« Quand je n’écris pas assez, je rêve davantage », écrit Warren Ellis dans sa dernière newsletter. Mes rêves sont très vivaces. Précis. Habités. J’écris peu par rapport à ce qui voudrait sortir, parce que je tente de clôturer les projets qui sont déjà là. Comme mon énergie créative est limitée, comme mon endurance aussi, je me retrouve à ne pas parvenir à faire les deux : fermer les dossiers et écrire de nouvelles choses. Ce n’est pas la même décharge, de retravailler un texte et d’en écrire un nouveau. La matière qui bouillonne et dont les vapeurs forment la matière de mes rêves, a besoin que je lui ouvre de nouvelles formes. Peut-être que si je trouvais un rythme de publication plus soutenu, plus proche de la production, trouverais-je un peu de silence intérieur. Écrire-publier-écrire à nouveau. C’est ce qu’il manque à ces projets que j’achève, l’existence publique. Passer plus vite de l’impulsion à la diffusion. Sans bâcler, ce n’est pas la question, mais en laissant le projet se donner à voir sans trop d’intervention post naissance. Accepter que la forme soit la forme, même si elle ne me satisfait pas complètement. « La frustration de cette œuvre », dit Naomi, « c’est le moteur de la prochaine œuvre ». Hier, j’ai présenté une forme en labo et je suis passé à côté. Je me suis accroché au dispositif au lieu de m’accrocher à l’enjeu. C’était trop en surface. C’est un mécanisme d’autodéfense qui s’érige quand il y a public. Rester en surface. Désamorcer ce mécanisme pour présenter plus de l’essence du travail, c’est ma probable prochaine étape de travail.
Auteur/autrice : Anaël Verdier
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2026 02 16
La semaine qui s’amorce est une semaine de spectacle vivant. Des formes émergent de thèmes. La difficulté pour moi, c’est de choisir. Trop d’options s’offrent à moi et toutes sont savoureuses. Je peux prendre n’importe laquelle et la laisser me guider, mais je veux toutes les explorer. MP. dirait que je dois m’engager dans une piste et l’épuiser. Elle ne dirait pas, mais j’ajouterais « avant de passer à la suivante ». Sur le plateau, des formes viennent d’elles-même. J’aime qu’elles me guident et que l’on garde celles qui semblent les meilleures sur l’instant. Que l’on fixe et que l’on bâtisse. Alors je prends un thème, je gratte un texte et je laisse les personnages s’en emparer. L. nous enjoint à rêver grand. Je me surprends à penser : « je suis un bricoleur minimaliste, moi », mais je peux avoir envie d’effets de lumière et de costumes grandiloquents. Je réfléchis à voix haute, tout est encore possible mais je veux fixer quelque chose, je n’ai juste pas encore décidé quoi. Je vais y venir. J’ai confiance dans le processus. C’est l’excitrac des premières fois. Jusque là, sur scène, je me suis laissé guider, par une contrainte d’impro, par un metteur en scène. Plus maintenant. Ni aujourd’hui, ni jeudi. Alors c’est parti, on crée. Je ferme les écoutilles du sous-marin, préparez-vous au silence radio, je vais travailler en plateau.
