Blog

  • 2026 01 19

    Quoi de mieux que d’écouter Jean Leloup pour commencer cette journée ?

    Ma 44e rotation autour du soleil s’achève en même temps que la bougie consumée coule au fond de la bouteille recyclée en bougeoir d’appoint. Comment cesser de donner de l’attention aux enfants braillards et bagarreurs qui se croient maîtres du monde ? Qui ne sont pas moins mortels que les autres humains. Pas moins fragiles.

    Façonner de la douceur et de l’espoir.

    Je me rêve une vie de saltimbanque cabriolant sur les rues pavés des villes du monde, semant paillettes et rêves dans les yeux des spectateurs de hasard. Lecture symbolique autant que littérale de la bohème gentiment désuète dans le monde marchand.

    S’ouvre un cycle de recherche de l’avant-langage. Suivre l’élan du corps et le laisser dicter la forme qui sera, plus tard, reprise par le langage. Écouter les indices légers déposés par la psyché. Sur quoi se porte mon attention ?

    Je veux trouver les mots qui disent la simplicité. Recherche artistique sans énonciation trop littérale.

    Recherche artistique.

    Ce que je veux.

    Ce que je suis.

    Ce que j’observe.

    Et me laisser porter sans attente d’atteindre la moindre destination. Focus sur la pratique comme étant sa propre finalité.

  • 2026 01 17

    À court de café et de feu pour la bougie. Routine matinale impossible. Humeur méchante. Je grogne, je ne mords pas. Ça viendra.

    La pluie martèle le zinc de la toiture. La guirlande électrique projette son halo cuivré sur les épines déjà friables du sapin. Le goût sans intérêt du café acheté en urgence à l’épicerie du quartier me rend encore plus grognon que son absence. La serpillère absorbe ma frustration.

    Pourquoi ne trouve-t-on que des carnets lignés dans les papèteries ? Les gens ont-ils à ce point besoin d’écrire droit ? Est-ce une manière de retrouver de l’équilibre dans ce monde dont la dégringolade semble ne devoir connaître aucune fin ?

    La bougie, noire, dégage une flamme beaucoup trop longue. Je rêve d’une cheminée où crépiterait un feu enveloppant. La fierté primaire d’avoir su bâtir un foyer, par quoi j’entends un empilement de bois équilibré de telle sorte que l’oxygène s’y diffuse en quantité suffisante, que les différentes épaisseurs de bois s’y enflamment en succession ni précipitée ni trop lente, qu’il ne réclame qu’une infime supervision, que l’attention puisse se relâcher, confiante dans la durabilité du brasier, et que la chaleur ait tout loisir de me remplir de plaisir.

    Dans mes oreilles, des rappeurs québécois jonglent avec la langue. Mon téléphone vibre d’effusions d’amitié. Ma frustration dissipée, je commence à m’endormir. C’est mon jour de repos.

  • 2026 01 16


    Écrire depuis avant le langage quand l’idée appartient encore au corps. Sensation fugace. Impulsion de mouvement. Grondement. Grognement. Force silencieuse. Écrire pour remplir le temps. Le faire chair. Renforcer sa densité. Temps compact. Dans le temps habité, une minute contient une vie. Par la création, nous échappons au temps seulement rempli, au temps passé, au temps comblé, désœuvré (= dont on ne fait pas œuvre). Chaque seconde sculptée en une pièce artistique.

    Le temps vécu.

    Créer, c’est l’opposé de se divertir. Si se divertir c’est occuper la vie avec du vide, créer c’est l’investir avec du plein. Tracer chaque entrelacs d’attention. Noircir d’âme. Tisser le temps au fil argenté. Lorsque l’on partage l’œuvre créée et qu’elle réussit à embarquer un tiers, lecteur spectateur coauteur participant volontaire de la création en train d’avoir lieu, alors l’existence devient dense pour une multitude. Cet objet qui n’existait dans l’expérience que du rêveur, cet objet devient le rêve de qui le reçoit, l’accueille en soi comme un nouveau fragment de son identité. L’entité « Je » est aussi constituée des œuvres qui l’ont touchée. Alors lever l’oreille afin de capter les vibrations sourdes du monde en soi de soi dans le monde de l’altérité dans sa singularité de l’écho de son singulier répercuté dans l’autre. Agripper un filament, dévider la bobine duquel il dépasse, enrouler nouer dénouer agencer jusqu’à cerner ce que ce fil-là peut dire de ce moment-ci.

