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  • 44. 220

    Publier tous les jours me structure. Pendant quelques temps, ces dernières années, je me sentais flottant et je ne trouvais plus le chemin de cette écriture. Il revient. Il revient parce que j’ai fait le travail sur moi, parce que j’ai commencé par la routine avant de chercher le sens, et parce que c’est l’automne.

    Publier tous les jours me pousse à trouver quelque chose à dire, m’encourage à expérimenter les jours où je ne trouve rien, me force à entendre ma propre voix. Je ne publie pas pour être lu, ni pour engager une conversation, mais pour la rigueur du rendez-vous et de l’engagement. J’écris dans mon carnet, des choses que je ne publie pas. Publier invite la présence, même discrète, d’un regard tiers.

    La langue n’y est pas la même, le langage et les idées se structurent différemment que dans le carnet. Quand je publie, je m’entends écrire, dans le carnet je suis pris par les idées et la forme n’existe pas à mes yeux, elle n’est que fonctionnelle.

    Pourtant, je ne réécris pas les textes publiés, je ne corrige pas, c’est du pur premier jet. Mais ce premier jet-là n’est pas le même que les idées et les questions et les émotions jetées chaque matin dans mon cahier.

    Je retrouve le pourquoi qui m’avait déserté. Publier tous les jours me structure et la structure m’apaise et l’apaisement ouvre les vannes de mon inspiration dans la création et dans l’existence. Je suis simplement mieux quand je publie tous les jours et pourquoi voudrais-je bouder cela ?

    Ce n’est pas magique, ça n’enlève pas les baisses de moral, les doutes, les peurs, l’angoisse, mais ça contribue à les estomper.

  • 44. 219

    Souvent tiraillé entre l’idée d’une voix immanente, une sorte de pensée personnelle et intime qui suffirait à alimenter mon discours — quand j’écris de la fiction, c’est plutôt cette voix-là qui conduit l’embarcation — et le constat du dialogue qui naît quand je lis et que je discute. Ma psy m’a dit d’arrêter de m’appuyer autant sur la pensée des autres, mais je ne pense pas qu’elle voulait dire que je devais m’en couper complètement ; je pense qu’elle voulait dire que je n’avais pas besoin de penser à travers les autres. Quand je perds confiance en moi, que mon estime de moi est basse, quand le doute prend le dessus, que le vertige me fait trébucher à l’intérieur de mon existence, je tends les bras pour me raccrocher aux branches de pensées mieux structurées, d’idées qui me paraissent solides.

    Je vois souvent ma psy dans mes moments de doutes, ceci explique peut-être cela.

    Je reviens à la lecture de non-fiction, moins pour son côté fonctionnel (guides, manuels) que pour sa manière de me renvoyer le reflet de ma propre réflexion (billets d’opinion, essais). La semaine dernière, je lisais un article de Derek Sivers sur son mode de vie et j’ai été frappé par la réaction complexe qui m’a traversé : à la fois exalté (« c’est possible de vivre comme ça* ») et rebuté (« ce n’est pas une manière complète de vivre »). J’ai mis du temps à démêler ce qui, d’un côté m’attire et ce qui, de l’autre, me manque.

    * « comme ça », c’est en (presque) total ermitage, immergé dans le « travail« , en autosuffisance. J’entends le besoin de solitude et la capacité sociale limitée, mais la mienne est plus grande, peut-être, que la sienne, et mon besoin des autres, de la scène, des cafés en terrasse, des flâneries, est important. Je ne supporte pas le téléphone, qui me demande un effort d’attention plus important que le fait d’être avec les personnes. Je m’appuie beaucoup sur le non verbal dans ma communication et me l’enlever, c’est me priver d’un important canal de compréhension.

    Alors je reprends une pratique de lecture plus active ; pas uniquement des articles, mais des livres qui développent des pensées complexes (pas toujours évident, puisque la mode dans beaucoup d’essais semble être à l’accumulation d’articles courts plutôt qu’au développement d’un fil de pensée complexe).

    Je lis sur mes pratiques (le butô, la scène, le clown, le dessin et la composition visuelle), je vais me remettre à lire sur l’entrepreneuriat, sur la PNL, l’hypnose, le marketing, sur les pratiques qui m’ont accompagné au cours de ma dernière décennie.

    Je garde un regard critique sur tout le courant stoïque qui semble sous-tendre une bonne partie de l’idéologie du développement personnel et professionnel. Je me demande à quoi ressemblerait une idéologie basée qui ne fuirait pas l’émotionnel. Je range ça dans un coin pour un possible futur projet d’écriture.

