette grande fiction collective que l’on prend pour la réalité.
Auteur/autrice : Anaël Verdier
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Bonjour,
Exercice d’échauffement
Écrivez un texte sur un personnage se livrant à une habitude quotidienne. Rien d’extraordinaire. Le personnage se fait un café, ou son yoga du matin, ou se rend au travail. Laissez-vous porter par la « vérité » du personnage, cette intuition qui vous pousse dans telle ou telle direction et vous fait dire : « c’est ça, c’est juste ».
Après avoir écrit, posez-vous ces questions :
- Qu’est-ce que le texte révèle de la singularité du personnage ?
- Quelles questions l’habitude que vous avez choisie vous pose-t-elle au sujet de ce personnage ?
- Sur quoi avez-vous buté pendant l’écriture ? Quelles libertés ne vous êtes-vous pas autorisées ?
- Que vous apprend le décor ? Même si vous ne l’avez pas écrit, pouvez-vous imaginer où se déroule la scène ? Quelle texture ce lieu donne-t-il à la scène ?
- Vous devez garder quelque chose de ce texte (ou de son sous-texte), qu’est-ce qui vous intéresse ? vous stimule ? vous intrigue ? vous énerve ? vous émeut ?
- Qu’est-ce qui vous semble superflu ?
Réécrivez ou écrivez la suite (ou la scène qui précède).
Ralentir pour mieux entendre le texte
La semaine dernière, après l’atelier, j’avais une idée très claire de quelque chose que je voulais partager avec vous : l’importance de ralentir face à vos textes, de ne pas juger trop vite que tel ou tel aspect peut rester ; que tel ou tel autre devrait sauter ou être déplacé.
La matière du texte est toujours plus complexe qu’on ne le perçoit en le lisant. Il faut laisser le temps à l’intelligence du texte de cheminer jusqu’à notre conscience avant d’appliquer notre volonté.
J’allais aussi dire que cette patience se travaillait en apprenant à tolérer les points de tension sans les transformer en problèmes à résoudre.
Les points de tension nous donnent des informations sur le texte et ce qu’il cherche à devenir. Les supprimer parce qu’ils nous mettent dans l’inconfort revient à nous couper d’un éclairage précieux sur notre matière d’écriture.
J’allais ajouter mes recommandations contre l’excès de prudence qui nous retient parfois d’apporter des modifications à un texte dont nous sentons qu’il n’est pas encore abouti, parce que nous pressentons qu’aucune modification n’est anodine.
Nous craignons de casser quelque chose de manière irrémédiable si nous coupons ou déplaçons ou reformulons la mauvaise partie de notre texte. Alors nous ne prenons pas le risque et nous contentons de travailler à la marge en cherchant un synonyme ou en déplaçant une virgule, ou en hésitant entre une narration au « je » ou à la troisième personne, au présent ou au passé, des changements qui nuancent la texture du texte sans résoudre les imprécisions de fond.
J’avais une vision claire de ce que j’allais écrire, et mon calendrier a fait que je n’ai pas pris le temps de l’écrire tout de suite. Résultat, si j’ai toujours une vision claire du concept, je n’ai plus aucune clarté de la forme avec laquelle je voulais communiquer ces choses.
C’est inévitable, dans une vie d’écriture, que ces moments se produisent.
Tant pis.
Le deuil de la clarté immédiate
Il faut apprendre à ne pas se crisper autour d’une clarté perdue, et se concentrer plutôt sur la manière de continuer à écrire. Il y a là sans doute quelque chose de l’apprentissage du deuil de ses idées, ou de l’aisance à embrasser le changement.
Je ne peux pas vous dire exactement ce que je voulais vous écrire, qui était nourri des partages d’expérience de l’atelier du mardi, mais je peux vous en communiquer l’essence : ralentissez, faites la paix avec vos inconforts, ne cherchez pas à résoudre trop tôt les tensions (voire ne les résolvez pas du tout), ne craignez pas l’irrémédiable de vos décisions (elles ne le sont pas), apprenez à discerner le vrai travail du travail d’apparat.
C’est là que se joue la différence entre le lecteur qui écrit et l’auteur.
Du lecteur passif à l’auteur actif
La lecture nous habitue à un rapport passif au texte. Nous recevons un texte fini, dont la forme a été fixée. Nous l’acceptons et la ressentons telle quelle. C’est comme ça que tous les aspirants auteurs commencent à écrire : un texte sort d’eux et ce texte leur apparaît comme une forme fixée. Ils la touchent avec circonspection parce qu’on ne modifie pas le texte d’un livre.
L’écriture devient alors un jeu de hasard et d’espérance. Chaque session est un jet de dé qui donnera peut-être un texte dont nous serons satisfait, que nous serons prêt à montrer, qui nous donnera ou non envie d’écrire autre chose qui serait comme une suite.
On écrit comme on irait feuilleter les livres en librairie : à la recherche d’une page qui fera mouche, qui nous touchera et nous emportera dans un imaginaire où nous aurons envie de rester.
