Catégorie : Journal

Ici, c’est un journal de bord, un outil pour garder pied et garder le cap.

  • Interruptions

    Interruptions

    J’avais lu sur le phénomène et puis je ne voulais pas le voir. Mais j’ai appris à ne plus les excuser, les interrupteurs.

    Ils se cherchent. Ils se sentent dans leur vie comme accrochés par deux doigts au bord du gouffre. Et quand ils vous voient passer à côté, bien ancré sur vos deux jambes, ils tentent de vous agripper pour se hisser hors de leur propre abîme, quitte à vous entraîner dans le vide à leur place.

    Quand ils vous voient travailler, les procrastinateurs ont quelque chose à vous demander. Quand ils sentent que vous êtes concentré, les dispersés passent dans la pièce où vous êtes en parlant avec une personne qui est restée à l’autre bout de la maison.

    C’est comme si votre capacité à faire menaçait la leur. Comme si le fait que vous sachiez vous discipliner les empêchait de faire appel à leur propre volonté.

    Comme si la lutte contre sa propre tendance aux doutes n’était pas suffisante et qu’il faille en plus servir de réconfort aux doutes des autres. Que ce soit bien clair: je suis tout à fait pour l’entraide entre créatif. Toute ma vie professionnelle est basée sur ce principe: créer des espaces de sécurité pour les créatifs, des lieux où ils peuvent se réunir et expérimenter, exprimer leurs doutes et recevoir du soutien. Mais il y a une différence entre répondre à une demande d’aide et subir l’insécurité des autres.

    Une énorme différence.

    Prendre le temps de créer sa vie, de réaliser les visions de son cœur, demande souvent de s’isoler du monde, de se concentrer pendant de longues périodes de temps sur l’œuvre en cours de création. Cela demande de mettre les autres à distance, et, parce qu’une telle concentration est rare dans le monde, cela exige de se protéger férocement contre les interruptions.

    Cela fonctionne très bien quand on prend la peine d’expliquer à nos proches l’importance de notre démarche et sa signification ; et quand nous avons des conversations audacieuses où nous leur expliquons que nous ne les fuyons pas mais prenons au contraire le temps d’être plus en alignement avec nous-même, ce qui nous rend en réalité plus disponibles pour eux, puisque nous ressentons l’intense satisfaction de nous être écouté et d’être allé au bout des exigences du projet ; et parce que nous avons créé quelque chose, nous avons créé du sens dans notre vie.

    Si l’on regarde la vie – de la plus petite bactérie au système d’interrelation entre tous les organismes vivants de la planète – on réalise rapidement que le but de la vie est de créer plus de vie. Il me semble en tous cas que vivre c’est désirer croître, avoir la curiosité de se demander jusqu’où l’on peut aller dans notre existence. Mais je m’écarte du sujet… ou peut-être pas tant que ça.

    Si vivre c’est créer alors limiter sa propre créativité c’est limiter son sentiment d’être en vie. Et voir ceux qui créent/vivent sans se limiter, c’est être déchiré par la morsure de ses propres empêchements.

    La question n’est pas simple. S’autoriser à vivre, à créer, à faire, à être, c’est tout l’enjeu de la maturité. Comprendre la responsabilité de la vie adulte c’est baisser le doigt que l’on pointe vers les coupables de notre mal être, c’est regarder notre reflet et lui sourire en disant: « C’est toi et moi, seuls, qui portons notre présent et notre avenir, notre bien-être et notre ambition ».

    Les opportunités se présentent à chaque seconde. Quand mes clients se jettent sur la première porte ouverte venue, je les retiens: « Et si nous prenions le temps? »

    Je lis des articles dont le message est, si je le simplifie: « l’individualisme est une mauvaise chose ; encourager les gens à leur propre épanouissement c’est les déconnecter de leur communauté ».

    Je lis ces articles et je m’interroge. Parce que je n’y crois pas mais je suis prêt à accepter que je puisse me tromper ; et chaque fois que je parle d’individualisme j’ai l’impression de dire un gros mot.

