Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • C’est ta faute

    C’est ta faute

    Les doutes existentiels, les joies, l’ambition, la sexualité, l’amour, j’ose dire. Je n’ai pas de problème à parler, à dire, à discuter. Mais ma peine. Ma peine, quand elle est vraie, je la garde pour moi. Je souris en disant « tout va bien » et je m’en détourne.

    Elle gratte dans mon coeur, avec ses petits ongles à peine griffus et ses bras fatigués et elle soupire: « écoute-moi, prends soin de moi ».

    Je connais les départs. Toujours de passage, je ne suis jamais resté plus de cinq ans dans la même ville, toute ma scolarité j’ai changé d’école (d’amis, d’amours, d’avenir) tous les deux ans.

    Je le connais ce déchirement du lien que l’on rompt.

    Les renards lorsqu’ils sont apprivoisés vont leur chemin. C’est dans l’ordre des choses.

    Cela m’a fait sourire, en cherchant cette citation, de voir que l’on retient surtout l’abstraction de « l’essentiel est invisible pour les yeux » et de « tisser des liens c’est quelque chose que les hommes ont oublié », mais qu’aucune carte postale ne s’attarde sur la partie très tangible de la peine du départ et sur le morceau de bonheur qui existe au-delà de cette peine.

    Comme à la fin du livre, quand le petit prince va pour mourir et dit « ne viens pas, tu risquerais d’avoir de la peine ». Et la conclusion sur les étoiles-grelots.

    Tout le monde veut bien l’euphorie de la rencontre et tout le monde voudrait échapper à la peine de la séparation, et pour échapper à cette peine, on oublie les champs de blé et les étoiles qui savent rire.

    C’est pourtant ça le plus important.

    Je n’ai pas peur d’avoir mal. Je ne crois pas que la vie soit meilleure lorsqu’elle est recouverte d’un voile de brume rosée, de cette joie constante et souvent artificielle. Être triste, c’est prendre le temps de dire au revoir, à bientôt et merci pour Birdy, et pour Selina, et pour Harley.

    Et prendre le temps de dire dommage pour tout ce qu’on n’aura pas eu le temps de faire. Et accepter cette nostalgie là aussi.

    Il reste, partout, des traces de ton passage qui donnent sens à mon monde. Des lieux où plane l’écho de tes pas, les 62 morceaux d’une playlist incomplète, et une scène ruinée dans Blade Runner ; le DVD défacé d’une comédie romantique américaine sans intérêt … Des étoiles qui rient et des champs de blé.

    Vivre, ça n’est pas ne jamais souffrir, c’est apprendre à accueillir la tristesse au même titre que le reste, c’est être heureux de la souffrance lorsqu’elle est le signe d’une ouverture sans frein, la conséquence d’un coeur offert plus qu’il n’a été enfermé sous son armure.

    Et je m’arrête là.

  • Ça me manque de ne plus me sentir perdu

    Ça me manque de ne plus me sentir perdu

    J’aimerais savoir qui a fait cette image, là, au-dessus, parce que ça me permettrait de créditer l’artiste, mais je l’ai trouvée sur Reddit…

    J’écoutais Simon & Garfunkel récemment et dans America j’aime cette phrase: « Kathy I’m lost, I said though I knew she was sleeping ».

    L’ambiance de cette phrase, pas juste la phrase elle-même, m’a envoyé des vibrations que j’ai aimées, un peu de nostalgie, des souvenirs de trajet en bus avec Aurélia en Suède, et le sentiment de passer à côté.

    Mais ces sentiments, je ne les ressens plus. Ma vie va bien, je sais où je vais, je suis sur des rails que je me suis forgés. Je ne rêve pas d’une autre vie mais seulement de vivre celle que j’ai fabriquée pour moi.

