Les années passaient et il se refusait à les consacrer à la morbidité sociale, à l’oubli de soi puritain, à la négation du plaisir ou à l’abandon du désir. Il se rêvait en amant sacré. Il se voulait chaman, maître spirituel, éveilleur des corps et des libertés. Pour cela, il devait se maîtriser lui-même. Parvenir à se laisser soulever par les vagues, éclabousser, balayer comme un phare solidement planté sur la côte, impassible et patient. Il devait apprendre à ployer sans se briser, à s’arc-bouter dans la tempête sans se laisser emporter. Il se rêvait en géant rieur, agité de mille-et-une émotions, toutes plus intenses les unes que les autres, restant droit et intègre et présent et jouissant à l’intérieur de ce tumulte. Il voulait se nourrir de cette source pour y puiser les œuvres les plus folles, les plus magnifiques, illuminées par la grâce angélique des muses. Il voulait laisser toute leur place aux femmes, aux hommes, à leurs émotions et leur chaos. Être nourri par eux, forgé par eux, sculpté par leurs mains enflammées. Il voulait, à la fin de sa vie, porter les marques de toutes celles et ceux qui l’auraient touché, écorché, brisé, reconstruit, au contact de qui il se serait défini. Oui, il était prêt au changement. Oui, il était prêt à la mue et à la transmutation. Il était prêt à renaître, entier, différent, grandi, fertilisé par la vie et ses surprises, ses imprévus, sa folle créativité. Il était prêt, désormais, à hurler son amour du destin, fut-il tragique, et à incarner sa volonté d’être au service, d’abord, des mouvements souterrains de sa psyché. Il regrettait la demie décennie qu’il avait gaspillée en divertissements et en anesthésiants divers, non plus au service de la jubilation hédoniste, mais en proie à la transe collective qui réduisait l’humain à un consommateur de purée prémâchée, de paradigmes limités et limitants, de représentations du monde étriquées. Il s’arrachait désormais à son propre marasme d’inertie. Il s’élevait et agitait le poing en direction de son téléviseur : « meurs, instrument de la médiocrité ». Il piétinait son smartphone : « je n’ai pas besoin d’une laisse ». Il crachait au vent : « je me dresse face à toi, souffle de l’endormissement. Tu me veux dormeur, mais vois, j’ai les yeux bien ouverts. Tu me veux muet, mais entends le cri que je pousse. Tu me veux docile, observe comme je rue ». Il ne finirait pas son existence avec la peau intacte, dans un appartement immaculé rempli de souvenirs sagement rangés et de clichés jaunis. Il finirait sur les chapeaux de roue, insultant la mort alors qu’elle tendrait vers lui ses doigts décharnés. Il rirait aux éclats : « tu peux venir, j’ai n’ai rien retenu de ma capacité à aimer, à rêver, à créer. Je n’ai rien tu de ma révolte ! »