Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • On a dit tous les jours

    La difficulté, les premiers jours, c’est de me souvenir que j’ai décidé de prendre cette habitude. Dans mon tableau de bord, j’ai remonté le tracker associé à l’écriture, comme un symbole qui me rappelle mon intention. Je remets le nez dans mes manuscrits au repos. Je recommence à écouter les musiques qui génèrent des idées en moi.

    Je sens remonter petit à petit l’élan d’écrire à mesure que diminue la pression quotidienne (encore à bloc pendant une grosse semaine et ça devrait redescendre un peu). Je vais respirer, peut-être, malgré l’air étouffant. Maintenant que j’ai repris « mon » rythme, c’est-à-dire un rythme essentiellement nocturne, ma créativité revient à bloc, ma sérénité aussi malgré quelques pics d’angoisse le matin.

    S’ouvrent des tonnes de possibles dans lesquels je veux m’immerger, pour lesquels je veux me mettre en action. Retrouver l’élan que j’ai laissé au repos ces derniers mois. « Tu as une bonne énergie » m’a-t-elle dit quand elle m’a vu. J’ai effectivement le sentiment de sortir d’un tunnel de crise, de revenir à la lumière, empli d’un sentiment de possibles vers lequel je tendais la main sans parvenir à le saisir depuis plusieurs années.

    Remis en action, je me remets aussi en création.

    Et ça, c’est excitant !

  • Una manzana per dia fuera el doctor

    Mon espagnol est rouillé. « Un par jour », même les jours de grande fatigue, même sans avoir le temps. Pas à pas reconstruire. Encore. La vie n’est-elle qu’une série de déconstructions-reconstructions ? J’emmêle, je démêle. Aujourd’hui, métaphore accidentelle, j’ai passé deux heures à dénouer une guirlande électrique pour l’installer à l’arrache sur le balcon. Canicule. Difficile de réfléchir mais pas impossible. Je m’en suis plutôt bien tiré, je crois, même si je ne pense pas beaucoup. Je ne suis pas très malin. Mon cerveau fonctionne trop vite pour mon propre bien. Je n’arrive pas à suivre. Il me faut des routines sévères pour rester fonctionnel. Écrire. Écrire tous les jours m’aide. Je ne suis pas facile à vivre, pas facile à suivre, décevant. Tant pis. Je comprends rien au monde et ça semble réciproque. Je fais quelques efforts, relativement peu — j’ai ma vie à tenter de traverser sans trop trébucher.

  • Reprendre le pli

    C’est quand j’écris tous les jours qu’il se passe des choses. Le faire en public apporte une régularité supplémentaire, comme un engagement informel à aller au bout de la démarche d’exploration créative.

    Je dis « exploration » parce que c’est à une aventure que cela ressemble de se lancer dans une production quotidienne. Impossible d’anticiper. Impossible de se préparer. Juste être au rendez-vous et avancer. Les mots dessinent leur propre tracé, ils offrent leur lot d’obstacles et de trésors.

    Parlons-en, des obstacles. J’écrivais plus tôt ce soir que j’ai l’impression de buter sans cesse contre les mêmes, de m’engouffrer dans les mêmes impasses. Inlassablement. J’écrivais : en surface, on dirait une répétition, comme une obstination à vouloir traverser un mur invisible. En profondeur, cependant, de nouveaux chemins s’ouvrent grâce à ces heurts répétés. C’est grâce à l’immuabilité des obstacles que ma transformation s’opère.

    Finalement, la solution n’était pas dans la recherche de chemins de traverse ou d’outils pour faire ciller l’obstacle, mais dans l’acceptation de sa résistance et de la lutte entre nous. Accepter de ne pas céder. Accepter que le monde ne cède pas. Ne pas baisser les bras. Ne pas courber l’échine. Garder la tête haute et les muscles bandés. En apparence, rien ne bouge. Ni le rocher ni moi. À l’intérieur, tout mute pourtant.

    S’ancrent des axes de mes identités d’homme et d’artiste, précisément à l’endroit de cette résistance. Sans elle, pas de solidité.

    Ou, comme l’écrit Goliarda Sapienza :

    Demain, si le cœur nous en dit, je continuerai à creuser.

  • Juste un peu

    Poser quelques mots pour ne pas perdre le fil même au milieu du surmenage et du manque et de la canicule étouffante de juin. L’air est sec. On est loin de la chaleur moite qui te prend tout le corps et te couvre de sueur poissarde. Je perds le chemin des mots, occupé à éteindre des feux à droite et à gauche.

    Pas évident de trouver l’espace de penser, de ressentir et, a fortiori, d’écrire quand le brouhaha médiatique enveloppe l’attention, quand les urgences et la charge mentale martèlent leur rythme impossible à suivre.

    Difficile de me sentir désirer ou aimer.

    Difficile de rester en lien avec le feu qui, il y a quelques mois m’animait et m’éclairait pourtant avec clarté.