    Pourtant cet état, ce sentiment de nostalgie pour les vies non vécues, pour les rêves abandonnés, pour les choix qui n’étaient pas pour moi, cet état est propice à l’écriture. Un peu de mélancolie, un peu de douleur et d’amertume. J’aime l’idée de cet état, j’aime aussi sa saveur, le poids qu’il invite dans mon esprit et mon regard.

    Ce n’est pas un bon état pour vivre. Pas pour tous les jours. Même quand on est Hank Moody. C’est l’état qui pousse aux dépendances et au suicide et à toutes ces choses dont il semble intéressant de se passer si l’on veut vivre pleinement – après tout, le monde est plein de merveilles quand on le regarde avec lucidité.

    Ne pas vivre cette nostalgie pour mes vies non-vécues, pour l’audace que j’aurais aimé avoir, pour ces compromis que j’aurais toléré, ne m’empêche pas d’écrire sur des personnages qui la ressentent. Ce sont, après tout, les personnages qui ont peuplé mon imaginaire depuis toujours.

    La sensation d’être perdu apporte avec elle le souffle des histoires romantiques que j’aime écrire. Je peux la fabriquer. En mettant la bonne musique, en écrivant le soir si je ne suis pas trop fatigué, les lundi et certains weekend, quand O. est chez sa mère.

    Au mois d’août, pendant deux semaines, je trouve précisément ces émotions après lesquelles je cours, la mélancolie, la tristesse d’être en vie, le sentiment de tendre la main vers des rubans d’existence qui s’effilochent. En vain.

    Écrire de la fiction permet de visiter des territoires étrangers, d’aller là où la vie ne nous emmène pas, là où nous ne souhaitons pas qu’elle nous emmène. Dans la vie, malgré mes fréquentes crises existentielles, je suis plutôt solaire. Mais j’aime une fiction sombre, une action de la lose.

    Plus le temps passe plus l’écart se creuse entre la vie que je vis (plutôt tranquille et inintéressante: j’amène mon fils à l’école, j’écris, j’aide des auteurs à écrire, je vais chercher mon fils à l’école, j’écris (ou je dors) et rebelote) et la fiction que j’ai envie d’écrire (une fiction où les pères abandonnent leur enfant, où les enfants fuguent et se retrouvent dans la rue, où les couples se font et s’abîment, et les carrières explosent en vol après que l’on ait consacré toute son énergie et tout son temps à des patrons indifférents, que cela se passe dans l’espace ou sur Terre, et de préférence dans un futur proche marqué par le manque de ressources, le désespoir et l’anarchie).

    Mon futur mélancolique est sombre, avec des néons et de la pluie parce que j’ai grandi dans les années 80.

    Quand j’ai écrit Recharger ? on m’a demandé pourquoi j’avais une vision pessimiste de l’avenir. J’ai réalisé que ce n’était pas le cas. J’ai confiance dans la créativité, dans la technologie et dans l’instinct de survie de l’humanité [même si je commence à revoir ma copie] mais je crois que l’un des rôles de l’auteur de fiction c’est d’imaginer comment le monde pourrait être, pour avertir et infléchir le cours du temps.

    Que serait le monde si Orwell n’avait pas écrit 1984 ? On n’a pas une grande vigilance quant à la surveillance permanente à laquelle nous sommes soumis, mais cela serait-il pire si l’on n’avait pas été averti ?

    Bah.

    Je me pose des questions qui n’ont pas de réponse.

    C’est une affaire de foi, l’écriture. On ne sait pas à quoi elle peut aboutir. Peut-être qu’elle ne sert à rien, peut-être qu’elle a le pouvoir de dessiner l’avenir du monde (et son présent).

    J’aime écrire à partir de sentiments sombres. Je n’aime pas vivre avec ces sentiments. Ça me rappelle l’époque où j’aimais l’idée du café mais pas le goût du café. Je me servais des mugs de liquide noir juste à cause de l’image que j’en avais.

