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  • 2026 01 25


    Je ne pense pas que l’on puisse tout exprimer par le langage des mots. Maîtriser plusieurs langues aide en apportant d’autres perceptions du réel, développer le langage du corps, apprendre à lire les indices non verbaux aussi. Écouter ce que raconte notre corps, se rendre sensible aux vibrations du qi, aide. Cela s’applique à la fois à nos conversations, notre communication interpersonnelle, et à nos discussions avec nous même. Ce n’est pas toujours évident de mettre en mots ce que je ressens ou ce que je vis, en particulier quand je prête attention aux nuances ou que je cherche à exprimer une réalité interne complexe dont j’ai encore du mal à déceler les contours. Utiliser le langage aide et je crois que c’est important de le faire. Utiliser le langage peut aussi limiter ma perception de l’expérience. Je me heurte souvent aux limites de mon vocabulaire pour parler des phénomènes intimes. Je me heurte à la difficulté de cerner de suffisamment près mon expérience pour la percevoir avec un degré de justesse qui me permettrait de la nommer. Alors mon langage emprunte des circuits connus, déjà foulés, et restitue une caricature de l’expérience nouvelle que je cherche à nommer.

    Pourquoi la nommer ? Pour moi, d’abord, pour l’aider à monter dans ma compréhension articulée, intellectuelle. Puis pour enrichir mes conversations et apporter un éclairage nouveau à un sujet, à une relation, à une réflexion commune au long cours sur l’expérience humaine ou l’un de ses aspects. Travailler les disciplines du clown et du butô, qui sont à la fois corporelles et qui à la fois reposent sur la déconstruction de nos automatismes et de nos a priori et qui à la fois exigent l’effort d’une écoute fine et précise des mouvements qui nous habitent (états, sensations, rapport à l’espace, relation aux partenaires de jeu, et leurs modulations), travailler ces disciplines contribue à ce que mon rapport au signifié se précise. De cet espace resserré de ce qui cherche à être dit, le travail du langage en général, du mot et du texte en particulier, peut s’aiguiser. Le paradoxe étant que c’est aussi dans l’exploration du langage et de sa sculpture qu’émerge parfois mon sentiment d’avoir touché juste, y compris quand j’écris sans écoute préalable de ce qui cherche à s’exprimer.

    À expérimenter : Passer une semaine à ne pas écrire sans avoir d’abord entendu ce qui cherche à s’exprimer. Puis passer une semaine à écrire spontanément, voir à quel(s) moment(s) la clarté de l’intention émerge. Puis passer une semaine à alterner.

    À faire : trouver des mots nouveaux pour parler d’expériences intimes. Me les approprier.

  • 2026 01 24

    5 minutes pour écrire, le temps de descendre à l’arrêt et d’attraper le bus. Je vais arriver trop tôt. 9h40 pour 10h. Ça n’a pas de sens. Je me sens envahissant, même si je ne suis pas responsable des horaires du bus. Le bus suivant me ferait arriver trop tard. Je n’aime pas être trop en avance, mais cela me donnera l’occasion de parler avec N. Je pourrais le faire quand les autres seront là. Mais j’aime écouter les autres. Entendre les voix. Entendre les parcours. Alors arriver tôt, c’est m’offrir le luxe de sa présence et de son expérience et de sa parole et pouvoir en nourrir ma propre réflexion et mon parcours. J’ai tout à apprendre. À découvrir. À savourer. Je me sens comme un oisillon passant sa tête par-dessus le bord du nid. Je ne sais pas ce que je viens trouver dans le Butoh. Je peux dire des choses sur ce que je pressens. Mettre des mots, mais ce seront des mots maladroits. Fragiles. Pas assez lestés de certitudes. Comme le disait L. au labo : « mon âme sait pourquoi je suis là, mais moi je ne le sais pas ».  L. ne vient plus au labo. Beaucoup d’autres désistements. Beaucoup beaucoup de désertions. Il suffisait peut-être de se parler. De s’entendre dire : « je doute » et de se sentir entendu.

    Dans l’urgence, des décisions sont prises. J’arriverai en avance et je verrai sur place si c’est trop d’inconfort. Si c’est le cas, je ne recommencerai pas.

  • 2026 01 23

    Pourfendre des dragons

    Ils se réveillent les uns après les autres ces semaines, sortis des profondeurs de nos psychés, du collectif autant que de l’intime. Les miens se tordent dans des postures alambiquées de mandragore. Je les arrache du sol et ils prennent vie, petits farfadets aux dents acérées et aux lances pointues qui se muent à vitesse accélérée en reptiles aux naseaux fumants et au grondements rauques. Tremblant mais droit, je leur fais face, mon instinct de fuite en sourdine.

