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  • 2026 02 10

    La grisaille donne l’impression d’une journée nocturne. Midi comme s’il était dix-sept heures. De grandes vagues de joie me traversent à chaque bourrasque rafalant la pluie sur le zinc. Le silence et la solitude m’apaisent. Aujourd’hui paraît le roman qui a occupé six mois de ma vie il y a deux ans, que j’ai terminé dans un sprint fou à la montagne tandis que mon cousin se frottait à son premier job. C’est une romance dans le manoir d’un milliardaire. Je m’en souviens peu. Si je devais l’écrire aujourd’hui, j’y mettrai sans doute davantage de yachts et de sorties luxueuses. Je le traiterais moins comme un huis clos. Ou pas, je n’en sais rien, c’est toujours facile de se dire « j’aurais fait ci, j’aurais fait ça ». Cela suppose que l’on ait son mot à dire sur ceux qui s’expriment à travers nous. Je me défais de cette prétention. Ce qui écrit à travers moi, c’est autre chose que ma seule volonté.

    Étrangeté de parler d’un livre qui est si loin de moi. J’ai vécu et écrit d’autres choses depuis. Laissé mon écriture prendre un virage plus poétique. En deux ans, ma créativité s’est transformée. La manière dont j’ai envie de la vivre, ce que j’ai envie qu’elle porte, les voix que je sens émerger, rien n’est identique. C’est comme si j’étais devenu un autre écrivain. En réalité, je suis le même marin en dérive, porté par les flots, les courants et leurs caprices. Mon embarcation n’a ni barre ni gouvernail. C’est à peine si j’ai une gaffe pour repousser les récifs.

    Je vais mon chemin, cahin-caha, alternant entre la page et la scène, entre la création et la transmission. Je me laisse porter et j’apprends l’abandon le plus total.

  • 2026 02 09

    Semaine silencieuse. Nouvel atelier demain. Un cycle d’accompagnement s’achève, un autre le remplace. Je m’abrite de la pluie sous des auvents de fortune. L’eau tambourine et lave mes errements passés. Le dessin m’appelle, la gêne de ne pas dessiner assez bien me freine. Je me répète, pourtant, qu’il faut commencer pour devenir un jour, peut-être, pas trop mauvais. Le ciel alterne entre grand bleu et grand gris, c’est de saison. Bientôt il fera un soleil à s’arracher la peau et à se cramer la rétine. Ne souhaitons pas trop vite que les saisons se remplacent. La pluie redouble. Une musique calme s’élève du sol. Elle fait planer l’atmosphère. La solitude m’apaise et me ramène à plus de simplicité. Être. Poser quelques mots sur la page. M’effacer dans la brume, libre de toute pression à faire, de toute exigence de production superflue. Créer sans autre finalité que l’acte lui-même. Créer pour en être transformé, sans attente d’un résultat. La démarche me réjouit. Ne manque qu’un feu de bois auquel réchauffer mes os détrempés.

  • 2026 02 07

    Le temps qui s’ouvre face à moi promet de belles heures de concentration et d’approfondissement. La nuit est tombée par la fenêtre, a rebondi sur les toits, s’est envolée jusqu’à la lune et aux étoiles. Un fond d’air printanier ferait presque oublié que ce n’est que février, nous rappelle que le monde brûle. Et moi, dans mon petit cocon, je m’enfonce dans la ouate d’une vie sans friction. Ça ne durera pas, mais pour le temps où c’est là, je savoure. Les mots fatiguent. Se hissent avec difficulté jusqu’à mes doigts. Je travaille à d’autres choses. Je travaille à l’argent. Dehors, l’air me fait tourner la tête. Je n’ai sûrement pas assez mangé, pas assez bougé. Je me laisse couler dans le sucré et le doucereux. Tout ça est très 好吃. J’accumule les livres que je ne prends pas le temps de lire. Trop fatigué quand je m’y mets, je m’endors au bout de deux pages. Dommage. En même temps, ils sont rares ceux qui parviennent encore à m’emporter plus que sur une simple curiosité. Je m’accroche. Je vais au bout parfois, et c’est rare que ma première impression s’avère erronée. En fait, je me laisse facilement happer par la facilité du simple divertissement. Ça passera. Je dis ça, la semaine dernière, j’ai lu trois livres. Mais ce n’est plus l’extase que c’était quand, enfant ou adolescent, je traversais la porte entre les mondes et j’étais encore épaté que ce soit possible de mettre les pieds dans une autre réalité comme si c’était la mienne. Le cerveau ne faisant pas la différence entre l’imagination et la réalité (nous vivons dans une simulation), j’ai visité des lieux incroyables. Aujourd’hui, d’autres médias prennent le relais en apportant la fraîcheur, l’innovation narrative et l’immersion que je cherchais dans mes lectures. Les livres jouent un autre rôle. Différent.