    C’est aussi une des fonctions de l’auteur, je crois, de percevoir l’impact d’une idée, d’une image. Et de prendre la responsabilité de celles qu’il crée. Chaque livre est une forme de propagande. Chaque livre a le pouvoir de faire naître dans le monde de nouveaux paradigmes alors en tant qu’auteur je réfléchis à ceux que je dispense dans mes histoires.

    Je dis ça et il y a longtemps que je n’ai pas publié un texte. « Combien de temps ? », m’a demandé une copine récemment. Je crois que ça faisait quatre mois. « C’est longtemps, ça, pour toi ? » elle m’a demandé.

    J’ai répondu que oui mais je n’en étais plus si sûr. Surtout que je n’ai rien à dire en ce moment. Et que je travaille sur des projets plus longs. Des réécritures. Des écritures. Des trucs funs que j’ai repoussés trop longtemps et qui ne sont pas mélancoliques.

    Dommage, peut-être que c’est un truc saisonnier.

    Il paraît que c’est important d’apprendre à gérer ses états émotionnels, de ne pas se laisser déborder par eux. Le paradoxe pour un auteur c’est qu’il faut aussi qu’il soit capable de les retrouver à volonté et de les provoquer et de les vivre quand il a besoin que ses personnages s’y retrouvent.

     

    Je voulais une image qui évoque l’errance. Avec le brouillard et tout je me suis dit que ça irait.

    Il paraît que c’est quelque chose que je sais bien faire: passer subitement d’un état à l’autre. Et il paraît que ça déstabilise les gens. Moi je vois surtout que ça me permet de contribuer au monde exactement comme j’ai envie d’y contribuer. Alors je continue. Et si j’ai l’air d’errer, vous saurez que c’est par choix et pas parce que je suis perdu.

  • Mes coulisses (2)

    Mes coulisses (2)

    Certains débuts ont des airs d’achevé.

    Alice

    Les mains rentrées dans les manches de son pull à capuche, quand je l’ai rencontrée, Alice mordillait le tissu qui enveloppait son poignet droit. Elle graffait les ruelles. J’aidais les grosses fortunes à choisir leurs investissements. Je ne comprenais pas qu’elle s’intéresse autant à son art. Que pouvait-elle en espérer ?

    « Du sens, me répondit-elle.

    – Le sens ne met pas un toit sur ta tête, l’avais-je reprise

    – L’argent ne chasse pas tes monstres, avait-elle rétorquée.

    J’ignorais de quoi elle parlait. Les monstres n’existaient pas.

    – Tu es trop terre à terre. Ta vie est d’une tristesse contagieuse. »

    Elle était partie sur ces mots.

  • Vers une éthique de l’ambition

    Vers une éthique de l’ambition

    La vie que nous avons reçue a de la valeur. Être en vie ça ne devrait pas être une anecdote, quelque chose que nous faisons pour passer le temps entre deux périodes d’éternité.

    Si nous sommes là, avec plus ou moins 4160 semaines de vie, avec un cerveau capable d’invention et de créativité, avec un mélange unique de gènes et d’influences culturelles, avec une personnalité complexe et unique qui nous donne un regard sur le monde que personne d’autre ne partage, avons-nous le droit de passer notre temps à le tuer ?

    C’est confortable de se laisser porter, de laisser nos idées être dictées par l’extérieur, de laisser notre vie être dirigée par les options qui nous sont proposées. Je comprends comment l’on peut choisir cette vie-là, celle qui consiste à ne rien bousculer. C’est brutal de se regarder en face et de se demander: qu’ai-je d’unique à proposer au monde ?

    C’est brutal de décider: je vais me marginaliser. Je ne saurai pas de quoi les gens parlent quand ils m’expliqueront leur vie. Je ne comprendrai pas leurs enjeux. Je ne partagerai pas leurs plaisirs et leurs déceptions. Parce que j’aurai créé une manière d’être qui ne correspondra qu’à moi.

