Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • ce n’est pas parce qu’on n’a pas encore gagné qu’on a déjà perdu

    Dans la guerre culturelle, la persévérance de la source discrète, souterraine, silencieuse, cette persévérance nourrit les fleuves qui, bientôt, inonderont les berges faussement solides des idées arrêtées et des concepts à la mode.

    Juste parce que nous n’avons pas encore gagné, cela ne signifie pas que nous ayons été défaits. Regardez la « revanche des geeks », ces tempéraments qualifiés de losers pendant des décennies et qui, aujourd’hui, dirigent le monde avec un esprit revanchard aussi peu sexy qu’il est légitime.

    Nous tenons quelque chose de vrai et fragile, voyons si nous pouvons continuer à le tenir dans la durée

    Ne pas encore avoir gagné, c’est quand notre voix est minoritaire, quand nos idéaux sont ridiculisés, réduits à l’état de fantasme ou réduits à une forme de naïveté. La lutte ne cesse pas. La lutte pour la justesse et l’audace. Pour la révolution paradigmatique qui commence à l’intérieur de soi.

    Même dans mon intériorité il m’arrive d’avoir envie de baisser les bras. Il arrive que les voix de la peur et du confort l’emportent, mais chaque bataille qui me voit battre en retraite est un appel à me relever et à me réaffirmer. Loin de la passivité ou de la réactivité d’un monde qui se replie sur lui-même, je veux repousser mes frontières, me défaire des limitent qui cimentent ma psyché et toujours repousser plus loin mon ouverture à la diversité, à la nouveauté, à la curiosité et à l’aventure.

    Y compris aujourd’hui. Y compris lorsque je suis épuisé par le trop-plein cognitif et émotionnel. Y compris lorsque je ne vois pas quelle forme tout cela peut prendre. Y compris lorsque j’ai l’impression d’être prisonnier de mes inaboutis.

  • Mille ans

    Mille ans

    Impression que ça fait mille ans que je n’ai pas posé de mots. Vraiment posé. Pas dire pour dire, mais laisser jaillir la lave incandescente de la vérité du monde. Le mien. Du moins celui qui me traverse pour se rendre visible. Je ne m’y reconnais pas toujours. Ce n’est pas le propos. Écrire, ce n’est pas m’écrire. C’est me rendre disponible aux flux qui cherchent à s’exprimer à-travers moi.

    Mille ans.

    Mille ans à pas me sentir bien. Parce que ne pas écrire, c’est laisser moisir à l’intérieur ce qui devrait jaillir. Les mots ne sont pas faits pour être retenus. Rien ne sert de les laisser mûrir.

    J’ai quarante ans devant moi à produire sans discontinuer. Les mots qui s’imposent, sans illusion de contrôle. J’arrête de me soucier de l’image qu’ils renvoient de moi. J’arrête de vouloir dominer une vérité qui me dépasse. J’ignore qui je suis. Je ne fais que le découvrir. Et tant pis si je n’aime pas tout ce que je découvre.

    Impossible que je laisse comme ça passer mille ans en verrouillant les écoutilles. Tant pis si les circonstances ne sont pas idéales. Tant pis si mes responsabilités assèchent mon temps disponible et si je dois me remplir de café à en faire éclater mes nuits, pour voler une heure de plus à l’agitation.

    J’apprends à me recoucher le matin.

    J’apprends à faire passer le (réellement) plus important en priorité.

    Pas le choix. Mille ans à ce régime, c’est insoutenable.

    Photo de Dynamic Wang sur Unsplash

  • Je suis comme je suis

    Je suis comme je suis

    « Malheur à qui me frôle, je suis comme je suis. Plaisir à qui me prend. Malheur à qui me prend » (Lavilliers)

    Pas de justification pour mes départs. Des fourmis dans les jambes et le ventre qui gronde. Je disparais sans prévenir, sans annoncer si oui ou non je reviendrai. C’est que j’en sais rien et que c’est cette incertitude qui m’habite.