    Ce que je crois c’est que prendre soin de soi est le seul impératif catégorique qui garantisse l’épanouissement commun. Parce que prêter attention aux signaux de son propre corps et de son propre esprit c’est aussi entendre l’ambition fondamentale qui, dans nos veines, nous pousse à vouloir entrer dans notre propre expansion.

    Et cette expansion est l’opposée du narcissisme. Elle ne dit pas: « spolie les autres pour t’agrandir » mais « trouve ce qui a peur en toi et développe ton courage ; trouve ce qui désire en toi et développe ta créativité ; trouve ce qui est unique en toi et développe l’audace de l’exprimer ».

    Être individualiste c’est reconnaître cette réalité: même si nous sommes tous en interrelation, nous sommes tous, aussi, différenciés ; nous sommes ce mélange singulier de génétique et de culture qui n’existe qu’une fois dans le monde et nous sommes la seule conscience au monde qui soit présente avec nous 24/7. Nous sommes la seule entité à ressentir précisément ce que nous ressentons, à savoir naviguer dans nos circonstances comme cela est bon pour nous, à savoir ce que nous désirons réaliser et à pouvoir choisir les meilleurs outils pour le réaliser.

    Être individualiste c’est reconnaître la beauté de chaque destin, de chaque cœur, de chaque parcours. Si je prône la responsabilité et l’autonomie c’est pour me rappeler que c’est à moi seul d’assumer les conséquences de ma communication et de mes actions, y compris et surtout quand il s’agit de réaliser ma vie.

    Alors ne m’interrompez pas sous prétexte que moi je travaille et vous non ; sous prétexte que je respecte mes priorités en prenant du temps pour me connecter à cette singularité qui vit en moi, qui est cachée par des décennies d’influence culturelle et qui demande à s’extraire de la masse des bâtiments qui ont été construits sur elle, pour s’exprimer enfin et s’élever dans le monde.

    C’est plus tard, dans la rencontre de nos singularités individuelles, que les étincelles créatives se manifesteront et que le monde changera. Parce que chacun aura écouté sa réalité et l’aura partagée et que mélangées, ces réalités en auront enfanté de nouvelles. Et si, au lieu de vous accrocher à moi comme à une bouée de sauvetage, si au lieu de vouloir m’arracher à ma concentration, vous preniez le temps de vous installer – il y a de la place sur cette table – avec vos outils pour vous connecter à votre propre vie et la réaliser ?

    (crédit photo: Denisse Leon sur Unsplash)

  • Rituels

    Rituels

    Chaque début d’année nous franchissons la frontière entre le passé et l’avenir. Ces deux jours suspendus entre deux ans sont les douaniers temporels qui tamponnent le passeport de notre existence: « Quel est l’objet de votre séjour ? »

    « Je veux juste traverser 2018 et arriver à la prochaine frontière en étant mieux équipé et mieux entraîné pour atteindre mes rêves »

    Quels rêves ?

    Je ne sais plus. Ce ne sont pas vraiment des rêves d’ailleurs, parce que j’ai oublié comment on faisait pour croire que les choses pouvaient être inatteignables. Ce ne sont pas non plus des objectifs, tous ne sont pas non plus des projets. Guillaume les appelle des visions, comme des hologrammes programmés pour guider notre marche dans les couloirs mal éclairés de l’existence.

    Je ne ressens plus le tiraillement de l’envie au sens où rien ne manque réellement à ma vie. Pour la première fois depuis toujours je me surpris à marcher vers mon bureau en me disant: « je pourrais encore faire ça dans cinq ans sans me sentir paniquer ». Je ne me sens pas incomplet, je ne me sens pas manquant de quelque chose et c’est une sensation nouvelle et, je le reconnais, un peu perturbante.

    Deux ou trois décennies à penser à ce que je n’avais pas, à ce qu’il me fallait réaliser pour « arriver » forgent un certain discours interne qui devient vite automatique et qui, en substance, dit: « Gnagnagna, ça ne va pas, Gnagnagna, ça ira quand je serai riche et libre et reconnu, Gnagnagna parce que c’est bien connu que les gens riches et reconnus ne sont pas malheureux ».