    J’essaie d’entretenir le fil. Limiter les distractions, préserver quelques espaces de mouvement, de concentration, de silence, de création, de vagabondage mental. Je m’accroche à l’idée que c’est dans la durée de ce lien conscient et délibéré que je retrouverai le chemin de moi-même. C’est ni plus ni moins qu’un acte de foi, ancré dans mon expérience. Bientôt trente ans que je me frotte à cet animal sauvage qu’est l’écriture. Je n’en suis pas à ma première errance. J’ai bon espoir que celle-ci aussi s’achève.

    Alors même juste un peu, même si ce n’est qu’en surface, je reste relié.

  • Extrait


    Les années passaient et il se refusait à les consacrer à la morbidité sociale, à l’oubli de soi puritain, à la négation du plaisir ou à l’abandon du désir. Il se rêvait en amant sacré. Il se voulait chaman, maître spirituel, éveilleur des corps et des libertés. Pour cela, il devait se maîtriser lui-même. Parvenir à se laisser soulever par les vagues, éclabousser, balayer comme un phare solidement planté sur la côte, impassible et patient. Il devait apprendre à ployer sans se briser, à s’arc-bouter dans la tempête sans se laisser emporter. Il se rêvait en géant rieur, agité de mille-et-une émotions, toutes plus intenses les unes que les autres, restant droit et intègre et présent et jouissant à l’intérieur de ce tumulte. Il voulait se nourrir de cette source pour y puiser les œuvres les plus folles, les plus magnifiques, illuminées par la grâce angélique des muses. Il voulait laisser toute leur place aux femmes, aux hommes, à leurs émotions et leur chaos. Être nourri par eux, forgé par eux, sculpté par leurs mains enflammées. Il voulait, à la fin de sa vie, porter les marques de toutes celles et ceux qui l’auraient touché, écorché, brisé, reconstruit, au contact de qui il se serait défini. Oui, il était prêt au changement. Oui, il était prêt à la mue et à la transmutation. Il était prêt à renaître, entier, différent, grandi, fertilisé par la vie et ses surprises, ses imprévus, sa folle créativité. Il était prêt, désormais, à hurler son amour du destin, fut-il tragique, et à incarner sa volonté d’être au service, d’abord, des mouvements souterrains de sa psyché. Il regrettait la demie décennie qu’il avait gaspillée en divertissements et en anesthésiants divers, non plus au service de la jubilation hédoniste, mais en proie à la transe collective qui réduisait l’humain à un consommateur de purée prémâchée, de paradigmes limités et limitants, de représentations du monde étriquées. Il s’arrachait désormais à son propre marasme d’inertie. Il s’élevait et agitait le poing en direction de son téléviseur : « meurs, instrument de la médiocrité ». Il piétinait son smartphone : « je n’ai pas besoin d’une laisse ». Il crachait au vent : « je me dresse face à toi, souffle de l’endormissement. Tu me veux dormeur, mais vois, j’ai les yeux bien ouverts. Tu me veux muet, mais entends le cri que je pousse. Tu me veux docile, observe comme je rue ». Il ne finirait pas son existence avec la peau intacte, dans un appartement immaculé rempli de souvenirs sagement rangés et de clichés jaunis. Il finirait sur les chapeaux de roue, insultant la mort alors qu’elle tendrait vers lui ses doigts décharnés. Il rirait aux éclats : « tu peux venir, j’ai n’ai rien retenu de ma capacité à aimer, à rêver, à créer. Je n’ai rien tu de ma révolte ! »

  • Il est donc possible de ne pas aimer la solitude ?

    « Tu sais, j’aime pas trop être seul » m’a-t-on glissé un jour sur le pas d’une porte. J’ai cligné trois ou quatre fois des yeux, le temps de comprendre ce qu’on me disait. C’était donc possible ? On pouvait ne pas aimer plus que ça le tête-à-tête avec soi-même ? Il était possible de ne pas jubiler en sa propre compagnie !

    Moi qui lutte à chaque instant pour arracher au monde des instants de silence et de vide, c’est un mur d’incompréhension qui s’élevait en moi.

    Je n’en suis plus à croire que mes appétences soient partagées par le reste de l’humanité. J’en suis même plutôt venu à penser que j’étais un être étrange, peu compréhensible en-dehors d’un cercle restreint d’individus atypiques, aux vies animées d’idées marginales, mus par un irrépressible désir de descendre en soi pour y explorer les circuits et les embranchements secrets. L’aventure intérieure au risque de se perdre. Quelle aventure est complète si l’on ne risque pas de se perdre ?

    Les personnes qui n’aiment pas trop être seules redoutent-elles d’entendre leur propre souffle ? Craignent-elles le murmure de leur voix ? Ou n’ont-elles simplement pas le goût des plongées intimes ? Évidemment, je ne comprends pas. Je n’ai pas besoin de comprendre. Cela ne me regarde pas.

    Dans la solitude, je ne me sens plus contraint à me tordre ou de me taire pour faire de la place aux autres. Je me sens libre d’esquisser de maladroits pas de danse, d’expérimenter avec différentes tonalités possibles de ma propre voix. Je peux suivre le rythme que me dicte mon corps, dormir à 14h, manger à 17h12 plutôt qu’à midi, commencer ma journée à 23h plutôt qu’à 5. La nuit est mon foyer. L’orage est mon cocon.