    Pour l’instant, j’ai besoin de remplir ma tête d’idées nuancées et longuement développées. Je n’ai pas besoin d’un nouveau mème sur Instagram ou d’un nouvel article synthétisé par l’IA, d’un flash actu ou d’une réaction épidermique à un événement, mais plutôt de pensées complexes aptes à faire émerger une matière foisonnante et qui réclame un effort cognitif de ma part.

  • 44. 218

    Parfum de rentrée. La pluie tambourine sur les toits. Drôle de manière d’envisager la vie, de se caler sur un rythme abstrait, vaguement hérité des anciennes saisons. L’énergie se concentre, l’inertie se transforme à nouveau en mouvement et l’urgence revient toquer à la porte. Les administrations se rappellent de nos existences, le cycle des factures reprend, je les chasse d’un revers de main (qui ressemble à un clic sur l’ordre de paiement) comme des mouches insistantes. Exister, c’est quoi ? Vivre, c’est comment ? Se pardonner pour les souffrances causées, s’armer pour ne pas les répéter. Faire de son mieux pour être une meilleure personne. Plus tendre. Plus apte à communiquer ses besoins affectifs et ses fragilités. Sincère dans ses efforts. Jamais rien lâcher des objectifs difficiles que je poursuis. Écrire et me demander pourquoi. Pour dire quoi ? Pour qui ? Dans un monde qui m’apparaît de plus en plus hostile si je me fie aux médias. De plus en plus réjouissant si je fréquente les humains. La rentrée, c’est une abstraction à laquelle il est difficile d’échapper. Prendre des vacances, je ne connais pas. Ma vie entière est construite autour de ce que j’aime faire et réaliser.

    « Tu sais que j’emploie beaucoup le mot travail. J’aime ce mot qui m’évoque un grand potentiel poétique et créatif. Je le rattache à une nécessité, liée au fait que je vais mourir un jour, et que mon travail est une façon enthousiaste de répondre à ma peur et mon angoisse existentielle. J’ai croisé en revanche des gens qui ne l’aimaient pas parce qu’il les renvoie à la discipline, à l’école, voire au capitalisme, à l’oppression. En ce qui me concerne, mon rapport au mot travail n’a par exemple jamais intégré son origine étymologique […] » – Julie-Kazuko Rahir, Devenir Sensible. Pratiquer et penser la scène.

  • [CDD] Découper l’histoire

    [CDD] Découper l’histoire

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    Le « CDD », c’est le Conseil du Dimanche (qui peut arriver en cours de semaine, voire plusieurs fois par semaine), où je partage mes astuces, outils et anecdotes d’écriture pour vous aider à développer votre pratique singulière et arriver au bout de vos projets littéraires.

    Vous connaissez : vous avez une super idée, des personnages et des décors en tête, une piste d’intrigue, vous vous lancez et rapidement il s’avère que l’histoire est plus ambitieuse que vous ne le pensiez.

    Et c’est valable aussi bien pour une nouvelle que pour une saga de trois mille pages (même si je ne voudrais pas me confronter au casse-tête d’une saga de 3000 pages !)

    Vous réalisez qu’enchevêtrer les différentes parties de votre projet pose des problèmes que vous n’aviez pas anticipés, vos personnages vous échappent, les décors s’effacent à l’arrière de l’arrière plan, et la chronologie commence à vous faire des nœuds dans la tête.

    Ça nous arrive à tous !

    Personnellement, j’imprime mes manuscrits et les étale sur le sol et les murs pour mieux voir la composition de mes histoires, sinon je ne m’en sors pas.

    La technique qui aidera à y voir systématiquement plus clair, c’est le découpage.

    C’est en cessant de considérer votre histoire uniquement comme un tout cohérent, et en la voyant comme une succession de segments reliés les uns aux autres, que vous pourrez retrouver un sentiment de maîtrise face à l’ampleur de votre projet.

    Une forme connue de cette segmentation, c’est le chapitrage. Découper votre histoire en chapitres revient à créer des unités à l’intérieur du grand ensemble, mais qu’est-ce qui constitue un chapitre ? Comment choisit-on ce qu’on y met ou pas ? C’est souvent arbitraire et pas très aidant.

    Je préfère penser en termes d’unités dramatiques, d’intrigues et de sous-intrigues, de séquences à l’intérieur d’une intrigue, autrement dit : en histoires dans l’histoire.

    Vous pouvez y penser comme à des quêtes secondaires dans l’aventure de votre protagoniste. Ou des sous-tâches à accomplir pour réaliser son projet. Ou des facettes de sa vie, selon votre sensibilité.

