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  • 44. 236


    J’aime être seul. Le silence, l’énergie posée, mes pensées peuvent se déployer en toute tranquillité, à leur rythme et en suivant leur mélodie. Si quelqu’un occupe le même espace que moi, ça devient difficile. Je reste à la surface des choses et mon système nerveux s’affole. Ça me stresse, la présence de quelqu’un, ça me maintient en alerte. Je guette. Je m’attends à être sollicité à tout moment et être sollicité me sort de ma plongée dans mon intériorité. C’est douloureux. Physiquement et psychiquement. Et coûteux. Les efforts que ça me demande de descendre au niveau où mes pensées se forment sont importants. Ils exigent de la concentration et de la vigilance. Si j’en suis arraché, c’est coûteux de redescendre. Je ne peux pas le faire à l’infini dans une même journée. Il y a des paliers à respecter comme dans une plongée en apnée. Si je ne respecte pas ça, je me crame. Je ne peux pas être contraint par le temps des autres, la descente obéit à sa propre temporalité. Je ne peux pas fonctionner à la fois en surface et en profondeur. La solitude m’offre le luxe d’être disponible pour les moments où la descente m’appelle. C’est ça, mon travail, rester disponible et si l’appel résonne, y répondre. Si je ne suis pas là au moment de l’appel, quelque chose ne sera pas exprimé, quelque chose restera ignoré. Je ne sais pas ce que c’est : un truc de mon psychisme, un truc chimique, quelque chose comme l’inconscient collectif ou un truc plus bizarre comme l’univers cherchant à s’expérimenter d’une façon particulière, mais si je rate trop d’appels, je tombe malade. Littéralement. D’abord émotionnellement, puis physiologiquement. C’est mon câblage, je peux lutter contre, mais il finit par me rappeler qu’il est le boss. J’ai appris à me mettre à son service, mais pour ça je dois veiller à maintenir des circonstances favorables et c’est un casse-tête impossible. Je dois doser la présence des autres, l’amour, la solitude, le divertissement, l’effort physique, mon attention, ma nutrition. Ça n’a rien d’une science, je bricole. Je vois ce qui marche et j’essaie de m’y tenir, puis ça cesse de marcher ou je perds en discipline et tout est à recommencer. Le silence et un lieu vide de présence humaine sont des constantes.

  • 44. 235

    Ma vie me paraît être une succession de crises. Peut-être qu’une meilleure manière de le formuler serait de dire que je suis dans une recherche constante, et qui dit recherche dit interrogations. J’interroge mes possibles et mes horizons, ma curiosité me pousse à demander : « quoi d’autre ? » et « comment ? » et à vouloir essayer autrement, toujours, comme un enfant détruit son château de cubes et se lance dans une nouvelle construction. L’objectif pour moi n’a jamais été d’arriver, mais de rester en mouvement. L’existence est un changement perpétuel. On dit que l’intégralité de nos cellules se renouvellent tous les 7 ans. Selon cette grille de lecture, j’ai achevé 6 rotations cellulaires. Je suis dans la septième. Septième identité cellulaire, septième identité tout court. La continuité de soi est une illusion, une fabrication de l’esprit qui veut contrôler un réel chaotique. Si rien n’est stable, il panique et s’arcboute sur ce qu’il croit connaître, qui n’est qu’une réduction temporaire du réel par ses biais de perception, une manière de s’autoconfirmer dans l’illusion de sa propre stabilité. Je le vois : mes goûts changent, mes désirs changent, je suis obligé de me rappeler consciemment certains des mes engagements vis à vis de moi-même. Je redéfinis mon cadre chaque jour, sans quoi je dérive. L’effort de préserver la continuité comme indice de son caractère contre-nature ? Maintenir la continuité occupe la majeure partie des efforts de notre civilisation, de nos journées. Même si on ne fait plus l’effort consciemment, nous nous ajustons sans cesse pour coller à l’image que nous avons commencé à donner de nous-même. C’est nécessaire pour une vie collective harmonieuse. Si on épousait le chaos comme règle, la société telle qu’on la connaît n’existerait pas. [Note à moi-même : envisager un projet futur où le chaos sert de fondement à la société ; voir du côté de L’Homme dé et de la Cour du Chaos dans l’Ambre de Zelazny ; et de mémoire dans un des textes de la Trilogie New-Yorkaise d’Auster]. Ça ressemblerait à quoi, à mon échelle, d’épouser ma nature chaotique ? Chaque jour j’endosserais un archétype différent, je changerais de garde-robe, de manière de m’exprimer, d’aspirations. Je serais tour à tour businessman, artiste, employé des impôts, vagabond, fleuriste, employé de bureau, prof, élève… en fonction de mon envie du jour. Je pourrais sauter dans un train ou un avion et m’installer dans un autre lieu pour la journée ou pour une heure ou pour un an (la nature même du temps doit rester libre et sujette aux sursauts chaotiques de l’existence). Le plus dur, ce serait les relations. Sans stabilité, comment pourraient-elles exister ? Se maintenir ? Peut-être n’aurais-je que des amitiés de passage. Peut-être recroiserais-je certaines personnes. Avec le même archétype ?