    Je ne vais pas aux soirées. Je sors aussi peu de chez moi que possible. Je travaille et je dors.
    De temps en temps, des amis passent et me tirent de mon isolement volontaire. J’aime bien les moments que nous passons ensemble. Ils m’aèrent et me sont nécessaires mais je sais aussi combien ils peuvent être semblables au chant des sirènes.

    A petite dose ce sont des moments importants. Trop réguliers, ils sont la route directe vers mon naufrage.

    Ce qu’est l’ambition ?

    La difficulté de l’ambition c’est que sa définition est toujours personnelle. Ce à quoi j’aspire n’est pas ce à quoi vous aspirez. Pourtant partout tout le temps les média nous bombardent de modèles d’ambition: voilà ce qu’il faut vouloir, voilà qui il faut devenir, voilà l’ambition qui a du sens.

    C’est absurde. Puisque chacun est unique, chacun naît avec sa propre version de sa réalisation personnelle.

    Alors qu’est-ce que j’appelle l’ambition et pourquoi parler d’une éthique de l’ambition ?
    L’ambition, c’est repousser toujours les limites de ses possibles. C’est travailler pour voir jusqu’où l’on est capable de pousser notre existence. Avec cette précision: il faut avoir d’abord identifié ce qui est proprement nous, ce qui est notre excellence personnelle.

    Il n’y a qu’après avoir découvert ce qui faisait rayonner notre essence que nous pouvons chercher à faire toujours davantage cette chose-là.

    Et puis il faut viser l’impossible pour le rendre possible, parce que l’ambition ne se satisfait pas des petites échelles.

    Si vous savez comment faire, ce n’est pas la bonne ambition.
    Si ce que l’on vise est impossible c’est uniquement parce que nous ne l’avons pas encore fait et que nous n’avons rien fait de semblable. Alors nous ne voyons pas comment nous pourrons réaliser cette chose particulière.

    Si nous savons faire, notre ambition est trop petite. Si je dis: “je veux écrire un livre”, je sais déjà faire. Il n’y a rien d’ambitieux là-dedans. Je connais chaque étape du travail, je connais les difficultés et je sais comment les surmonter, ce n’est qu’une question de temps. Il n’y a pas de dépassement de mes connaissances, seulement des efforts connus.

    Si je dis: “je veux écrire un livre qui sera une pierre angulaire de la révolution paradigmatique qui inversera la trajectoire autodestructrice de l’humanité”, là j’ai une ambition.
    Parce que je ne sais pas ce que doit contenir ce livre et je ne sais pas à qui le faire lire pour qu’il déclenche une révolution paradigmatique de cette ampleur.
    En même temps, je sais que je peux réaliser cette ambition. J’ai une vision du monde qui construit plutôt qu’elle ne détruit, une vision faite d’autonomie émotionnelle, d’acceptation de l’altérité, de compassion, et de rigueur qui a le potentiel de changer le monde.
    Il me reste à trouver comment partager cette vision et cette attitude, quelle forme lui donner et comment la répandre.

    L’éthique

    Être ambitieux, c’est chercher à identifier et affiner tout au long de sa vie la compréhension de notre plus grande excellence, c’est travailler avec rigueur pour la mettre en application avec la plus grande élégance possible.

    Être ambitieux c’est donc apprendre à écouter les langages subtils de notre inconscient et de notre conscient, et nettoyer tous les freins que notre critique interne dresse face à notre excellence. C’est remettre le critique interne à sa place (il est là pour nous aider à faire bien, pas pour nous empêcher de faire). C’est apprivoiser l’inconfort qu’il y a à dire: “je suis différent, je suis légitime de l’être et je n’ai pas à demander pardon d’exister” parce que c’est la vérité et qu’elle n’est inconfortable que parce que le mouvement naturel de la société c’est l’uniformisation.