    Par exemple, si l’histoire raconte comment votre protagoniste change de vie en déménageant loin et en effectuant une reconversion professionnelle pour, disons, être plus près de la nature, vous savez qu’il aura plusieurs couches à traverser pour réaliser ce projet.

    Trouver un lieu, s’adapter à un nouveau rythme et mode de vie, apprivoiser un nouveau métier, puis trouver un job et apprivoiser son nouvel environnement de travail, se faire une nouvelle vie sociale, etc. etc.

    La manière dont vous choisissez de décliner l’axe principal éclaire la thématique de votre histoire et son ambiance, mais surtout, cela vous aide à voir les unités autonomes à l’intérieur de la grande histoire.

    C’est plus utile que le découpage en chapitre parce qu’une unité dramatique peut être éparpillée dans tout le roman, tandis qu’un chapitre occupe une place fixe dans le livre.

    Par exemple, si l’unité « se faire une nouvelle vie sociale » occupait un seul chapitre, disons le 6e sur 12, ce serait bizarre, ça ferait artificiel. Rencontrer de nouvelles personnes, lier une relation, vivre des choses ensemble, puis d’autres, cela demande du temps et de multiples rencontres qui débordent le cadre étroit d’un seul chapitre isolé au milieu du livre.

    Relisez le paragraphe précédent : une fois que vous avez identifié les sous-couches de votre histoire, vous pouvez les décliner en situations concrètes. C’est ce que j’ai fait en détaillant ce qui me semblait nécessaire pour raconter avec vraisemblance l’axe « se faire une nouvelle vie sociale » de mon histoire.

    Vous voyez comment cet axe est une histoire à part entière, avec ses personnages, ses lieux, ses situations et son potentiel dramatique. On peut créer de l’incertitude et de la tension et des rebondissements autour de n’importe quelle relation, a fortiori une nouvelle relation entre des locaux et un nouvel arrivant.

    C’est comme ça que fonctionne le découpage que j’évoquais plus tôt : vous prenez l’ensemble et le regardez de plus près. Quelles parties distinguez-vous ? Lesquelles peuvent fonctionner comme des histoires dans l’histoire ?

    Une fois que vous avez fait ça, traitez chacune indépendamment.

    N’ayez pas peur de casser l’ensemble. Vous connaissez votre projet, vous saurez utiliser vos personnages et vos décors de sorte à créer du lien entre les différentes sous-parties du texte.

    Vous pouvez écrire chaque « histoire dans l’histoire » indépendamment, en finir une avant d’écrire la suivante. Cela vous évite d’avoir des bouts d’histoires qui flottent et occupent votre espace mental créatif inutilement.

    Dans mon exemple, je pourrais écrire la totalité de l’unité « vie sociale » avant de travailler sur « l’adaptation à un nouveau mode de vie ». Une fois celle-ci finie, je pourrais me consacrer à « découvrir un nouveau métier (formation) » puis finir avec « découvrir un nouveau métier (job) ».

    Cette technique évite de vous embrouiller le cerveau en cherchant à tout faire en même temps, ce qui ne marche jamais très bien. Prenez des notes sur les détails que vous découvrez pendant l’écriture d’une partie pour en intégrer certains dans les autres parties.

    Si dans « vie sociale », je découvre un lieu intéressant, je peux le revisiter dans « vie pro » ou « adaptation », selon ce qui est pertinent. Idem si je découvre un personnage. Et si vous êtes déjà à l’aise avec ces aspects-là, prenez en compte l’état émotionnel de votre protagoniste.

    Pour ce qui est de la construction, une fois que vous avez les scènes de toutes vos unités, c’est un puzzle.

    Pour une bonne partie, la chronologie suffira à dicter où va chaque segment de l’histoire. Certains événements succèdent de manière évidente à d’autres, ou les précèdent.

    Pour le reste, ça peut devenir complexe si vous cherchez à façonner des effets narratifs comme des effets d’annonce, des révélations ou de la préparation-paiement. Si vous êtes familier de ces concepts, faites-vous plaisir. Sinon, concentrez-vous plutôt sur ce qui vous paraît le mieux, même si vous ne savez pas trop l’expliquer.

    Je récapitule :

    • Quelles sont les histoires dans votre histoire ?
    • Quelles sont les étapes dont vous avez besoin pour raconter ces histoires ?
    • Ecrivez une « histoire dans l’histoire » après l’autre.
    • Réutilisez les éléments de chaque petite histoire quand c’est possible.
    • Quand tout est écrit, mettez les segments dans l’ordre chronologique.
    • Faites-vous confiance pour les autres.