    Ça ouvre tellement de questions !

    Le besoin de stabilité est-il un besoin de survie ou l’est-il devenu avec le développement de l’agriculture ? Je me sens plus nomade que sédentaire, et pourtant je vis depuis 16 ans dans la même ville. Je suis un nomade contrarié, un nomade fixé, mais ma fixation est temporaire, circonstancielle. [Note pour un projet futur : suivre un nomade qui se fixe. Comment son nomadisme s’exprime-t-il ? Quelles circonstances le contraignent à la sédentarité ? Finit-il sa vie sur place ou reprend-il la route ? À mettre en parallèle d’un sédentaire contraint à l’instabilité géographique. Quelles circonstances l’y poussent ? Comment s’exprime son sédentarisme dans le mouvement ? Finit-il sur la route ou réussit-il à s’ancrer ? Tous nos destins n’épousent pas nos natures ; et juger quelqu’un à la manière dont son destin le contraint peut nous faire passer à côté de son essence].

    J’ai l’impression d’être constamment sur un seuil. Je plonge dans une expérience. Elle m’ouvre des portes, je plonge dans la suivante, et le cycle continue. Les personnes qui recherchent la continuité disent « tu ne vas jamais au bout des choses », mais de mon point de vue c’est tout le contraire. J’arrive au bout et je bifurque, je ne m’attarde pas. Mais ce sont des paradigmes différents, rien d’autre. Trouver son paradigme existentiel et vivre en accord avec lui, ça me semble être la mission de chacun, et on ne devrait pas se mêler du paradigme des autres. Sauf s’ils nous le demandent. Sauf pour affiner le nôtre. Jamais pour condamner ou juger ou rejeter. Ouvrir son cœur et sa tolérance à toutes les nuances de l’humain, c’est ce que je trouve le plus formidable dans cette vie : la découverte et la rencontre de l’altérité.

  • 44. 234

    Ok, alors je joue à un jeu de temps en temps, qui s’appelle Glyphica et qui est, essentiellement, un jeu de frappe. Tu tapes de mots, c’est gamifié. Tu apprends à taper plus vite et en faisant moins de fautes. L’autre fois, j’ai joué et à la fin d’un niveau, il m’a donné une moyenne de 108 mots par minute. Si on vise 265 mots par jour, en 3 minutes, c’est plié. 3 minutes par jour pour écrire un roman en un an. Et même pas, puisque le vrai calcul, c’est 265 mots tous les deux jours. Alors d’accord, il y a une différence entre taper des mots aléatoires dans un environnement de jeu et construire des phrase complètes avec un semblant de cohérence logique et sémantique, en ajoutant de la ponctuation et en réfléchissant à ses idées ; mais j’ai établi que l’objectif était de 265 mots de premier jet, ce qui est la version la plus proche d’une écriture automatique quo’n puisse avoir. Et quel est le vrai ratio de différence entre l’environnement ludique et l’environnement réel de frappe ? C’est ce que je veux établir, parce que j’ai parlé ici ou là de vingt minutes par jour, mais s’il s’avère qu’on peut atteindre 265 mots en 5 minutes sans trop se faire violence (c’est-à-dire en prenant quand même un peu le temps de penser et en corrigeant ses coquilles au fil de l’écriture, ce qui n’est pas la manière la plus efficace d’écrire — mieux vaut écrire en laissant les coquilles et corriger en batch à la fin de la session), alors ça change la donne. N’importe qui peut dégager 5 minutes par jour. (Top. 274 mots en 4’35.)