  • 2026 01 15

    2026 01 15


    L’absence de charge mentale, ou plutôt la répartition de la charge mentale dans les espaces (au P., le domestique ; à D. le pro) m’ouvre la possibilité de me concentrer, c’est-à-dire de travailler sans interruption, c’est-à-dire ne pas brancher l’internet à mon ordi quand je suis au bureau, c’est-à-dire avoir le luxe de faire face au vide quand c’est nécessaire, c’est-à-dire de plonger en moi sans être rappelé à la surface de manière inopportune, c’est-à-dire être entouré de pairs qui font eux aussi leur métier, c’est-à-dire un métier d’art, c’est-à-dire qui mesurent la fragilité de ces plongées, c’est-à-dire qui partagent une certaine réalité et certaines valeurs et certaines frustrations et certains rêves et une nécessité certaine d’engagement, c’est-à-dire de prise de risque personnelle, c’est-à-dire de vertige, c’est-à-dire de peur et de doutes et de hargne dans la persévérance et de virulence dans la sensibilité. Je découvre, donc, que cela me facilite le rêve et la projection et que je peux envisager de nouvelles formes à mon travail sans me sentir désespéré d’avance, interrompu d’avance, coupé dans mon élan d’avance, arrêté en d’autres termes avant même d’avoir démarré. J’imagine ce que cette nouvelle sensation de capacité, multipliée par deux ans, nettoyée des scories de mes réflexes défensifs passés, des évitements programmés pour ne pas souffrir de la frustration répétée, des intérêts composés de la déception de ne pas pouvoir, ne serait-ce qu’avoir eu le temps de, ne serait-ce qu’ébaucher, ne serait-ce que le début, ne serait-ce que l’amorce, ne serait-ce que d’une pensée embryonnaire, ne serait-ce que fragmentaire, ne serait-ce qu’une trace microscopique de potentialité créative. J’imagine, mon système nerveux essoré de toutes ces années de lutte pour m’arracher ici et là quelques onces de concentration, toutes les nouvelles possibilités de création qui trouveront une forme et l’espace de s’inviter dans le monde.

  • 2026 01 14


    Bureau sombre. Lumière fuyante d’un après-midi de janvier. Dans moins d’une semaine, je boucle un nouveau tour de soleil. M. m’a dit à midi : « c’est pas un concours » quand j’ai ajouté ma date d’anniversaire au pool qui se formait au centre de la table. N’empêche, c’est moi qui est la plus proche. Lundi. Je ne serai même pas à la maison. Ou alors je passerai exprès, pour apporter du gâteau avant d’aller clowner. Je serai dans le quartier. J’ai rendez-vous chez la psy en fin de matinée. Ce sera un passage vif-argent. Mais c’est vrai, c’est pas un concours, juste une maladroite manière de m’inviter dans le collectif. Comme de monter, mais trop tôt, pour me joindre au groupe, et de manger tout seul en attendant la venue des autres. Moi et ma maladresse sociale. J’aimerais m’assumer mieux. Je veux dire, ne pas craindre d’être en représentation et de ne pas savoir quoi faire. C’est un peu l’impression que ça me donne à chaque fois que je suis jeté avec d’autres gens : je suis censé connaître mon rôle, mais je l’ai pas reçu, ou je l’ai pas bossé, ou j’ai tout oublié. Alors je tente un truc, je jette une proposition, qui tombe souvent à plat. Au bout d’un moment, les gens me connaissent et ça va mieux. C’est moins bizarre. Je crois être le seul à vivre ça, mais c’est sans doute pas vrai. On est peut-être tous dans ce cas. Tout le monde a retenu mon prénom. Je suis épaté. A. m’a posé plein de questions sur le clown. J’ai adoré. A. dont le père est gamer. Ça je l’ai retenu. C’est une phrase qu’on retient : « mon père est gamer ». Je pense qu’on retient autant « mon père est clown ». C’est autrement mémorable que « mon père est charpentier », qui est plus commun. C’est le côté pas commun qui nous frappe l’imaginaire. En vrai, quand on analyse, on se rend compte que la majorité des joueurs sont des adultes, puisque le jeu vidéo a pris son essor dans les années 80-90. On est en 2026 quand même. Beaucoup des jeunes gamers des débuts ont cessé d’être jeunes. La probabilité qu’un paquet d’entre eux soient parents est élevée. Moi-même je joue, même si je me qualifierais pas de gamer. Je joue comme ça. De temps en temps. C’est un hobby. Et je suis père. Mon fils pourrait dire « mon père est un gamer ». Et un clown. « Mon père est un clown gamer ». J’aimerais faire du drag, aussi. J’y ai pensé devant une série d’Emma de Caunes. Une fille trouve refuge chez son père et la scène (c’est un court-métrage) se passe pendant que le père se transforme. La fille lui raconte ses problèmes de mec et le père se prépare. Je me suis dit « ça pourrait être C., cette fille, dans quelques années ». « Mon père est un gamer clown et drag », elle dirait. Pourquoi pas ?

  • [1pàlf] D’où écrivez-vous ?

