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Je rêve trop. L’écart entre l’image dans ma tête et la matière réelle me déchire. C’est vrai de mon art et de ma vie. Ce que j’ai dans la tête vibre bien plus fort que le monde qui est de l’autre côté de mon corps. Les couleurs sont plus vives, les structures frétillent de l’intérieur, les rapports entre les gens sont solides, matériels, pas de simples abstractions insaisissables. Le monde dans ma tête est plus stable et beaucoup de ses aspects sont plus solides et durables que ceux du monde hors de ma tête, qui me semble toujours hors de portée, mystérieux, abstrait, factice, mal fini.

Je ne rêve pas assez. Le poids de la réalité m’alourdit, m’ancre dans le monde comme un noyé le ciment coulé autour de ses pieds. Je m’arrache les cheveux sur des questions incongrues comme les bilans financiers, le souci de ma visibilité, les dérèglements incompréhensibles de mon corps, la fatigue, les impôts, les infos. Les contraintes de la vie dans un système social qui repose sur l’économie m’arrachent à mes rêveries. La guerre que se livrent les corporations pour notre attention me volent du temps et de la joie. Je rebondis de plateforme en plateforme comme une bille folle est propulsée de bumper en bumper sous les doigts experts d’un champion de flipper.

Cette dichotomie m’écartèle. L’envie de continuer à exister dans deux dimensions, de cultiver l’univers infini qui s’étend à l’intérieur de moi (des fois je me dis que ce n’est pas un cerveau qu’abrite ma boîte crânienne, mais un réseau de galaxies. Est-ce si loin de la vérité ?). De l’autre côté, l’envie de planter mes griffes dans l’argile de la Terre. De laisser l’empreinte de ma main sur les parois de ma grotte personnelle.

Je n’ai pas la solution. Peut-être même que cette tension est la condition de mon émergence. Sans ce double désir, je ne créerais rien, je ne serais pas obsédé d’art. Je me contenterai soit de flotter à l’intérieur de moi, soit de consommer le monde. Va savoir. Des fois on cherche à résoudre des inconforts qui contiennent le secret de nos vies.