  • 2026 02 05

    Pas moyen de trouver le chemin. Les mots se dispersent en millions de pensées fatiguées, dissipées. En tâches inaccomplies, en heures égarées. Alors l’acédie s’invite dans la danse. J’ai écrit un roman là-dessus, sur les chemins tortueux d’une cognition mal agencée qui éparpille la trame de l’action. Procrastination, évitements, errances stériles, recherche de stimulations bon marché dans l’espoir qu’elles suffiront à relancer la machine. À concentrer l’esprit. Tellement vain. Apaiser le système nerveux. Redescendre dans le bassin. Trier radicalement le bordel qui caracole dans ma tête. Toi tu attends, toi tu dégages, toi tu retournes dans ton coin, toi, ça peut être ton tour, toi non, du coup. Choix sans concession. Le temps manque. L’heure tourne trop vite quand on se débat avec son indécision. Gainsbourg chante ses textes incroyables tandis que je bafouille trois pauvres lignes inassouvies. Il y a des soirs comme ça.

  • 2026 02 04

    Une créature lubrique ! Sentez-la ! Sentez l’odeur de concupiscence qui se dégage de sa forme biscornue, qui suinte de ses sécrétions, de son cuir poisseux.

    Imagine ses contours. Imagine son corps. Un sexe énorme. Qui se masque devant tout le reste. Qui inonde tout. Monstrueux. Absurde. Une créature qui assume ça, sa nature hypersexuelle. Pas de honte. Pas le cliché du pervers replié sur lui, qui fuit la lumière. L’opposé de ça. Pousser ça au boute. Exacerber la… presque la fierté du truc. En faire une créature qui, d’abord, peut rebuter, mais qui finit par mettre en évidence nos propres pudeurs, nos automatismes, nos a priori individuels et sociaux face à l’image de notre propre nature sexuelle. Et puis dépasser ça. Dépasser ça pour trouver de la tendresse. Dépasser ça et voir la beauté dans le désir charnel. Quel défi ! Quel programme !

    J’ose ? J’ose incarner cette créature sur scène ? En public ? Lui prêter mon corps, lui prêter mon visage, mon nom ? L’ego en moi résiste. L’ego en moi dit « ça va pas la tête ! Tu vas me faire une réputation dégueulasse ! »

    C’est ça, le travail, ne pas inviter l’ego dans la décision artistique. Laisser mourir l’image de soi, atteindre la vacuité (無) pour pouvoir endosser un autre corps, une autre identité.

    À suivre

  • 2026 02 03

    Encore trop peu dormi. Accepté un dossier de dernière minute. Passé la nuit à le préparer. Je suis sur les nerfs ce matin. Cranky. Et le café n’arrange rien. Je gratte des jeux de hasard sans y croire, sans aucune justification rationnelle. Je gratte et je perds. Je ne suis même pas déçu, juste un peu plus blasé. Un peu plus cynique. Cinq crédits, c’est facile à justifier. C’est une non-dépense. Un non-événement. Une forme de compensation émotionnelle pour ma nuit sacrifiée. Si j’accepte ces dossiers, ce n’est pas par altruisme mais par nécessité. On en est tous là dans ce monde de grisaille où le capital écrase la masse. Gratter des interstices d’espoir sur lesquels appuyer notre survie. Cinq crédits, si ça devient une habitude, deviendront un problème. Moins que les frais de la banque. Depuis qu’ils ont supprimé l’argent papier, nous sommes prisonniers d’un système conçu pour nous rendre exsangues. Nous réduire à l’état d’enveloppes de chair vides de désir, toute pulsion de vie remplacée par une pulsion de consommation. Je préfère retourner dormir. Quelques minutes. Autant que je peux me le permettre. Autant que je peux m’en payer.

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