    Imaginons une journée particulièrement laborieuse où il nous faut quatre fois plus de temps pour écrire que d’habitude ? Il faudrait vingt minutes pour atteindre son quota seulement ces journées-là. Le reste du temps, on tournerait autour de 3 à 15 minutes, disons, pour avoir une fourchette généreuse. Avec un bon cadrage en amont (qui peut se faire pendant une autre activité comme conduire, marcher, faire la vaisselle, étendre sa lessive, tous ces moments que l’on s’empresse de remplir de bruit (podcast, insta, etc.) en se faisant croire qu’on apprend des choses), il ne devrait pas y avoir trop de journées difficiles. C’est quoi, un bon cadrage ? Décider d’où va une scène, avoir un personnage en tête, connaître son décor ou simplement avoir les bonnes questions à poser à son texte. Je lisais Devenir Sensible ce matin, et elle parle justement de ça, des questions comme invitation. Je mettrai la citation1 plus tard, pour ne pas casser le rythme de ma frappe. Je suis en train de tester l’hypothèse, mais il se pourrait bien que cet découverte mathématique accidentelle, ce symbole des 265 mots soit sur le point de révolutionner ma pratique.

    C’est vertigineux, parce que n’avoir à rédiger que 5 minutes par jour, ça laisse 23h55 de libre pour tout le reste : vivre, dormir, gagner de l’argent, se divertir, réécrire, marketer… Si mon quota de production est rempli en 5 minutes, je n’ai pas à souffrir de ne pas écrire assez. Alors oui, il y a une autre dimension, qui est celle de l’expérience que j’ai envie de vivre avec mon écriture, et ça c’est quelque chose (546 en 9’47) qui n’est pas lié à la productivité, c’est la qualité de l’expérience d’écriture, le plaisir d’être dedans, de plonger dans l’imaginaire du texte, dans les sensations de l’écriture elle-même, mais si je me libère de la crainte de ne pas écrire mon livre parce que j’ai déjà écrit les 265 mots qui me garantissent de l’écrire, alors je suis libre de me perdre complètement dans l’expérience, et de vivre à fond le plaisir de ma créativité, je peux explorer et me perdre et écrire des débuts de trucs, ou des fins de trucs, ou des milieux de trucs, m’amuser avec des personnages et des décors qui n’ont pas besoin de faire partie d’un projet. Totale liberté ! Total plaisir coupable de l’écriture inutile, celle qui n’a pas besoin de rendre des comptes, d’être rentable, de contribuer à une vision artistique. C’est un truc de dingue !

    Ça change tout le paradigme. Et ça élimine la question de l’endurance créative. Si je me donne un objectif long, comme 3 ou 4 heures de production par jour, ou même une simple heure de concentration, ça suppose que j’aie du carburant, des idées, des objectifs qui occupent ce temps-là. Et ça peut être challengeant. Mais si je ne dois tenir mon attention concentrée que pendant 5 minutes, CINQ minuscules minutes, alors il n’y a plus aucun obstacle pratique. Tous les obstacles qui restent sont ceux de la résistance psychique et émotionnelle, ou les indécisions face au projet, les trucs que je n’ai pas encore bien définis (800 en 14’38) par rapport à ce que je veux faire du projet, et ça, ça peut se résoudre en-dehors, dans les temps libres dont je parlais tout à l’heure.

    INCROYABLE !

    Quelques règles : pendant cinq minutes, écrire sans s’arrêter, sans réfléchir, idéalement sans corriger les coquilles. Il suffit de dérouler le fil d’une idée, d’un moment dans le texte. Il suffit de se laisser porter par une intuition ou mieux, une décision créative qui précède le moment d’écriture. Ces décisions se prennent en laissant mûrir le travail déjà fait, en s’interrogeant sur les options qu’il ouvre et sur les choix créatifs qu’il impose et en FAISANT ces choix, qui sont souvent arbitraires ou intuitifs. Ce qui complique l’efficacité rédactionnelle, c’est qu’on cherche à faire des choix qu’on n’a pas nommés en même temps que l’on écrit. Encore une fois, un choix, ça peut être une simple question que l’on se pose et que le texte explore. Comme : « il se passe quoi s’il ne me faut vraiment que 5 Minutes pou récrire 265 mots et vraiment que 265 mots tous les deux jours pour finir un premier jet de (petit) roman en un an ? » La réponse viendra dans le texte, qui est l’espace de la pensée. En écriture créative/de fiction, c’est la même chose : « il se passe quoi si John est en fait le père biologique d’Estelle ? » je n’ai pas besoin de décider si c’est le cas, juste d’explorer les conséquences dans le texte. John ou Estelle peuvent porter ce doute et réfléchir eux-mêmes aux implications que cela aurait. Il ne s’agit pas de tout décider à l’avance, mais de décider ce que l’on confie au texte. C’est une nuance importante. Essentielle, même.

