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* cliquez ici si vous préférez lire ce message dans votre navigateur * Si ce mail vous est utile, transférez-le aux auteurs de votre entourage ou offrez-moi un café. Bonjour, Exercice d’échauffementComparez deux textes sur le même sujet, choisissez un sujet banal, rien de trop pointu ni de trop sujet à débat, pour éviter de vous concentrer sur de trop grandes différences dans l’angle avec lequel le sujet est traité.
Maintenant, réécrivez chaque texte en les optimisant pour la clarté du contenu. Une fois que vous aurez fait l’exercice, lisez la newsletter de cette semaine : Constat d’uniformisationVous l’avez vu, vos newsletters préférées commencent à toutes sonner pareil. Même cadence, même souffle faussement intime — trois phrases courtes, une image tiède, une révélation en kit. Ce n’est pas une voix, c’est un moule. Ce n’est pas une pensée en train de naître, c’est une pensée optimisée. On reconnaît les comparaisons un peu brumeuses, les rythmes ternaires bien sages, les em-dashes plantés comme des clignotants — ici une nuance, ici une vulnérabilité, ici une promesse. Ce n’est pas maladroit, c’est lisse. Ce n’est pas faux, c’est interchangeable. On lit, on hoche la tête, on oublie. Comme ces appartements témoins où rien ne dépasse. Comme ces cafés de coworking où tout est en bois clair. Comme ces visages filtrés qui ont la texture d’un écran. Ce n’est pas que les auteurs n’ont plus rien à dire — c’est qu’entre eux et la phrase, il y a désormais une machine qui sait très bien dire à leur place. L’idée n’est pas le plus importantPour enfoncer le clou, j’ai utilisé un chatbot pour écrire l’introduction du mail. Quelle meilleure illustration de mon propos que de vous faire expérimenter ce dont je veux parler aujourd’hui ? Alors attendez, d’abord je secoue le phrasé hypnotique de l’IA hors de mes doigts. Je ne sais pas vous, mais quand je lis trop longtemps des textes écrits par la machine, il y a quelque chose qui s’insinue dans mon esprit et qui vient polluer mon style au point que je me mets à écrire comme un robot. Robot qui a d’ailleurs bien résumé le problème : « ce n’est pas que les auteurs n’ont plus rien à dire, [c’est que la] machine [sait] très bien dire à leur place ». La racine du problème vient de ce que l’on croit que c’est l’idée qui est importante. La manière de l’exprimer devient une contrainte, on a l’impression que le vocabulaire nous manque et que si nous parvenions à dire simplement ce que nous pensons, alors le job serait fait. On pense que le fond prime sur la forme alors qu’ils sont indissociables. Djian le dit à sa manière dans plusieurs interviews : l’histoire n’est pas importante, toutes les histoires sont les mêmes, c’est le style qui compte. Jean-Marie Roth, au CEEA, nous répétait : « tout a déjà été écrit, mais pas par vous ». En perdant la singularité des voix, que perdons-nous ?C’est ce que cette généralisation de l’IA rend apparent, que la personne qui écrit, la voix qui s’exprime, compte plus que ce qu’elle raconte. Des newsletters que je lisais avec plaisir m’horripilent et je me surprends à perdre mon intérêt pour les sujets qu’elles abordent ou par chercher d’autres sources auxquelles me former ou m’informer sur ces sujets. Je réalise que mon expérience s’enrichit autant (et peut-être même plus) de la manière dont le sujet est raconté que du contenu lui-même. C’est peut-être une déformation professionnelle ? Il y a sûrement en jeu quelque chose de l’ordre du relationnel et de l’émotionnel, mais je soupçonne que ça va plus loin que ça, et que l’IA, en uniformisant le discours, gomme les subtilités du regard humain. Des subtilités dont l’auteur n’a peut-être pas confiance, qui apparaissent dans le rythme de son texte, dans la sensibilité poétique avec laquelle il développe un champ lexical sans s’en rendre compte, dans les détails de la narration que l’IA gomme parce que « pas optimisés » ou « pas efficaces » ou je-ne-sais-quel critère rationnel hérité du taylorisme. C’est souvent dans ces espaces mal définis, parfois maladroits, que je capte les contours fins d’un concept ou d’une idée. Les newsletters écrites ou co-écrites avec la machine ont tendance à être trop rigides. La machine, en introduction, disait « lisse », mais je crois que c’est autre chose, quelque chose en lien avec une forme de linéarité qui échappe aux méandres de la pensée. Or c’est dans le cheminement sinueux de la pensée en train de se construire que l’on apprend le plus. Je crois. Méandres et création de sensJe la vois, cette importance du méandre, dans les textes présentés dans le cycle d’ateliers que j’anime en ce moment sur « rendre les textes intéressants ». Nous avons travaillé, ces deux dernières semaines, à l’échelle de la phrase. En semaine 1, nous demandons : « que fait le texte ? » et en