    La difficulté de l’ambition c’est qu’elle exacerbe la tension créative qui existe entre l’individu et le groupe. Cette tension est nécessaire parce que l’individu et le groupe ne peuvent survivre l’un sans l’autre, ils coexistent dans une dynamique perpétuelle. Sans groupe l’individu n’est pas stimulé pour innover. Sans individu, le groupe tombe dans le statu quo et s’immobilise jusqu’à se statufier.

    Une société qui ne connaît pas l’innovation, c’est une société de marbre.

    Le groupe (im)pose à l’individu des freins et des limitations (sous forme de lois, de contraintes, de critiques…) qui stimulent sa créativité et le forcent à s’arracher au royaume des évidences pour décrocher les étoiles du royaume de l’impossible afin de façonner de l’inédit.

    C’est un travail de souffrance – parce que sortir de soi c’est faire l’expérience de l’expansion, une expansion qui exige de bâtir de nouvelles connexions neuronales, ce qui, à son tour, demande d’investir de l’énergie et du temps dans ce travail.

    Les étapes de l’ambition

    D’après cette définition de l’ambition, il ressort la nécessité de temps passé avec soi, en tête à tête avec ses idées, sa vision du monde, et les conséquences de son excellence personnelle.

    Si je veux trouver des solutions innovantes aux problèmes que rencontre l’humanité, je dois m’arracher aux solutions qui existent déjà – qui sont insuffisantes – je dois m’isoler de tout forme d’influence directe ou indirecte et laisser mûrir dans mon esprit les fruits de mon expérience du monde. J’ai assez absorbé le monde pour qu’il se bouscule en moi et donne naissance aux graines des idées neuves.

    Avant d’en arriver là, je dois avoir maîtriser les techniques de mon champ d’expertise. Je dois avoir travaillé les bases, appris auprès des meilleurs mentors, m’être trompé, avoir échoué encore et encore, avoir compris les obstacles internes et externes à l’innovation et à l’excellence, savoir les contrecarrer ou m’en remettre quand ils sont plus forts.

    Je dois savoir fermer ma porte aux distractions, expliquer aux collègues, aux amis, aux amants, aux parents, que je ne suis là pour personne. Il n’y a qu’à ce prix – le prix du temps passé en tête à tête avec soi – que l’ambition peut se réaliser.

    Cela implique d’apprivoiser la solitude et le silence. Première étape: apprivoiser la solitude et le silence.

    Dans la solitude et le silence, nous travaillons à notre excellence et produisons quelque chose: un outil, une méthode, un paradigme… qui est une étape vers la réalisation de notre ambition.

    Il faut aussi savoir utiliser le groupe comme un contrepoint, une équipe prête à décortiquer nos idées et à en exposer les faiblesses pour que nous puissions retourner au travail avec une meilleure vision de notre création, une meilleure compréhension des enjeux et des besoins de notre vision.

    Deuxième étape: confronter le résultat de son isolement au monde.

    Selon les cas, nous pouvons tester notre méthode sur le terrain (comme le coach qui essaie sa nouvelle méthode avec ses clients), confier notre outil pour qu’il soit utilisé par d’autres (comme le programmeur qui fait tester son logiciel pour découvrir les bugs), soumettre notre paradigme au regard critique acéré de nos confrères (comme l’universitaire qui publie un article pour qu’il soit soumis à un questionnement systématique).

    Et puis le cycle reprend. A nouveau la solitude et l’isolement pour améliorer, affiner, pousser plus loin l’innovation. Si le premier produit de notre travail a porté ses fruits, il nous a appris quelque chose que nous n’avions pas encore perçu, montré ce que nous n’avions pas encore vu.

    Quelque part dans ce cycle il faut répandre l’innovation, ouvrir son accès à un public plus large. Troisième étape: se montrer.