    J’ai arrêté de compter, j’arrive à 20 minutes et 1092 mots, soit 32 de plus que 265 mots toutes les 5 minutes.

    Le texte est lourd, sans doute surchargé, répétitif par endroits, mais assez dépourvu de coquilles. Surtout, c’est un bon premier jet. Il a permis qu’émergent plusieurs idées fortes et plusieurs réalisations que je n’avais pas identifiées avant de commencer à rédiger. C’est un énorme changement de paradigme pour moi.

    —

    1. « Qu’est-ce que cette accumulation de questions déclenche chez vous ? Avez-vous envie de répondre systématiquement ? Cela vous donne-t-il le tournis ? Voulez-vous en rajouter ? En choisir certaines plutôt que d’autres ? Ne pas tout lire ? Lire en diagonale ? Lire une phrase sur deux ? Comment maintenir votre intérêt ? […] Choisissez les questions qui retiennent votre attention et qui vous rendent curieux. Il s’agit d’effectuer des choix en fonction de ce qui attise votre intérêt, de ce qui vous préoccupe en ce moment. Il ne s’agit pas d’être exhaustif·ves. Ce sont juste des pistes lancées. »
      Julie-Kazuko Rahir ↩︎
  • 44. 233


    Faire l’amour à la nature. Marcher. Respirer. Sentir la ville s’arracher à mes poumons. Le vent chasser les mauvaises particules, la pluie laver le stress, et les cloches des vaches, les cloches des vaches comme la lumière d’un phare pour me repérer dans le brouillard. Quelques fleurs, quelques cailloux, quelques brins d’herbe, les chemins d’hiver tracés dans la terre. Au retour, de l’eau plein les cheveux, quelques quintes de toux régénératrices, et le dos un peu fatigué. Hum. Il faudra veiller à ça, ajouter de nouveaux étirements à ma routine du réveil. Les mots sortent paresseusement de leur léthargie. Mes idées encore encombrées du bruit de la rentrée et des responsabilités du travailleur indépendant (indépendance = liberté = responsabilité). Petit à petit, le silence, l’air pur, la hauteur prise littéralement et symboliquement sur le monde de tous les jours (passer du niveau de la mer au niveau de raréfaction de l’oxygène peut avoir cet effet là), apaiseront la cacophonie. Même si je me trimballe partout où je vais, j’ai bon espoir de me foutre un peu la paix cette semaine et de pouvoir apprécier de, juste, être là.

  • 44. 232

    Déconnecter. De soi. Du monde. De l’omniprésence des stimulations, des autres, des exigences du monde. Oublier les luttes en cours dans le monde. Ecouter la nature. Le vent, le tonnerre sur la montagne, le chant des criquets. La lenteur. Rien ne presse. Les humains peuvent bien s’agiter, le temps minéral se compte en millénaires. Elles en ont passer, des folies, ces silhouettes dessinées dans le contre-jour de l’horizon. Leurs visages ont changé, mais elles restent, posées, tranquilles, vivantes. Dans leur présence, on se rappelle de l’importance toute relative de nos préoccupations.

    Vivre ici ?

    Partout où je suis, je trimballe mon esprit cabossé, mes ambitions grippées, mes bizarreries et mon indifférence face à la course du monde.

  • 44.230

    Dimanche. Les cloches résonnent dans la ville, vestige d’une tradition désuète. L’appel de la montagne grimpe en intensité. Les souvenirs ne sont pas chargés de la même émotion que les événements qui les composent. Pas de musique. Comptes d’apothicaire : ça ira. Ça va tirer, mais ça ira. Lecture décevante ce matin. Autocentrée, et qui revendique son autocentrage. Et puis une espèce de fausse conclusion qui justifie le foirage narratif. Quelques idées jetées en vrac dans un shaker ne font pas une bonne histoire, n’en déplaise à ce monsieur. C’est comme si je prétendais que ce blog était autre chose qu’un fourre-tout de mes humeurs. Mais bon, on ne peut pas toutes les réussir, et on produit ce qu’on peut quand on est en crise existentielle.

    Allez, c’est dimanche et mes courbatures me réjouissent. Utiliser son corps, il n’y a rien de mieux dans cette civilisation virtuelle. J’ai hâte d’achever de me sortir de l’inertie qui m’englue encore. J’ai hâte de jaillir de l’autre côté de ce tunnel de lutte interminable.