semaine 2 « que me fait le texte ? ». La distinction est de taille. D’abord nous regardons le texte d’un point de vue mécanique. Par exemple, qu’est-ce que cela évoque quand j’écris « le ciel est bleu » ou « l’homme avance le dos courbé » ou « était-ce à cela qu’A. rêvait désormais ? ». Derrière le contenu visible, le sens évident de la phrase, il y a tout un imaginaire nourri des associations d’idées et de mots évoqués par la formulation, mais aussi par l’émotion dont est implicitement chargée la phrase. Il y a aussi le contexte, c’est-à-dire la place de cette phrase dans le texte, les phrases qui l’entourent, et leur manière de prolonger ou de bifurquer, de contredire ou de confirmer, de créer de la continuité ou du paradoxe, de colorer ou d’éteindre une intensité. Ces méandres dont je parlais tout à l’heure. En faisant ce travail, on réalise qu’une phrase contient beaucoup plus que son contenu. Un mot contient beaucoup plus que sa définition. Il contient une émotion, un imaginaire, un champ lexical, des mots associés, des expressions, un inconscient collectif qui nous permet de l’utiliser comme force d’évocation. Que, soi-même, l’on aime ou pas le soleil, on sait qu’un ciel bleu et dégagé évoque collectivement la bonne humeur, une certaine légèreté, des émotions plutôt joyeuses. Dire qu’il fait beau ou qu’il pleut, cela teinte immanquablement une scène. Ce que l’on fait de cette teinte reste libre. Nous pouvons décider d’aller dans le sens de la joie ou à son encontre pour jouer sur du contraste. Les deux expériences sont valables et la décision relève de la vision artistique qui est la nôtre pour ce morceau précis de ce projet précis. Ce qui, pour revenir à l’IA, rend l’outil dangereux pour les auteurs, c’est qu’il concentre leur attention sur le contenu de surface plutôt que sur le contenu profond du texte. Quand vous écrivez « il fait beau » uniquement pour évoquer le soleil et le ciel bleu, vous passez à côté de votre propre texte. À chaque phrase son intentionLa semaine dernière, j’étais en stage de création butō et notre metteuse en scène a prononcé cette phrase : « chaque geste doit raconter une histoire. Chaque geste doit avoir une intention ». Autrement dit, la forme seule ne suffit pas. Pour la charger, il faut regarder sous la surface. J’utilise l’IA comme un support pour développer une notion d’écriture qui dépasse la problématique de l’IA. Ne vous dites pas « je n’utilise pas d’IA, ça ne me concerne pas », parce qu’aucun des textes d’atelier dont j’ai parlé aujourd’hui n’est passé par l’IA, mais tous posent la même question à leurs autrices : quelle est mon intention ? « Qu’est-ce que je fais quand je rédige cette phrase ? Qu’est-ce que je dis ? Qu’est-ce que j’évoque ? » C’est dans l’intériorité que ça se passe. Il y a une émotion qui se construit, il y a une progression vers un certain personnage, vers une certaine tension dramatique. Il y a l’approfondissement d’un thème ou son évolution. Apprenez à voir cela et vous écrirez de meilleurs textes, à partir de n’importe quel contenu. Il reste 3 semaines à ce cycle d’ateliers, puis j’ouvrirai une nouvelle session. Si vous souhaitez être informé·e de cette session en avant-première, cliquez sur ce lien. À très bientôt, *** Si ce mail vous a été utile, transférez-le aux auteurs de votre entourage ou offrez-moi un café. |
Auteur/autrice : Anaël Verdier
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[1pàlf] La forme EST le contenu
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2026 02 23
Tension. Lutte avec la matière. Attention. Concentration. Hyperfocus. Tous ces termes parlent du travail de création, de la manière dont il m’habite et vient me chercher, en particulier quand l’échéance est courte (3 jours pour chorégraphier une pièce, par exemple). Je perds le contact avec l’extérieur. Je perds la disponibilité sociale. De dehors on peut me croire stressé, parce que je suis tendu, sur les nerfs. Cette tension, c’est le travail qui s’opère, c’est la tension de l’effort de construction, d’analyse, d’ajustements, de recherche. Dans la création, je cherche la justesse. Quelqu’un dans le groupe m’a dit « on cherche la vérité, on ne peut pas se cacher ». Cette justesse là. Pas la justesse technique. Est-ce que ça résonne ? Est-ce que c’est vrai ? Est-ce que c’est fidèle à ce qui vibre ? Même si la vibration est infime, presque imperceptible, c’est elle qui sert de point d’appui au travail. La recherche est à la fois écoute de cette vibration, mise en disponibilité de soi, et recherche formelle. À quoi est-ce que cela va ressembler ? Comment le rythme, les contours, l’enchaînement que je propose, la continuité, les ruptures aussi, reflètent la vibration intérieure. Ça ne peut pas rester que dans la psyché, caché à l’intérieur du corps. Ça veut et ça doit sortir. La tension vise cette émergence.
