Auteur/autrice : Anaël Verdier

  • 44.93

    Du plaisir et de l’apaisement de remplir sa déclaration d’impôts.

    Deux jours à mettre bien ma comptabilité, à télécharger et uploader mes factures et justificatifs, à regarder ces chiffres raconter une toute autre histoire que lorsqu’ils étaient mon présent. Moins stressants. Moins chargés d’enjeux vitaux. J’ai survécu à ces chiffres. Certains me rappellent des expériences savoureuses, d’autres m’ont permis d’apprendre de nouvelles choses, aucun n’est décevant.

    C’est marrant comme la distance allège le regard. Au jour le jour, quand un projet ne rapporte pas l’argent qu’on espérait, c’est désastreux. Ou quand on frémit au moment de cliquer « acheter » pour un truc dont on a envie mais qui est un peu hors budget, ou qui nous amène dans une zone d’incertitude — comme quand je suis allé à Rochefort découvrir l’expo de Nicolas Floc’h, parce que j’avais besoin de voir ses photos en vrai pour présenter mon dossier de résidence. J’ignorais si je serais pris.

    Toutes ces expériences, contenues dans quelques nombres objectifs, dépassionnés. L’argent ne compte pas autant que l’expérience qu’il permet. C’est cela que je vis en faisant ma comptabilité, ce recul sur l’année écoulée et la mesure de la distance parcourue, une distance abstraite, quelque chose qui se ressent et qui fait qu’aujourd’hui, je suis un peu différent de celui que j’étais l’an dernier.

    Dans la précipitation du quotidien, dans la pression des créanciers et du calendrier, dans l’envie de cueillir un maximum de mes instants de vie, je tends à ne pas complètement saisir ces mouvements internes, la manière dont ils orientent mon chemin. Et puis, non, ce n’est pas tout à fait vrai. Ce qu’il y a, c’est que la perception d’un écart n’est pas la même au moment où l’on pose son pied un quart de degré plus à gauche, et un kilomètre plus loin, quand la distance parcourue amplifie l’effet de cette mini bifurcation.

    Bref, tout ça pour dire, que la compta offre un rituel comme un autre de prise de distance et d’élargissement du regard.

  • 44.92

    44.92

    Des saumons sous coke poussent plus loin leurs explorations. Est-ce à dire qu’il faut m’y mettre ? Est-ce un signe d’audace ou d’absence de discernement ?

    Je suis très mauvais à reconnaître les morceaux de musique entièrement générés par IA. La réalité est définitivement altérée, on vit désormais dans un roman de SF. Le gamin de 12 ans en moi trépigne de fébrilité extatique. L’adulte flippe sa race.

    Le vieux monde brûle et prend l’eau de toute part. Impossible de se préparer à ce qui va le remplacer. Faut-il le combattre ou l’embrasser ? Ce matin, deux phrases me poussent vers une troisième voie : quel nouveau système aurais-je envie d’inventer et de construire ; pour moi d’abord, et si d’autres veulent s’y greffer, tant mieux.

    Petite satisfaction personnelle, les graines que j’ai récoltées l’an dernier sur mon basilic et mes tomates cerise sont viables. Elles ont germé et d’ici la fin de la semaine, je les mettrai en terre. Reste à voir si elles donneront des fruits. Ce ne sont pas des F1, je croise les doigts. Le début d’une nouvelle génération de plantes robustes ? Un petit pas vers l’autosuffisance végétale.

    Je me suis pris de passion pour les cyberdecks, et ce sera l’un de mes futurs projets (oui, oui, quand j’aurai filé un bon coup à ma liste actuelle).

    Je dois me rendre à l’évidence : mon avenir utopique ressemble à un bricolage DIY très punk. Loin des institutions et des grands groupes, dans un petit coin de verdure et de cuivre pour bloquer les ondes, à bidouiller des machines et de l’art. Loin loin très loin du système, vivant sur ses déchets et son trop-plein, à fabriquer mon art et à brouiller un peu plus les frontières entre le réel et l’imaginaire.

    M’intéressent des objets avec peu de valeur pratique, loins à fabriquer et qui apportent leur lot de friction, hyperspécialisés, lents, qui font râler, mais à forte valeur esthétique et ludique. Et force est de constater que ces objets gagnent en valeur quand je les fabrique moi-même. Le plaisir de me heurter aux difficultés, trouver les solutions au casse-tête conceptuel, raffiner mon intention pour être sûr que le temps et l’attention déployés m’amèneront dans le cœur de cible.

    Petit à petit, l’avenir se dessine et ses contours se précisent.