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2026 02 15
On dit parfois qu’il ne faut pas faire de sa passion son métier, mais je n’ai jamais regretté de concentrer ma vie professionnelle sur l’écriture. Cela m’a permis d’approfondir ma pratique jusqu’à la transformer. Ce qui a commencé comme un espace de jeu dans mon enfance est devenu un espace de croissance intime sans égal dans ma vie. Je m’y suis confronté et continue de m’y confronter à des questions existentielles, identitaires, politiques, esthétiques qui me passionnent et qui réclament que je repousse les limites de mon expertise. Ma pratique s’est complexifiée et pour accueillir ses nouvelles profondeurs, j’ai dû simplifier tout ce qui était digression et ondulations de surface. En faisant basculer ma « passion » dans le « pro », j’ai créé un vide. Puisque je consacrais mes journées à écrire, comment allais-je remplir mes temps de loisir ? Le spectacle vivant s’est invité dans mon paysage, le dessin, la linogravure, des pratiques qui ont élargi mon champ artistique sans entrer en compétition avec l’écriture et sans chercher à s’additionner à elle sur le plan professionnel. Enfin, pas tout de suite. Le clown a pris de plus en plus de place et se profile comme un prochain embranchement de ma « vie active ». Si je n’avais pas fait de ma première passion mon métier, je n’aurais peut-être pas eu la place, dans une vie déjà saturée, pour ces autres forme d’expression artistique. Bien sûr que les métiers de l’écriture présentent des défis, qu’on n’en vit pas très bien, qu’ils sont très incertains, mais dans un monde où la culture du travail est elle-même pleine d’incertitude, où les grands groupes licencient à tout va tandis que les petites structures mettent la clé sous la porte, je ne me sens pas si mal loti. Je ne sais pas ce qui me pousse à publier ça aujourd’hui. Peut-être la synthèse d’une semaine en repli sur ma pratique, peut-être est-ce l’écho des articles de presse que j’ai lus aujourd’hui, qui me rappellent comment est le monde « là-bas », de l’autre côté de mon miroir. Ou peut-être ai-je relu récemment l’expression « il ne faut pas faire de sa passion son métier », je ne sais plus où, je ne sais plus dans quel contexte. Peut-être dans un rêve. Je confonds régulièrement ce que je vis dans mes rêves et ce que je vis dans ma réalité éveillée. Ou peut-être est-ce une façon pour moi de réfléchir à pensée haute à cette phrase entendue jeudi : « ce n’est pas parce que nous avons un SIRET que nous sommes des entrepreneurs comme les autres ». Parce que je crois que si. Je crois que l’artiste professionnel est exactement un entrepreneur comme les autres et que continuer à affirmer le contraire à cause des connotations politiques ou idéologiques qui pèsent peut-être sur ce mot (« entrepreneur ») nous dessert. C’est un dimanche comme un autre, mou comme un dimanche. La pluie martèle sans discontinuer depuis ce matin. Je me prépare à sortir de ma caverne. Demain, le labo reprend. Jeudi, un stage de création de quatre jours. Une nouvelle dynamique enthousiasmante.
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2026 02 13
Le sang coule noir dans mes veines à force de m’abreuver de cafés trop serrés. Le joual dans mes oreilles, la neige sous les yeux, je mute petit à petit en exilé québécois. Plus de place dans le Zap, va falloir refaire du stock. Mise à jour système. Descendre en soi est une routine quotidienne, un travail laborieux qui demande une discipline rigoureuse, répétée chaque jour dans l’espoir qu’émerge, de temps en temps, à force d’insistance, une étincelle d’universalité. Joyeux paradoxes que celui d’aller chercher l’universel dans le singulier. Si je plonge assez profondément en moi, je dépasse les limites étriquées de mon identité pour accéder à une vérité partagée. Une peine, un espoir, un rêve, une souffrance, une complainte, un cri rempli de vie, n’importe quoi de sincère qui dépasse le cadre étouffant du « je ». Faut s’arracher à la rumeur, s’arracher à l’urgence, trouver les espaces d’apaisement de la surface pour que s’ouvre l’espace qui conduit aux courants secrets par-delà les tourments intimes. Jamais parler de soi n’est parler de moi. Jamais discourir sur le monde n’est un simple commentaire sur son actualité. Tout propos est existentiel s’il est juste. Malheureusement, trop souvent, il ne l’est pas. Il reste en surface, pris dans l’illusion des histoires où se débat l’ego. Ah qu’il est raide le chemin qui mène à l’effacement ! Et chaque jour, repartir de zéro et tout recommencer.