    * cliquez ici si vous préférez lire ce message dans votre navigateur *

    Si ce mail vous est utile, transférez-le aux auteurs de votre entourage ou offrez-moi un café.

    Bonjour !

    Exercice d’échauffement

    Imaginez le livre que vous aimeriez écrire et rédigez-en une description : est-ce un roman, une nouvelle, un recueil, un fixup ? Dans quel genre ? Pour quel public ? Qui sont les personnages (donnez-nous des détails inattendus à leur sujet) ? Quelle(s) intrigue(s) s’y déroule(nt) ? Où se passe-t-il (développez la singularité de l’univers choisi) ? Quelles émotions provoque-t-il ? Comment y est travaillée la langue ? Comment définiriez-vous son style ? Quel thème traite-t-il et avec quel point de vue ? Y développez-vous des arcs relationnels particuliers ? Lesquels ? Comment ?

    Ne cherchez pas à répondre à toutes les questions d’un coup, picorez.

    Ne cherchez pas la description parfaite, jouez avec différentes façons de le décrire.

    Amusez-vous et découvrez de nouvelles facettes de votre projet à chaque fois que vous faites cet exercice.

    Méthodes d’écriture

    J’utilise un pluriel parce qu’il s’agit plutôt d’un ensemble d’outils que vous choisissez d’employer, dans un ordre variable, dans une visée pragmatique : amener le texte à sa prochaine étape d’aboutissement.

    Plutôt que de chercher LA méthode qui fonctionnera à tous les coups (elle n’existe pas), familiarisez-vous avec les différents aspects de l’histoire et apprenez comment vous pouvez agir sur eux.

    Votre objectif est toujours d’arriver à la version la plus aboutie de l’histoire (qui n’est en aucun cas une version parfaite, mais la meilleure version possible dans votre contexte).

    D’où part votre écriture ?

    Je parle souvent d’écrire à partir du corps.

    Puis quand je parle de techniques, je donne l’impression de dire qu’on écrit avec le mental et la logique.

    Cette question de savoir d’où part le texte est cruciale. Elle nous aide à savoir comment travailler, quels rituels mettre en place pour nous rendre disponible au texte.

    Elle nous donne aussi des critères pour déterminer si un projet nous correspond, ou pas.

    Écrire à partir du corps

    Le mental, la pensée, la réflexion articulée logique, appelez-la comme vous voulez, est un espace bruyant.

    On y trouve nos propres idées, mais aussi celles auxquelles nous exposent les médias, les réseaux sociaux, nos lectures, nos discussions, nos humeurs, la météo, la saison…

    On y trouve beaucoup d’automatismes de pensée, qui sont comme des disques rayés que nous ne reconnaissons plus comme tels.

    Écrire à partir du corps est une manière de nous relier à un noyau plus intime, plus singulier, je ne veux pas dire plus « vrai », parce que ce serait schématique mais disons (un peu) moins parasité de notre être-au-monde.

    Quand les auteurs me demandent comment être originaux, je leur réponds d’écrire de manière plus singulière.

    L’originalité ne vient pas d’un effet stylistique, ni d’une idée inédite. Elle vient du regard que vous portez sur le monde, des nuances de votre expérience que vous prenez le temps de remarquer et de déceler dans votre façon de ressentir une situation, une relation, un lieu, un élan qui vous met en mouvement.

    Ces nuances s’expriment dans votre expérience directe : vos perceptions, les tensions et détentes de vos muscles, les courants qui traversent votre système nerveux, les choses que cela vous fait que d’être là, à vivre cette expérience.

    En affinant notre présence à soi, en gagnant en finesse dans la perception de nos réactions corporelles, nous gagnons en précision émotionnelle. Il y a quelque chose à raconter. Quelque chose de singulier et de subtil. Un regard. Une manière de projeter de la lumière.

    Le travail d’écriture consiste donc en deux étapes : remarquer notre sensibilité, puis la restituer.

    Le passage à la logique

    Cette manière de restituer notre expérience nous offre une matière brute.

    J’ouvre ici une parenthèse : auteurs de fiction, nous vivons expériences dans le monde et les traduisons ensuite dans l’univers de nos personnages inventés. L’expérience est de la même nature, mais c’est un·e autre qui la vit, dans sa réalité, en lui apportant ses propres nuances. Je parlerai une autre fois de ce que la fiction permet et des raisons qui en font un véhicule précieux.

    Pour donner une forme à cette matière brute, nous devons prêter attention à l’effet de nos choix d’écriture sur, en vrac et sans exhaustivité, la clarté de notre discours, le plaisir de la langue, la densité du texte, la lisibilité du sous-texte, le rythme de la lecture, l’engagement du lecteur, la « vibration » des décors et des personnages.

    C’est là que l’esprit analytique entre en jeu.