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2026 02 22
Zigzag. Déséquilibre. Lourdeur. Légèreté. Épuisement. Saccades. Cinq. Deux. Sans précipitation. Qu’est-ce que je fais là ? Je sais ce que je fais là, mais quel inconfort ! Entouré de personnes autrement plus brillantes que moi, je me renvoie sans cesse à mon statut de débutant. La création, comme souvent pour moi, est une lutte. Une lutte contre la matière que je n’arrive pas à tordre à ma volonté. Une lutte contre ma paresse et ma fragilité. C’est là que la pratique m’exige et m’attend : dans le fragile et l’errance. Amené à fleur de peau, je vis tout de manière décuplée. Le vent qui m’effleure, le retour des grues, une phrase entendue, le goût du kiwi attardé sur ma langue et mes lèvres. Demain, repos. Demain, vide. Enfin, c’est faux. Demain, je continue. Je change seulement de scène.
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2026 02 21
Le travail scénique exige de se heurter constamment à ce qui n’est pas encore là. L’échéance approchant, la crainte se fait jour : et si je n’y arrivais pas ? Et si je ne trouvais pas comment le faire marcher ? La tentation de l’abandon est grande. La tentation de tout jeter pour repartir de zéro, comme si un autre point de départ pouvait épargner le travail de construction. Partir de rien, c’est tester quelque chose, garder une partie, jeter le reste, ajuster, recommencer. Encore et encore. À cela s’ajoute la fatigue, nerveuse, émotionnelle, relationnelle, créative, cognitive. Persévérer n’est pas un mot abstrait. Il trahit l’exigence de volonté et d’abnégation du travail créatif. Ignorer les voix de l’ego qui susurrent : « allez viens, on arrête ». Ignorer la fatigue. Avancer même en ayant perdu de vue pourquoi on est là, pourquoi on s’inflige cet inconfort, cette lutte contre la matière et contre soi. Persévérer ne prend vraiment sens que dans le bourbier le plus profond du marécage. C’est dans cet effort que naissent les pièces qui, plus tard, serviront à bâtir l’œuvre.
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2026 02 20
Quels monstres apparaissent quand nous exagérons les émotions qui nous habitent ? Comment le corps peut-il se déformer pour leur donner une apparence ? Quelles grimaces pour évoquer leurs visages ? Je plonge dans ces profondeurs monstrueuses en moi. J’en remonte avec des formes que j’exhibe comme des trésors boueux. À la recherche d’une vérité sans cesse mouvante dans les méandres poisseux de ma psyché.
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2026 02 19
La Révolution des Zèbres se commande désormais en librairie. Aujourd’hui commencent 4 jours de création butô, que j’inscris dans la continuité de la forme que je suis en train d’imaginer en clown, autour du thème d’être vu, vraiment vu, ce fantasme qui me pousse à créer sans cesse, à entrer en relation sans relâche. L’espoir qu’un jour quelqu’un pourra voir mon essence en même temps que mon apparence et me dire qui je suis. Le fond est là. Dans un reflet sans cesse changeant, dans les œillères qui m’empêchent de me voir pleinement, je peine à me reconnaître. C’est comme disait Camus dans l’un de ses Carnets, et que je paraphrase, si le moi du matin et le moi du soir sont à l’opposé l’un de l’autre, auquel puis-je me fier ? Dans une newsletter la semaine dernière je lisais « je ne peux pas me fier à mon esprit nocturne, cette voix qui me réveille à 4 heures du matin et me chante la litanie de mes échecs » (encore une paraphrase), « j’ai appris à, juste, l’ignorer ». Je vois bien les constantes dans mes obsessions (l’art, l’expression, l’écriture, les relations, l’intensité émotionnelle) mais aucune ne suffit à me définir. Je vois mes comportements, je vois mon tempérament, mais ça n’est que l’enveloppe. Ils changent aussi vite que la météo, ils changent en fonction de mes humeurs ou du contexte social, par exemple, ou de la qualité de mon sommeil. Cette question de « est-ce que vous me voyez vraiment ? » c’est l’obsession que j’explore avec le clown. Avec, en sous-texte, cette idée que si j’arrive à savoir qui je suis, je pourrai concentrer ma vie sur ce point au lieu de me disperser, ce qui est un autre fantasme.