    Là où j’ai merdé c’est que je me suis donné aussi l’habitude de faire ce que je voulais faire. Si je veux écrire un livre, je le fais. Si je veux organiser une conférence, je le fais. Là je voulais apprendre à chanter alors j’ai pris un coach personnel et je me suis donné douze mois pour monter une petite set list et passer un an à chanter dans des bars. Juste parce que pourquoi pas ?

    Alors à force de faire ce que je veux faire j’ai appris que je n’avais qu’à insister et avoir un peu d’audace pour avoir la vie que je voulais, si bien que je n’arrive plus à croire à la voix qui râle parce qu’elle n’a pas ce qu’elle veut, et si bien qu’à chaque fois que la voix dit « je veux [tel truc] », une autre vois demande: « parfait, et tu vas t’y prendre comment pour l’obtenir ? »

    Aussitôt une autre partie de mon esprit prend la parole et offre des idées d’actions, des plans, des solutions. Et quand la voix qui dit « ça pourrait ne pas marcher! » s’élève, toutes les autres se tournent vers elles et demandent « Et alors ? » parce qu’elles savent qu’on a le droit à autant d’essais que l’on veut dans la vie et que cette histoire de la première impression n’est qu’une histoire à faire peur pour empêcher l’audace.

    Bon, avec tout ça, l’année neuve arrive et à part la santé et l’énergie pour continuer à faire ce que je fais déjà mais en mieux, c’est-à-dire avec plus d’ambition et plus d’audace, je n’ai rien à lui demander. Ça veut dire pas de résolution et pas de révolution. Mes priorités n’ont pas bougé, mes projets sont toujours là, en train d’avancer, et je continue d’apprendre (pour mon anniversaire je m’offre un abonnement à Masterclass plutôt qu’à Netflix).

    Je veux continuer à amener mon fils à l’école le matin et à aller le chercher à 16 heures, et je veux continuer à jouer avec la créativité, et écrire des livres et toucher de plus en plus de lecteurs, un à la fois, avec des histoires qui parlent d’être adulte, de responsabilité et d’autonomie émotionnelle ; et continuer à être exigeant avec mes clients qui sont plus formidables qu’ils ne le croient, et encore plus exigeant avec moi-même, surtout quand il s’agit de prendre soin de moi, parce que sans un bon équilibre intérieur je ne peux pas offrir ce que j’ai de meilleur.

    2017 a été riche et surprenante, une année dont le fil conducteur a été la reconquête de l’équilibre. J’ai aussi voyagé, du Nord de l’Angleterre aux terres enneigées d’Horizon: Zero Dawn ; des plages d’Arcachon aux paysages urbains de Blade Runner 2049 ; des rives de la Garonne aux routes périlleuses de Station Eleven.

    J’aurai 36 ans cette année et je ne peux que me féliciter du chemin que j’ai parcouru jusque là. 36 ans c’est le tout début de la vie. J’ai l’impression que l’on naît à l’âge adulte au début de la trentaine. En âge d’adulte j’ai à peine six ans, je suis un tout petit, j’entre à peine au CP.

    Et il y a les ponts coupés, les ponts noués, les gens qui passent, ceux qui disparaissent et ceux qui restent alors qu’on ne s’y attend pas. Et l’acceptation, enfin, qu’il est plus important d’être vrai que d’être aimé, qu’il vaut mieux passer pour un ours mal léché que l’on n’invite plus aux soirées qu’un gentil caniche qui accourt dès qu’on l’appelle ou un perroquet prêt à tout répéter pour un petit morceau d’attention.

    J’ai appris que la loyauté n’est pas là où je la cherchais. Qu’il est plus important d’être loyal à celui que l’on est qu’à celui que l’on était ; voire qu’il est plus important d’être loyal envers celui que l’on sera qu’envers celui que l’on est. Et oui, souvent, cela signifie de revenir sur des engagements et cela signifie parfois de dire « je sais qu’on devait se voir mais je préfère décaler ».