    La maîtrise des outils de langage, de dramaturgie et de narration nous donnent de la marge et du jeu. Sans ces outils, nous sommes impuissants face à la matière brute offerte par notre corps.

    Soit elle « fonctionne »

    Soit elle ne fonctionne pas.

    Soit elle nous paraît esthétique, émouvante, dense, claire.

    Soit elle nous semble laide, indifférente, superficielle, confuse.

    Sans outil pour analyser cette interprétation, nous restons passif face au texte.

    Passer par la logique nous permet de tirer le fil d’une intention : Que veut dire le texte ? Que peut-il porter ? Qui sont les personnages ? Comment les rendre plus fidèles à eux-mêmes ? Y a-t-il une intrigue ? Un point de vue thématique ? Que raconte l’univers si je lui laisse la parole ?

    À partir de cette intention, qui naît du texte et ne le précède pas, je peux penser une structure, un agencement des situations et des mots. Je peux créer des résonances, je peux choisir quoi couper, quoi amplifier.

    Je peux prendre des décisions d’écriture éclairées parce que mon projet va maintenant quelque part au lieu de n’être qu’un surgissement vague et chaotique.

    Intuition et intention

    De là il découle une danse constante où la conscience de l’auteur alterne entre dévoilement et décision ; entre surgissement et agencement.

    Une grande partie de notre art consiste à nous rendre disponible à la source de nos impulsions d’écriture (j’évite le mot « idées », trop restrictif, même si certaines impulsions prennent la forme d’idées), puis à ressentir à quel moment passer de l’impulsion à l’organisation.

    Organiser s’applique ici aux idées, aux étapes du récit, aux manières d’être des personnages, à la forme du texte, à l’intrigue, à la vision globale du projet, à l’agencement du livre et de l’histoire, à tout ce qui fait, dans un projet d’écriture, l’objet d’une décision artistique.

    C’est peut-être là qu’il faut commencer à travailler : quelle vision avez-vous pour votre projet ?

    Souvent, les auteurs ne prennent pas le temps d’énoncer cette vision. Ils se laissent porter par les mots et surprendre par l’histoire. Ils sentent que le texte va quelque part, que quelque chose en eux est capable de jauger si l’état actuel du texte est en accord ou pas avec sa destination, mais sans s’intéresser à ce quelque chose.

    Or, c’est là que se trouve la réponse à toutes vos questions.

    Quand vous prenez le temps d’énoncer votre vision, c’est-à-dire que vous dites « voilà l’histoire que je raconte » ou « voilà le livre que j’écris ». « Ce sera de telle taille, avec tels personnages, sur tels thèmes, et je veux que ça ait telle texture, que le texte fasse ressentir telles émotions… », vous clarifiez ce que vous cherchez à réaliser.

    Cet acte (et effort) d’énonciation, c’est le moment où l’intuition se transforme en intention.

    En éclairant le texte de cette intention, vous repérez plus facilement ce qui va ou pas dans ce que vous avez fait et vous pouvez poser une question simple : comment rapprocher le texte de ce que je veux en faire ?

    Alors, vos décisions ne sont plus ni aléatoires ni arbitraires mais elles se mettent au service d’une vision. Elles se nourrissent de votre imaginaire du livre et cherchent à le concrétiser.

    C’est là la base d’une écriture durable et épanouie.

    Anaël Verdier

    PS : si vous avez besoin d’accompagnement pour traverser la confusion de votre travail, je propose des séances individuelles. Écrivez-moi en me présentant votre projet pour que je vous dise ce qui est possible.

    Si vous aimez le travail collectif, le Mastermind peut accueillir quelques auteurs supplémentaires.

    Le prochain cycle d’accompagnement de projets débutera en mars. Contactez-moi pour réserver votre place.

    PPS : Si vous ne les avez pas encore lus, je recommande chaudement ces deux textes sur l’écriture, une méthode et une sorte d’essai technique :

    Comment écrire un film en 21 jours, de Viki King. Malgré son titre racoleur et l’accent mis sur l’écriture audiovisuelle, l’approche de Viki King vous sensibilisera aux différences d’approche entre premier jet et réécriture. Elle offre aussi un découpage approfondi de la structure classique et vous explique pourquoi cette structure est en réalité le reflet de l’évolution des personnages.

    Consider This, de Chuck Palanhiuk (en anglais uniquement). L’auteur de Fight Club partage anecdotes et techniques d’écriture. Il partage, par exemple, d’astuces narratives pour donner de l’autorité au narrateur, de l’importance de choisir les détails de l’histoire. C’est technique sans excès, littéraire sans être vague. Ici, il n’est pas question de structure d’intrigue mais d’impact narratif.

    ***

    Si ce mail vous a été utile, transférez-le aux auteurs de votre entourage ou offrez-moi un café.