    Minuit. Enfin la maison se fait silencieuse. Enfin, la solitude. Je peux. Peut-être. Un peu. Relâcher mon dos. Relâcher mes épaules. Sentir monter les mots qui sont, d’abord, des courants furtifs, incendiaires, explosifs. Les laisser m’envahir en sachant le silence. Le silence durable de l’immobilité domestique. Personne pour surgir derrière moi et épier ma concentration. Pas un mot à filtrer. Pas d’interruption à prévoir. Rien qu’à me laisser envahir, envelopper, emporter.

    Ah ben non, tiens. Du mouvement. Des gyrophares. Un couloir éclairé. Je sursaute. Crispé, arraché à mon élan. L’effort qu’il faut pour le retrouver. C’est tellement plus reposant de parler avec les robots. De cliquer sans y penser. De me dire « et si… » « je pourrais… ». J’esquive la souffrance d’être emporté/arraché/emporté/arraché/emporté/arraché/emporté/arraché… mais si j’esquive trop alors je ne crée plus rien. Juste l’ombre d’une idée ou la possibilité d’une œuvre.

    Je n’ai pas soif de possibilités mais d’achevés.

    Quand j’en ai fini avec mes responsabilités c’est enfin mon tour de recevoir mon attention.

    Alors que ça gronde, mes crocs s’aiguisent. Mes grognements montent. Malheur à qui me frôle.

    Photo de Forest Plum sur Unsplash

  • Fêlures

    En frottant ma fêlure contre la tienne j’ai découvert un portail vers une caverne intérieure dont je n’ai pas terminé l’exploration.

  • j’ai souffert

    j’ai souffert

    Pourquoi est-ce si difficile pour moi de dire : « j’ai souffert » ?

    Je cherche toujours comment j’ai été le bourreau, comment je n’ai pas été à la hauteur, pas assez ceci, trop cela, comme un moyen d’échapper à cette simple réalité : « j’ai souffert ». Comme si ma peine n’avait pas de valeur, comme s’il valait mieux préserver à tout prix la connexion, même si ladite connexion me dévore les tripes et me fissure le cœur. Parce que j’ai cette croyance que le lien vaut mieux que l’absence de lien. Moi, le solitaire.

    J’ai souffert. Je souffre encore. C’est dur à dire. Parce qu’il n’y a pas de remède. Pas de bisou magique, pas de baume cicatrisant pour ce genre de souffrance. Juste la laisser être.

    Ça ne fait rien, ai-je tendance à dire, je me suis remis d’autres choses, je survivrai.

    Et quand je dis « j’ai souffert » et qu’on se défend de m’avoir fait mal, je réalise que non seulement il n’y a rien à faire mais que ma souffrance n’a pas de place dans le monde. N’a pas de place dans le regard de celle qui m’a blessé.

    « Sois plus fort. Sois plus courageux, » je me reproche. « Tu es vraiment trop fragile. »

    Je ne vois pourtant pas le manque de courage dans le fait d’admettre une douleur. Il ne s’agit pas de m’y complaire, ni de chercher de la pitié mais d’exprimer ma simple vérité vécue. Je ne veux pas qu’on me dorlote. Je n’appelle plus ma mère à la rescousse. Si je dis « j’ai souffert » c’est pour reconnaître mon propre vécu, ne pas l’ignorer. Arrêter le déni. Arrêter de penser que si mon monde ne tourne pas rond, ce n’est pas que de mon fait, c’est que je suis humain, faillible, vulnérable, et que parfois je vis ma vie comme on la subit. Je persiste à aller là où ça n’est pas simple, où je dérape à m’en écorcher.

    En fait, « j’ai souffert », c’est trop abstrait.

    Ce que j’apprends, c’est uniquement à dire : « Aïe ».

    Photo de Samantha Peralta sur Unsplash