    Qui je veux être, j’en ai une assez bonne idée. En fait j’en ai une vision très claire. Reste à décoder les étapes, à écouter mes besoins, à me souvenir de me projeter, le plus loin et le plus concret possible. Voyager dans l’avenir et sentir le parfum des pages de mon livre à venir. Voyager dans l’avenir et sentir le vent finlandais d’un voyage futur à Helsinki, entendre ma voix qui navigue sur la mélodie avec aisance même si aujourd’hui je ne sais pas comment et je ne comprends pas et je n’arrive pas à imiter les notes de façon systématique.

    Apprendre et apprendre et me souvenir que je sors à peine de la maternelle ; que je viens à peine de comprendre ce que veut vraiment dire le mot « responsable ».

  • Le temps d’apprendre

    Le temps d’apprendre

    À vingt ans, entouré d’adultes qui semblaient savoir ce qu’ils faisaient, je n’ai pas le souvenir que l’un d’eux m’ait dit: « Il m’a fallu quinze ans pour en arriver là ». Et s’ils me l’ont dit, j’ai sans doute eu un mouvement d’épaule et un sourire en coin. « Quinze ans ? Pff, j’irai plus vite ». Ce n’est pas tant de l’arrogance qu’une incapacité d’un cerveau de vingt ans de se projeter à cette distance. Quinze ans, c’est presque l’intégralité de sa vie et à vingt ans je me sentais aussi étranger à l’enfant de cinq ans que j’avais été qu’à l’adulte de quatre-vingt que je serais un jour.

    Quinze ans c’est une période considérable et en même temps c’est trois fois rien.

    Apprendre à être avec soi et avec les autres. Apprendre les détails d’une pratique professionnelle pour qu’elle devienne fluide, qu’elle semble naturelle (alors que ces quinze ans de pratique délibérée ont fabriqué cette aisance). C’est facile de se représenter la toute première fois où l’on fait quelque chose, il y a un certain inconfort, une maladresse dans les gestes. Et c’est facile de se représenter au bout de quinze ans, chaque trait à sa place, chaque mouvement à son juste rythme. Je pense à cette métaphore : Picasso est dans un restaurant en train de griffonner sur un bout de nappe ; une femme s’approche de lui et demande à acheter son dessin. « 50.000$ », annonce Picasso. La femme est estomaquée « Comment ? Mais je vous ai vu, il vous a fallu à peine cinq minutes pour le réaliser », et Picasso de répondre « Oui, et il m’a fallu toute ma vie pour y parvenir ».

    Dans une société où les biens de consommation sont engagés dans une course au prix le plus bas, il est parfois difficile de se rappeler que lorsque nous achetons une expertise, nous n’achetons pas un service mais une expérience. Nous n’achetons pas une heure du temps de notre analyste, notre coach, notre cardiologue, nous achetons les décennies qu’il lui a fallu pour savoir comment écouter et quelles questions nous poser, quel geste avoir et quel regard poser sur les résultats tirés de ses machines. Il est facile de proposer quinze euros à Picasso si tout ce que nous voyons, ce sont les cinq minutes de griffonnage.

    Autre chose m’intéresse dans cette métaphore, c’est l’obsession. On pourrait se dire que Picasso aurait envie de profiter de son repas tranquillement, de laisser le travail à l’atelier. Au lieu de cela, il est en train de dessiner pendant qu’il mange. Cette obsession, cette volonté d’être toujours en train de pratiquer les activités qui nous font du bien, qui nous font sentir en vie, qui nous poussent à nous dépasser et nous améliorer, contribue aussi à ce que nous apprenions encore et encore.

    Je reviens à mon histoire de quinze ans. J’y pensais parce que je suis vraiment à l’Ouest quand il s’agit d’administration et de comptabilité et de tout ce qui a trait à l’organisation d’une entreprise. Pendant un moment je me disais : « c’est trop bête, je vais finir par me retrouver sans rien juste parce que je n’arrive pas à organiser mon cerveau de sorte à ce qu’il s’occupe de cet aspect-là ». Et puis cette année j’ai réalisé que ça venait tout seul. Je crois que j’ai aussi réussi à me centrer davantage, à me poser en moi, ce qui fait que je me sens un peu moins en transit, en attente de la prochaine étape. J’ai fini par intégrer que la prochaine étape c’était maintenant et désormais j’arrive à me projeter sur cinq ans et à me dire : « si je fais encore ça dans cinq ans, ça me va ».