    Être ambitieux, ça n’est pas pour satisfaire notre ego que nous le faisons, c’est pour apporter notre meilleure contribution possible à l’espèce. C’est faire avancer le patrimoine génétique commun, c’est permettre au groupe de grandir et de s’épanouir.

    Chaque époque pose ses défis, chaque défi appelle une ambition différente

    Une part de l’ambition naît du contexte de naissance de l’individu. Son excellence s’adapte aux défis de son temps.

    Les nôtres sont écologiques et émotionnels.

    Apprendre à s’accepter pour accepter l’altérité, apprendre à s’accepter pour se suffire et cesser de drainer les ressources de la planète. Chercher à faire mieux plutôt que plus. Chercher à être plutôt qu’avoir et faire.

    4160 semaines de vie dont mille sont consacrées à l’apprentissage des bases de l’existence. Combien vous en reste-t-il ? Que déciderez-vous d’en faire ?

  • Être ce clic

    Être ce clic

    Petit j’avais un mange disque et j’écoutais des vinyles mais le vrai moment où la musique a commencé à être un acte délibéré de définition de moi est venu plus tard. Avoir un walkman signifiait de la liberté – tant que les piles tenaient – et mon grand-père s’inquiétait: « tu vas devenir sourd ».

    Il avait peut-être un peu raison.

    J’aimais les cassettes que l’on pouvait enregistrer et réenregistrer. Plus tard, quand des potes de lycées se déplaçaient avec leur lecteur de CD portable et leur pochette de CD, je continuais à enregistrer des mix tapes.

    Même avec les lecteurs à double sens de lecture, je me souviens de ce moment de reprise de conscience au moment où la première longueur de bande avait fini de se dérouler. Si j’avais été absorbé par une rêverie, une pensée, une écriture, il fallait que je revienne au monde pour retourner la cassette (ou parce que j’entendais la tête de lecture s’inverser).

    Il y a, dans ce souvenir, quelque chose de méditatif. Plus tard, quand je pratiquerai le zazen trois heures par semaine, la méditation elle-même sera partagée entre méditation assise et méditation marchée.

    Bande sans fin

    Aujourd’hui si j’écoute de la musique, c’est sur une plateforme de streaming, ou via une playlist numérique qui est faite pour durer à l’infini. Au mieux mon flot d’activité est-il interrompu par un spot publicitaire. Le spot de pub n’a pas l’effet du CLIC suivi du silence de la bande arrivée à son extrémité. Il est intrusif, parasite l’esprit au lieu d’amplifier l’activité mentale en cours.

    Lorsque, pris par une activité, j’oubliais la musique de ma cassette, l’interruption silencieuse avait l’effet d’un surligneur. Le contraste du silence par rapport au fond musical qui le précédait amplifiait le son de l’activité en cours dans ma tête au lieu de le remplacer par une voix étrangère et agressive.

    Le simple geste, presque mécanique, de tendre le bras, presser sur « eject », retourner la cassette, oublier si on l’a bien retournée, vérifier la lettre sur l’étiquette, refermer le capot, appuyer sur lecture et entendre, juste avant le son, le chuintement des têtes d’entraînement et le sifflement de la bande tendue, offerte au déchiffrement.

    Ce simple geste n’avait pas le pouvoir de détourner l’esprit de sa tâche, pas plus que le fait de boire une gorgée d’eau ou de tailler un crayon à la mine usée.

    Si je vais sur ma plateforme de streaming pour changer ma playlist, je suis submergé par une infinité de choix. Il y a du son, de la vidéo, des articles. Les opportunités de distraction se bousculent pour capter mon attention. J’achète des abonnements pour supprimer les pubs. Au moins, c’est ça en moins. Mon cerveau est trop précieux pour que je le bombarde de messages commerciaux.

    Mais annonces ou pas, je n’ai plus ce « CLIC » suivi de son silence caractéristique.