  • 44.91

    Remettre de l’intentionnalité dans mon parcours. Saisir les opportunités. Des dessins partout sur les tables, les dos d’enveloppes, les vieux textes, les vieilles factures, sur des post-its. Des textes empilés à terminer. Des projets en pagaille qui demandent un peu d’organisation et d’ordre, un peu de pragmatisme. Trop peu d’heures dans une journée. Encore moins si l’on compte les heures effectives, celles où la concentration et l’énergie se rencontrent, où la clarté d’esprit est présente, suffisamment du moins pour qu’émerge quelque chose. Esquiver les distractions, la tentation de rester en surface (« et si j’affinais ma stratégie »), aller au charbon.

    Poser des mots.

    Tous.

    Les.

    Jours.

    Et les publier. Et les envoyer. Et recommencer. J’ai assez de matière pour trois mois. Assez de projets initiés pour tenir l’année, un peu moins. Aujourd’hui, je me sens à la fois à un tournant et dans une continuité.

    Elle est bizarre, cette expression « c’est un tournant », parce qu’elle n’évoque pas vraiment un changement de cap. N’importe qui ayant emprunté un jour une route de montagne sait combien les tournants peuvent nous amener à notre destination initiale. Quand on dit « il est à un tournant de sa vie », ça implique généralement une rupture, une bifurcation conduisant à un nouveau point d’arrivée.

    Pour moi le tournant aujourd’hui est plutôt comme un changement de file. Mon attention se (re)concentre sur mes projets littéraires, une décision déjà prise, sans être pleinement actée. Disons qu’elle était actée de fait, qu’il faut maintenant que j’ai l’audace de l’officialiser. Réduire à un jour par semaine le temps consacré aux ateliers et accompagnements. Disons 5 à 15 heures par semaine, le reste du temps allant à l’aboutissement et la promotion de mes livres en cours et existants. Et une journée, toujours, consacrée au clown. Voilà, ne tournons pas autour du pot, disons les choses.

    Pour les 21 prochains mois, ce sera là qu’ira mon attention.

  • 44.77

    « Audace. Qualité de l’âme, qui incite à accomplir des actions difficiles, à prendre des risques pour réussir une entreprise considérée comme impossible » (source : cnrtl).

    Par corollaire. Manquer d’audace. Reculer devant les actions difficiles. Se laisser convaincre qu’une entreprise soit impossible. Se révéler trop conservateur pour prendre les risques qu’une telle entreprise exige.

    Par analogie. « Lâcheté. Manque d’énergie ou de vigueur morale (d’une personne et p. méton. de son comportement) qui témoigne d’une abdication devant l’effort » (cnrtl, toujours)

    Et encore :

    « Risque. Danger éventuel, plus ou moins prévisible, inhérent à une situation ou à une activité. » (encore)

    « Éventuel. Dont on ne peut savoir quand il se produira, ni même s’il se produira. » (oui, oui)

    Par corollaire : prendre des risques, c’est se lancer au devant d’un danger qui peut ou non se produire. Faire preuve d’audace, c’est se lancer au devant d’un danger incertain au profit d’une entreprise perçue comme impossible. Dans l’espoir qu’elle réussisse. C’est aussi suivre ce qui, en nous, nous pousse au-devant des actions difficiles, c’est-à-dire celles qui réclament des efforts. C’est n’abdiquer ni face à l’effort ni face aux obstacles et se préparer au danger éventuel.

    Par extension, c’est anticiper le risque et ses conséquences. S’en prémunir ou se solidifier face à la possibilité du choc (éventuel) à venir.

    « Vous manquez d’audace », m’a-t-elle dit. Et je ne voyais pas ce que ça venait faire là. Ce n’est pas tant la lâcheté qui m’empêche que le rabougrissement de mon audace. Où est-elle passée ? A-t-elle été trop peu encouragée par ma vie facile ? Trop peu développée ? Quel serait l’équivalent d’ »aller à la salle de sport » pour muscler mon audace et renforcer mon endurance face au risque et à l’effort ?

    Un programme d’actions audacieuses. Une par jour au minimum. Faire quelque chose de difficile et prendre des risques pour la réussite des envies que mon manque de panache a tôt fait de classer dans la catégorie « impossible ». Quand bien même elles le seraient, ça ne justifie pas de ne pas s’y éprouver (« éprouver. Soumettre une (ou la) qualité d’une personne ou d’une chose à une expérience susceptible d’établir la valeur positive de cette qualité. » (source)).