    — Que fais-tu là ? Grognent-ils.

    Ils n’attendent pas que je parte. Leur théâtre d’intimidation vise à me secouer. M’oblige à trouver en moi une voix assez solide pour répondre sans mentir :

    — Ceci est ma place !

    Prononcer cette phrase sans mentir exige un solide ancrage en soi. Le mien vacille. Je viens de poser le pied sur de nouvelles rives. Disons que je viens d’accoster sur les terres que mon navire longeait et mon regard lorgnait. Alors le mal de terre fait hésiter mon pas, saccade mon souffle. C’est le temps de l’acclimatation de mon système nerveux central et de ses satellites.

    — Ceci est ma place ?

    Voilà ce qui sort. Une affirmogation. L’intonation, relevée en fin de phrase, trahit un doute.

    — QUE FAIS-TU LÀ ? insistent les dragons.

    Dans ma main moite, l’épée glisse. J’inspire. Redresse le torse. Bascule le bassin pour libérer ma colonne de droiture. J’ai beau ne pas me sentir prêt, ceci est réellement ma place. Il faut veiller à ne pas confondre se sentir prêt et être prêt. Être préparé n’empêche pas le côté intimidant de la rencontre avec la réalité. Alors je reconnais que je suis prêt. Que le réel me surcharge de détails sensoriels. Et je répète :

    — Ceci est ma place.

    Alors le dragon sourit. Enfin, semble sourire, autant qu’un dragon puisse le faire, et il redevient le petit farfadet du début. Il plante sa lance dans le sol et s’incline : « bienvenue », semble-t-il dire avec un regard qui ajoute : « je t’ai à l’œil ». À l’instant où je perdrai l’assurance que ceci est ma place, le dragon réapparaîtra.

  • 2026 01 22

    La lumière venue de l’est m’éblouit l’œil gauche. Le droit, lui, va bien. Toute la lumière, en fait, vient de la gauche. Je devrais peut-être rééquilibrer. Éviter la migraine. J’aime la pénombre. Elle me garde à l’intérieur de moi. Hier, sur une chaise ancienne posée de l’autre côté de ma table, M. me racontait comment elle descend en elle pour entendre la voix de son corps. L’intelligence de son corps.

    Je suis resté assis trop longtemps ce matin, je commence à me sentir coincé. Ce weekend, je danse. Je vais parler à Naomi de mon projet de trouver une forme qui parle de masculinité à l’écart des archétypes, même si l’intitulé du stage, c’est Archétypes (2). Je me demande si on sera le même groupe qu’en novembre. Il pleuvait ce matin. Maintenant, le ciel est dégagé. Ou alors c’est une illusion créée par la lumière rasante du soleil matinal. Le dessinateur cherche son sujet dans le journal. On est entrés dans la fin de la semaine. Demain, je ne viendrai pas, j’ai besoin d’un espace de silence pour accompagner les auteurs. La poésie naît du regard langoureux que l’on pose sur le réel. Tout est dans la langueur, qui est une forme de silence et de ralentissement en même temps que d’intensité soutenue et, à sa manière, bruyante. Beaucoup de formes poétiques contemporaines s’affranchissent radicalement de la ponctuation. Je ne m’y résous pas encore. Je ne sais même pas si j’y aspire.

    c’est une manière de restituer l’enchaînement de la pensée et ses arborescence qui sont continuité là où la ponctuation est rupture force la respiration sans ponctuation le souffle est à la discrétion du lecteur sauf si c’est dans le cadre d’une lecture publique bien sûr dans ce cas l’auteur impose quand même sa respiration mais si c’est un texte lu la charge repose sur le lecteur or la charge du souffle = la charge du sens alors c’est intéressant de se demander est-ce que je peux écrire le texte sans ponctuation de sorte à induire tout de même le souffle comme ça le sens que je veux pourra passer ou est-ce que vouloir un sens est illusoire puisque chaque subjectivité projette sa sensibilité sur les mots y compris lorsqu’ils suivent gentiment les chiens de bergers que sont les points et les virgules et les signes plus expressifs de la syntaxe le texte est-il réellement un espace de communication ou celui de la confrontation de deux regards à la recherche de leur reflet

    Bon, je m’y suis résolu, à cette lutte contre mes réflexes syntaxiques.