    Je veux être ce CLIC

    Pour moi, ce CLIC ce n’est pas juste le symbole d’une époque disparue, c’est surtout le rappel de l’importance de cultiver sa concentration, et de se rappeler, à intervalles réguliers, ce que l’on est en train de faire et pourquoi c’est important.

    Le « retour à la surface » pendant une séance de travail immersive sert d’ancrage à cet immersion, et de validation de la concentration. Sans cet ancrage, l’attention n’a pas de raison de se reproduire, elle reste aléatoire et imprévisible. C’est parce que l’on est tiré (succinctement) de son état de flow que l’on peut en devenir conscient (succinctement) et décider qu’il est bon pour nous.

    Le CLIC – qui n’est pas une interruption longue ni brutale – est nécessaire à l’encouragement au travail appliqué, au deep work tel que le décrit Cal Newport.

    A une époque de constante agitation où réseaux sociaux, moteurs de recherches, téléphones malins, nous bombardent d’interruptions longues et violentes, sollicitent notre attention non stop et nous arrachent à notre application, où est le CLIC qui peut récompenser la concentration de notre attention ?

    Lorsque j’écris, je cherche à souligner l’importance de l’action délibérée et consciente. Lorsque je développe des pensées sur les pages de ce blog, dans les mails que j’envoie à mes lecteurs, dans mes mises à jour sur les réseaux sociaux (dont je ne suis pas consommateur), mon intention principale c’est d’encourager à l’action délibérée et consciente, c’est de rappeler l’importance d’un travail appliqué – ni précipité ni perfectionniste – et de me substituer à l’arrêt de la bande.

    Un peu de musique pour terminer

  • Randomness #065

    Randomness #065

    Le texte qui suit est le point de départ thématique d’une histoire en cours d’écriture. Lorsque j’écris, je n’ai pas toujours une idée claire de ce que je veux raconter, parfois c’est une sensation diffuse, comme dans ce texte, que je capte et qui a porte une certaine universalité. Je suis loin de la réalité que raconte ce texte et qui est malheureusement partagée par beaucoup d’hommes et de femmes aujourd’hui. J’ignore encore s’il deviendra une nouvelle ou un bout de roman, ou autre chose encore.

    « Je te désire, je ne dis rien. On ne sait jamais, des fois que ça ne marche pas… des fois que je me ridiculise parce que je ne serais pas assez ci, pas assez ça. Je me réfugie derrière mon écran de smartphone quand tu lèves le regard vers moi. Ma peur, terrible, de n’être pas à la hauteur.

    Tes questions, timides, m’invitent à oser plonger mes yeux dans les tiens. Je réponds à côté, avec une voix qui fausse, que je cache derrière un air désabusé factice. J’ai peur de toi. Tout ce que je veux, c’est un peu d’attention, un peu de tendresse. Et si tu voulais plus ? Si tu voulais capturer ma liberté, étouffer ma vie ? Je me bats déjà assez contre moi-même pour avancer sans me saboter pour ne pas ajouter à cette réalité la lutte contre toi, contre tes tentatives de me faire correspondre à tes rêves et tes attentes.

    J’ai peur de moi. Et si je m’enflamme ? Si tout d’un coup je me mets à croire que tu peux combler mes manques et soutenir mes doutes. Si tout d’un coup je me mets à plonger en toi avec mon surplus de besoins. Si je me mets à croire que tu peux être la réponse à ma peur de la mort, au poids de ma solitude existentielle. Je risque de me livrer à toi avec tout ce que j’ai de plus vulnérable. Je risque d’oublier tout ce que j’ai mis ma vie à construire et à renforcer et à consolider, qui est aussi instable qu’un chateau de cartes.

    Tu me souris.

    Tes yeux vibrent.

    J’ai envie de te serrer dans mes bras, ou de me blottir contre toi. Rien de plus. »

    Ce qui m’intéresse ici c’est de trouver le tiraillement d’un personnage, le conflit qui peut devenir la base d’une réflexion dramaturgique.