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2026 02 12
Je suis seul, je m’ennuie. Pour m’occuper, je remets en question mes choix de vie, je mange des trucs auxquels je ne prête pas attention. Je fais défiler mon répertoire à la recherche de quelqu’un à appeler pour passer le temps, mais j’ai mis tout le monde à distance. Les mots se défilent. Mes idées sont brouillonnes. J’en étais où, déjà ? Je ne trouve rien à lire, rien à regarder, rien à écouter que des vieilles chansons que je connais par cœur. Le vide. Il paraît que je devrais apprendre à l’accueillir, pas paniquer, mais je panique pas face au vide, je sais juste qu’il va y en avoir à revendre quand je serai mort, je ne vois pas trop l’intérêt de m’en encombrer de mon vivant. Faut croire que j’ai pas le choix. Du vide, c’est 60% de mon temps. De l’attente. Du repos. De l’errance. J’irais bien marcher mais la nuit est sombre et la pluie glaciale. Pendant que les types au pouvoir démontent tout ce que le système pouvait encore avoir de cool, pendant qu’ils précipitent le monde vers son crash final pour amasser quelques billets de plus à brûler dans leur grand feu de joie apocalyptique, je coche six numéros sur un morceau de papier dans mon grand fantasme que le manque d’argent est la cause de tout mon ennui. Rien qu’à l’écrire, je ris. Le vide ne peut être comblé que de l’intérieur ou rencontré librement. C’est lui qui me permet de devenir un autre dans le clown et le butô. De l’oubli des noms qui me figent jaillissent de nouvelles formes qui, tout en empruntant mon apparence, ne sont pas moi.
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20926 02 11
La pluie continue. Nous sommes sous un dôme liquide depuis un temps qui n’a plus de début et qui semble devoir n’avoir aucune fin. J’essaie de ne pas penser aux longues journées de sécheresse bouillante qui nous attendent de l’autre côté des saisons. J’imagine une réalité dans laquelle la pluie ne cesse jamais. Le soleil y serait légendaire. L’apercevoir au hasard d’une percée entre deux nuages relèverait de l’événement mystique. L’idée d’une voûte étoilée disparaîtrait des mémoires. Le concept même des astres serait remplacé par un langage de la luminosité. Ce serait le seul marqueur du passage du temps, avec la variation d’intensité des pluies, la variation de la lumière. Il est midi, il pourrait être dix-sept heures. Il faudrait que les pluies soient anarchiques, imprévisibles. On ne pourrait pas se fier à la violence des chutes d’eau pour évaluer le moment de la journée. Comment vivrait-on ? Couverts de plastique ? Harnachés de parapluies fixés sur nos têtes ou enfouis dans une capuche déperlante ? L’humidité serait favorable aux champignons. On se nourrirait essentiellement de mycélium. Il en pousserait partout, dans le moindre interstice du béton, dans les champs détrempés, sur les troncs d’arbres. Ça sentirait l’humidité si fort que personne ne le remarquerait plus. Si l’eau cessait et que le soleil reparaissait et séchait tout, l’une des premières choses qui frapperait les esprit, ce serait l’odeur, l’odeur de linge sec après une journée au soleil. L’odeur de bois sec, de poussière. Est-ce qu’avant le sec il y aurait une grande phase hammam, pendant l’évaporation ? Je n’y pense pas. Je ne pense pas à l’après. Je veux continuer à me réjouir de la pluie qui tombe et qui fait oublier les pénuries d’eau, les champs morts, les livraisons d’eau potable par camion dans les campagnes françaises, les gigatonnes d’eau détournées pour refroidir les fermes à serveur de la BigTech, tout ça pour générer des vidéos de chatons, des parodies insultantes, de la désinformation, des posts linkedin, un réseau social pour IA, des newsletters à la pelle qui finissent par toutes se ressembler. J’essaie de ne pas y penser. S’il pleut, c’est qu’on a encore de l’eau. S’il pleut, c’est que ça n’est pas encore tout à fait la fin.