C’est une manière de faire qui va bien si vous aimez l’acte d’écrire et que vous ne désirez pas construire de projet trop vaste et que vous vous moquez d’écrire des textes que vous considérez aboutis.
Cette manière de faire cesse d’être satisfaisante à partir du moment où vous voulez avoir une certaine prise sur le résultat de votre écriture (vous voulez, par exemple, savoir que vous pouvez amener la majorité de vos textes à un état d’aboutissement donné), ou que vous aspirez à écrire des projets plus longs (disons des projets qui demandent plus d’une seule session d’écriture).
Quand vous voulez écrire autrement qu’au hasard, vous devez entrer dans les habits de l’auteur.
Et l’auteur, à l’inverse du lecteur, interagit constamment avec une matière qui n’est pas fixée.
C’est la différence entre manipuler de la pâte à modeler sortie du pot et manipuler la même pâte une fois cuite. Dans un cas, la forme reste malléable, dans l’autre elle est figée.
La vision artistique : une boussole née de la matière
Quand vous sortez du rapport passif à vos textes, vous faites face à une responsabilité nouvelle. Puisque le texte n’est pas une entité étrangère à votre volonté, comment devez-vous interagir avec lui ?
Quelle dose de volonté devez-vous lui imposer ?
Quelle part de liberté devez-vous lui laisser ?
Quoi modifier ? Quoi laisser en l’état ?
À partir de quel moment ça ne sert plus à rien de continuer à le modifier ?
Comment décider ce que vous voulez en faire ?
Toutes ces questions relèvent de la vision artistique, c’est-à-dire de votre intention pour le texte. L’intention, c’est une direction, comme une ligne directrice qui oriente vos décisions. Cette direction n’est pas antérieure au texte, elle naît de son écriture.
Quand vous avez la matière entre les mains, vous pouvez la voir. Avant, c’est un exercice de divination. Vous pouvez dire : « je veux écrire un texte sur l’amour », mais ce n’est qu’une fois écrit que vous saurez que c’est un texte sur l’impossibilité de l’amour, porté par deux personnages de familles rivales, qui cherchent à s’unir malgré l’opposition mortelle de leurs proches.
Je n’entrerai pas ici dans les raisons probables qui font que la vérité d’un texte n’apparaît que pendant son écriture.
Il suffit de savoir qu’un texte contient une texture, une couleur, une dynamique qui le pousse naturellement dans une certaine direction. Définir votre vision artistique revient à poser la question : qu’est-ce que je fais de cette matière ?
C’est une décision qui n’est pas décorrelée du réel. Elle s’appuie sur une matière existante. Plus vous écrivez, plus elle se précise. Vous dites : « ah, ce motif m’intéresse » ou « tiens, ce personnage revient souvent, j’ai envie de lui donner plus de place » ou à l’inverse « cette forme ne me plaît pas, je vais chercher autre chose ».
Petit à petit, à force d’écouter ce que le texte fait et ce qu’il fait en vous, vous découvrez quelles parties vous voulez garder, quelles parties le rapprochent de votre vision artistique et quelles parties l’en éloignent ou n’y sont pas encore tout à fait.
La technique au service de l’intention
C’est sur cette base que les notions techniques comme la structure dramatique ou les décisions narratives deviennent intéressantes, parce qu’elles vous donnent un moyen d’action. Elles vous aident à moins tâtonner à la recherche de réponses à vos envies.
Vous savez, à force d’utiliser ces notions, qu’en les appliquant, la plupart du temps, elles vous donnent tel ou tel résultat.
Par exemple, la structure dramatique, quand vous l’imposez à votre histoire, la plupart du temps, elle vous aide à gagner en intensité, à éviter les passages à vide de l’intrigue. Ça ne résout pas tout, mais ça donne de la cohérence et du ryhme à l’action.
Ou alors vous savez qu’un personnage sans faille paraîtra plus facilement caricatural et factice, alors vous donnez une fragilité à votre protagoniste et il gagne en profondeur et en sympathie.
Appliquer les techniques sans vision artistique est plus aléatoire. D’un côté cela vous aide à travailler votre matière première et à l’éclairer pour qu’elle vous mette sur la voie de votre intention (= la vision artistique que je mentionnais plus haut). De l’autre, si vous les appliquez aveuglément parce qu’on vous a dit qu’il fallait le faire, vous risquez de créer un texte très mécanique et artificiel.
Alors prenez le temps, même si les réponses vous échappent un temps, de vous poser ces questions sur votre texte. Elles sont la voie qui mènera vos textes à leur aboutissement.