  • 44.75

    Promenades péripatéticiennes autour d’un jardin public, à parler écriture et édition et décisions artistiques et aborder la nécessité de trancher entre toutes les idées qui nous animent, celle que nous choisirons comme point focal là, tout de suite, pour les quelques mois à venir. Les autres devront attendre et c’est dans l’ordre des choses. À trop diviser notre attention, nous ne la portons vraiment sur rien et aucun projet n’aboutit. Je le répète à l’envi : choisir, c’est préférer. Cette disposition bien plus intéressante que l’alternative populaire nous force à regarder dans les yeux la sincérité de notre désir, de la force qui nous porte à cet instant, de ce qui nous allume et nous meut. C’est cela, choisir : préférer ce qui me meut plutôt que ce qui vient à peine titiller l’inertie. Pour cela, je réalise que, de plus en plus, je dois respecter rythmes et temps de sommeil, qu’à me régler sur la dictature du réveil arbitraire, je me réduis à l’ombre de moi-même. Ma pensée devient laborieuse, mon regard s’assombrit, je maugrée et proteste et m’éteint alors qu’une nuit de sommeil complète, pas forcément longue, mais naturelle, me laisse énergique, joyeux, joueur, confiant, prêt à l’action.

    Les promenades et les conversations qui les accompagnent, les déjeuners qui les suivent, deviennent l’espace où l’art prend vie, où la création se fait bouillonnante. C’est là, dans ces moments d’improductivité choisie, de flânerie libre et curieuse, que naissent et germes les graines des projets futurs. Ensuite viendront les heures laborieuses, les décomptes mécaniques de mots, les longues réflexions arc-boutées sur une phrase qui, pour une raison qui nous échappe, ne fonctionne pas encore tout à fait. Les négociations, les compromis avec le texte, la révision de nos intentions et de nos ambitions, la rencontre avec le réel, avec les espaces où bute la volonté, où elle s’incline devant la matière. En attendant, marchons et laissons nos bottes se couvrir de poussière, nos cheveux se colorer de pollen.

  • 44.74

    Revenir au papier. Au geste qui gratte, à la friction de la plume contre le grain de la feuille. Aux notes qui se mélangent, qu’on relit mal, qui, parce qu’on confond les lettres et les mots, prennent un nouveau sens, accidentel mais juste. Il s’agit de revenir à quelque chose de l’essence du travail, de soi à la matière, de retrouver le côté plastique que l’écran et le numérique rendent abstrait. Retrouver le corps et la justesse de ses sensations. Bloquer des morceaux de temps que je consacre à ça sans souci productiviste. Sans savoir à quoi ça peut aboutir, sans savoir si ça aboutira à quelque chose, sans que ça ne doive aboutir, surtout ça, surtout que sans que ça n’ait besoin d’aboutir. Aboutir, c’est nul ce mot. « Toucher un bout, trouver un terme » (cnrtl). Le principe de ce travail c’est l’opposé d’un aboutissement, ce serait un adébutement, ça devrait adébuter, « toucher un début, trouver une origine ». Voilà ce qu’on veut. Que ça initie un projet, une idée, une démarche, une envie, un plaisir, peu importe en fait. Petit à petit les projets émergent. Les projets ne sont pas la finalité de la pratique mais son prétexte. On a un projet pour justifier de se plier au-dessus du papier. Mais le projet est aussi un besoin. Il donne un corps et une direction à une pratique qui, sans lui, resterait superficielle. Le projet oblige à un approfondissement, c’est-à-dire à une plongée non complaisante en soi ou dans l’univers ou dans le personnage ou dans la vérité d’un propos. Le projet concentre et de ce fait, le projet ouvre de nouveaux espaces, auxquels n’aboutit pas une pratique non orientée, parce que par nature, elle n’a pas de raison d’approfondir, pas de cause pour approfondir. C’est une ligne de tension fine et passionnante, que celle-ci, de pratiquer sans enjeu tout en développant des projets qui deviennent l’enjeu de la pratique. La promesse du projet ce n’est l’objet qu’il fait naître mais la transformation qu’il permet chez le praticien. Le reste importe peu. Le reste ce sont des effets secondaires et des ondulations suite à l’impact d’un objet sur une surface. C’est presque mécanique. Physique. Accessoire.

    Difficile dans une société qui martèle la productivité et l’efficacité de faire entendre qu’on ne vise l’efficacité dans la pratique que par pragmatisme. La recherche d’efficacité porte moins sur le volume de textes produits que sur le fait d’éliminer un maximum des frictions qui empêchent le travail d’approfondissement. Qui le réduisent ou divertissent de lui.

    Revenir au papier pour voir émerger des débuts. Des fils à tirer qui n’aboutiront peut-être nulle part, qui mèneront toujours quelque part.