  • 2026 01 21

    Je suis seul au bureau.

    Il est tôt, ça ne durera peut-être pas.

    F. ne vient pas le mercredi.

    Je ne viens pas le lundi.

    Petit à petit, un rythme se dessine. 2 semaines auront suffit. Dans un mois, nous serons sur des rails. La danse du trio de la salle d’attente aura trouvé sa cadence.

    Le lundi, je travaille au plateau. Je cherche, d’ailleurs, une salle où travailler seul les lundi matins.

    La fin de semaine, je la consacre aux ateliers et au partage d’expérience entre pairs.

    Persévérer dans la recherche artistique est une nécessité personnelle. De plus en plus, cela m’apparaît aussi comme une nécessité politique. Je n’irais pas jusqu’à dire « un acte de résistance », parce que je ne le ressens pas comme ça, mais comme un acte d’incarnation du monde que je désire.

    Explorer la frange de l’expression. Trouver une dimension collective à cette expression, qu’elle ne se limite pas à un surgissement narcissique, mais serve de miroir cathartique. Repousser les limites. Casser les codes. Les casser encore.

    Dans Frapper le Sol, Céline Wagner écrit « L’artiste sait qu’il n’y a pas d’authenticité en art. Juste le refus d’emprunter un chemin déjà tracé par d’autres. Et le désir de parler à tous ».

    Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est la recherche d’une expression d’avant-garde. L’avant-garde, d’abord définie par rapport à ma propre pratique. Aller là où je n’ai pas encore été. Aller là où je ne comprends pas encore la forme, le langage, ni leur(s) propos. Aller là où c’est inconfortable pour moi d’être, parce que mes repères ont été brouillés. M’appuyer pourtant sur les fondations solides de mes expériences passées et des mes réflexions sur le métier. Dans la recherche d’une expression singulière il y a la recherche d’un langage qui me rendrait compréhensible au monde, qui me rendrait le monde compréhensible.

    C’est à cela que je suis attaché. À cela que je consacre mes ressources, et mon engagement, et ma vie.

  • 2026 01 20

    Les feuilles tonnent entre les mains du dessinateur. Le clavier claque sous mes phalanges. Le mot qui tourne dans ma tête, c’est « engagement ». S’engager dans un projet, se mobiliser vers quelque chose, prendre la place, sa place. Peu en importe l’issue, l’engagement donne sens.

    Ce n’est pas s’engager pour réussir ou échouer, mais s’engager pour se réaliser. Pour ne pas rester sur le bord de sa propre route.

    À quoi cela ressemble-t-il ? À un planning, à une publication quotidienne ici, à finir et proposer et parler de mes projets, à garder confiance dans le processus.

    Concrètement, pour moi, ça veut dire retrouver le chemin de l’énergie du faire. Esquiver les doutes et la voix de la petite bourgeoise qui veut m’imposer ses idées préconçues sur qui je devrais être et comment je devrais faire et qui voudrait me comparer à untel ou untel ou tel autre.

    Concrètement, ça veut dire passer plus de temps sur la matière et moins de temps à la commenter. Entrer dedans. Entrer dans l’émotion et l’universel. Entrer dans le juste.

    Passer par le corps. Passer par la voix.

    Je m’épuise à construire un discours sur ma pratique, mais ma pratique c’est le langage. Chercher quoi dire et comment le dire, c’est mon métier. La frontière est mince entre le cœur de ce métier — faire œuvre à partir du monde dans l’espoir d’apporter un peu de lumière à quelqu’un — et simplement ergoter.

    Être en recherche constante signifie que je passe la majeure partie de mon temps à faire pour faire. Écrire pour écrire. Danser pour bouger. Esquisser des choses dans l’attente qu’un fil sorte de la masse et le tirer sans savoir s’il va mener quelque part, ni s’il va casser avant d’avoir mené quelque part, ni, ni, ni.

    Être en recherche, c’est aussi, ce fil trouvé, l’utiliser pour tisser un canevas et achever la tapisserie.

    Je ne sais pas toujours ce qui sera un projet intéressant. Je ne sais pas toujours si mon insatisfaction avec un résultat vient du résultat lui-même, qui serait raté, ou de mes attentes démesurées. Je tente de faire mienne la maxime qui consiste à faire de mon mieux avec ce j’ai. Et de garder l’humilité de montrer ce que je fais plutôt que d’attendre un éternel et inatteignable idéal.