À très bientôt,
Anaël Verdier
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2026 03 03
Rage des mots bloqués, de l’énergie qui se disperse à cause d’un dos bloqué qui m’assigne à domicile. Des trucs ont besoin de sortir, qui ne trouvent pas la voie. Des envies de briser des verres, serrer les fragments dans mon poing crispé jusqu’à voir sentir le sang tracer ses rigoles tièdes le long de mon poignet. Envie d’expulser. 57 histoires écrites depuis10 ans. La majorité publié ou autopuliée ou envoyée à des ATs. Boulimie de mots. Pas hypergraphe mais peut-être pas loin. Quand les mots ne sortent pas ils enflent à l’intérieur et font des nœuds. J’étais bien parti et il a fallu qu’une boule se forme parce que quelque chose, je ne sais pas quoi, n’arrive pas à sortir. Il n’y aura pas de révélation magique, pas de soudaine épiphanie pour me mettre sur la voie. C’est maintenant, dans chaque minute où des mots fleurissent sur la page que cela se joue. Dans les livres publiés. Dans les dossiers soumis, les pièces montrées sur scène, en prenant le temps, en imposant, comme le souffle Naomi, ma présence. Du mouvement dans l’appart, mon attention dispersée par les énergies qui l’appellent. Trop sensible à la texture de l’air, je ne trouve ma concentration que dans la solitude et les lieux déserts. En août, la ville se vide. C’est le moment parfait. La nuit. Le weekend, quand les autres sont en train de baisser leur garde, que l’inertie remplace la frénésie, ça se calme autour de moi, les voix et les présences. Je peux m’entendre penser et m’entendre rêver. Je peux me poser et laisser circuler le magma. Quand mon rythme est niqué par un corps qui joue dans l’équipe adverse, ma routine qui s’effiloche, c’est la rage. Mal. Mal à l’épaule. Mal au bras. Mal au dos. Je peux pas rester assis. Je peux pas rester couché. Je peux pas écrire. Insupportable.
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2026 02 27
À quoi tient une rencontre manquée ? À quelles blessures qui se téléscopent, à quelles attentes insatisfaites ? Le script social questionne, mais les croyances individuelles ont aussi leur part. Il y a là matière à écriture et à spectacle. Ce sera l’objet d’un futur texte. D’abord, respecter la règle que je me suis fixé : pas de nouveau projet tant que je n’ai pas fini et livré les projets en cours. C’est la difficulté de la créativité exacerbée : les nouvelles idées se présentent plus vite que la réalisation des idées en cours. Finir pour retrouver et entretenir la tension délicieuse d’une matière qui résiste, d’une forme dont les contours se révèlent en les cherchant. C’est dans cette tension que l’on grandit, que les idées se transforment et évoluent vers des incarnations opérantes susceptibles de changer celui qui les réalise. Aller au bout d’une forme oblige à surmonter des questions profondes. En affrontant les résistances qui nous font face (la matière, quand elle est audacieuse et sincère, résiste souvent) nous découvrons de nouveaux aspects de notre vision du monde et de nous-même. Nous entrons dans une forme d’expansion existentielle qui nous accompagne longtemps après la réalisation du projet. Se poser des questions, c’est donc aussi se frotter à ce que ces questions dévoilent de nos parts d’ombre, de nos croyances et des certitudes qu’elles mettent à l’épreuve.
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2026 02 26
Le corps amène l’état. Le corps permet l’intégration du shadow work. Le corps est le chemin. Hier, peinture d’un salon. Corps, corps, corps, corps. Pas de mental. Très méditatif. Aujourd’hui, bureau. Assis sur ma chaise toute une journée. Le corps râle, l’esprit s’étire et s’alanguit. Le langage fait perdre le corps. Le corps a son propre langage. Paradoxal : mon écriture part du corps. S’appuie sur le corps. S’ancre et se déploie par le corps. En stage : « tu as quelque chose que tu voulais dire ? Oui, non, ça n’est pas encore arrivé au langage ». L’intégration est d’abord somatique.
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2026 02 24
Fin des vacances. Retour au bureau. Dur de rester sur une chaise après 5 jours consacrés au travail du corps. Trop tôt pour ressentir les symptômes du manque. Ça ne tardera pas, alors garder une routine physique. 3-4 heures de recherche corporelle quotidienne, ce serait idéal. Basculer vers un nouveau statut, initier une nouvelle réalité dans laquelle ma subsistance vient du spectacle vivant, de la forme toujours mouvante, toujours en évolution qui fait l’exultation et l’exaltation thématique. Les fils se tissent, je les sens et les entrevois, entre la pratique du corps et celle des mots. Encore fins, ils ne se laissent pas verbaliser, restent dans le domaine de l’expérience sensible et sensorielle. Le reste m’intéresse peu. C’est du corps que naissent les états, me parler d’états sans m’envoyer dans le corps est un non-sens. Comprendre qu’il existe autant de portes d’entrée que de sensibilités. Traduire cette réalisation dans mes propres accompagnements, dans ma pratique. Comprendre aussi que la technique s’efface toujours devant la vérité. Que l’intériorité et sa justesse prévalent sur le respect des règles et des principes arbitraires. Où cela m’emmène-t-il ? Ne pas connaître la réponse donne tout son intérêt au chemin.
Ah, et j’ai réalisé que La Révolution des Zèbres était probablement mon roman le plus clown. Ce qui ouvre sur une recherche passionnante : à quoi cela ressemblerait d’apporter consciemment l’esprit du clown et l’esprit du butō dans le processus d’écriture ?