    Essayez ça la prochaine fois qu’un de vos projets vous paraît trop compliqué.

    Vous pouvez aussi vous entraîner sur les histoires que vous lisez.

    Ne surintellectualisez pas le truc, il s’agit au contraire de sortir de votre tête en vous fiant à la structure pour écrire plus librement.

    Ne vous souciez pas des chapitres. Soit ils s’imposeront, soit pas. C’est très bien dans les deux cas.

    Les avantages de cette technique sont multiples. En plus de ceux que j’ai déjà cités, vous terminerez plus tôt des sections importantes de votre projet, ce qui vous permettra de

    • vérifier que votre idée fonctionne et qu’elle vous plaît
    • faire lire des textes finis qui se suffisent à eux-mêmes et aller chercher vos premiers retours de lecture
    • renforcer votre confiance dans votre capacité à finir le projet puisque vous enchaînerez les blocs achevés plutôt que d’avoir une grosse pelote dévidée qui n’en finit pas de donner du fil
    • vous arrêter plus tôt si vous vous lassez du projet ou si vous découvrez qu’il n’avait pas d’être aussi complexe, tout en ayant un ensemble cohérent et achevé (et ça, c’est précieux !)
    • vous permettre d’expérimenter plus librement avec la forme, les personnages, la langue, ce qui est plus périlleux sur un projet long

    Notez que vous pouvez aussi bien segmenter à la réécriture pour faciliter vos prises de décisions. C’est ce que je fais avec quasiment tous mes romans pour reprendre de la distance par rapport à la matière.

    Expérimentez et surtout, amusez-vous !

    Anaël « sortez les ciseaux » Verdier

    PS : Pour maîtriser le concept d’unité dramatique, commencez par la plus petite de ces unités, la scène. J’ai créé une formation à suivre en autonomie, à votre rythme, pour vous guider dans cet apprentissage. Maîtriser la scène, c’est déjà maîtriser l’histoire. Ça se passe ici : https://anaelverdier.thrivecart.com/ecrire-une-scene/

    Écrire une scène.

    • Manipulez avec aisance la plus petite unité d’histoire,
    • Ne manquez plus d’idées pour alimenter votre scène sans vous disperser,
    • Rendez votre scène captivante en construisant à partir de son noyau,
    • Découvrez ce que vous personnages font là et donnez-leur la profondeur qui leur manque,
    • Explorez vos décors pour découvrir ce qu’ils ont de singulier à offrir à la scène,
    • Une formation à suivre en autonomie pour 25€
    • 9 modules de moins de 7 minutes chacun.
  • 44. 216

    Les corbeaux du quartier me réveillent comme s’ils m’appelaient à me relever d’entre les morts. Le corbeau, c’est le symbole du rappel à soi. S’arracher à la léthargie et remonter en selle. Traverser la brume, recouvert de lichen et de boue, et émerger de l’autre côté, défait peut-être, victorieux peut-être, cabossé, mais régénéré.

    L’été n’est pas ma saison. L’automne et l’hiver me tendent leurs bras. Dans la fermeté de leur embrassade m’attend mon évidence. Les mots, que les grandes chaleurs avaient fait fondre, se reforment. Ils émergent du magma fondu auquel l’été les a réduits. Fragiles encore, incomplets, ils dessinent les premiers contours de sens de la saison à venir.

    Tout reste à découvrir et à vivre, rien n’est figé. J’irai là où le vent me portera. Qu’est-ce que c’est réjouissant !

  • 44. 215

    Parfois, l’indécision. Faut-il se remettre à l’ouvrage ou se reposer encore un peu. Où est la limite entre la pause, la recharge, et la paresse ? Entre la préservation et le manque d’audace ?

    Résister à l’impératif productiviste sans nier mon désir de réaliser d’autres livres, d’autres objets théâtraux, de m’absorber dans la création jusqu’à oublier de voir le temps passer. Ne pas nier le plaisir que je prends à fabriquer des histoires de toute pièce. Ne pas bouder le bonheur qui en découle.

    Ce qui a changé, c’est que je ne m’identifie plus à ce que je fais. Je ne mesure plus mon estime de ma propre valeur à l’aune de ce que je produis, ce qui ouvre la possibilité d’une création qui est un choix et moins un impératif existentiel. Moins impulsif, peut-être, moins pressé quoique pas moins urgent. Pour autant, ne pas créer continue de m’éteindre à petit feu. À suivre…