    Il m’a fallu cinq ans, un deuil et un divorce, et plein d’autres mouvements moins spectaculaires, pour en arriver là. Pour en arriver à regarder ma vie et me dire que je n’avais rien à changer de majeur ; et c’est compliqué pour moi, parce que j’ai passé toute ma vie à regarder ce que je pouvais changer, à me demander quel serait le prochain remaniement, la prochaine table rase, le prochain moment où je quitterais tout le monde et partirais pour un autre lieu, une autre vie.

    C’est finalement en me retrouvant enfin avec moi-même, en tête à tête avec mes besoins et mes émotions et mes peurs et mes doutes et tout le reste que j’ai pu faire le travail nécessaire et réaliser que j’étais au sommet d’une montagne qui me plaisait franchement bien. Et à l’intérieur de cette montagne il y a plein de choses à découvrir et à faire et à explorer. Des mines qui plongent à l’intérieur de la roche, des bosquets qui vivent avec les saisons, des animaux, des baies. Je crois même avoir aperçu un dahu.

    Je regarde mon administratif et maintenant c’est un bon moment pour y mettre de l’ordre, parce que maintenant je sais que je veux continuer ce que je fais déjà et que ça vaut le coup de le rendre propre. Avant, ça me semblait être bien loin dans la liste de mes priorités.

    Dans cinq ans, peut-être, tout sera en ordre et j’aurai fait face à d’autres apprentissages. Et les cinq années suivantes m’apporteront de nouvelles opportunités pour me sentir encore plus centré, plus aligné avec moi-même, et toujours en mouvement, toujours en train de changer pour rester en accord avec mon essence.

    Je suis impatient, pressé d’atteindre mes objectifs de vie, je vois tout ce que je n’ai pas encore fait, tout ce qui n’est pas encore là où je le souhaite, et je lâche petit à petit, en prenant le temps de regarder ma vie et de me dire: je suis sur la route. Je dis « non » à ce qui m’éloigne du but, et je me concentre sur ce qui m’en rapproche.

    Je regarde le chemin parcouru et je me remercie des choix que j’ai faits. Je regarde certains compagnons de route et je vois où ils en sont de leur route à eux et je n’aimerais pas être sur leur chemin, parce qu’ils ont à apprendre des choses que j’ai déjà apprises et à vivre des épreuves que je n’ai pas envie de vivre à nouveau. Et j’espère qu’ils se disent la même chose quand ils regardent mon chemin.

    Et je regarde le chemin qu’il me reste à parcourir en souriant, parce que même s’il me demande encore soixante ans, c’est le chemin que j’ai choisi.

  • Pas là pour te faire plaisir

    Pas là pour te faire plaisir

    « Je te déteste ».

    Je me fais payer pour me faire désaimer par des gens qui, après, me remercient en me signant leurs chèques. Mon métier c’est de dire la vérité toute nue. « Tu as peur » ; « Tu te sens merdeux » ; « Tu sais bien te raconter des histoires qui t’évitent de réaliser tes rêves » ; « Je ne comprends pas pourquoi tu fais ça alors que tu préfèrerais faire autre chose, tu m’expliques ? »

    Quand on me demande ce que je fais dans la vie, je réponds des trucs à la con, genre « je tiens une école d’écriture » ou « je suis coach » mais mon vrai métier c’est de faire émerger le vrai. C’est de poser les questions qui ennuient.

    Dans un exercice que je faisais faire à mes clients, qui consistait à lister dix sources d’émerveillement et dix sources de frustrations (3’30 par liste), j’ai vu apparaître (je faisais l’exercice aussi) : L’aptitude des gens à s’inventer des histoires pour s’éviter d’être ce qu’ils sont. Dans les deux listes.

    Je reste passionné par notre capacité à nous inventer des excuses et des échappatoires. Je suis très fort à ce jeu moi aussi, je me crée des problèmes administratifs pour m’offrir l’excuse parfaite qui m’évitera d’écrire le roman après lequel je cours depuis…

    C’est aussi là une grande source de tension pour moi. J’ai envie de plonger mes mains dans les tripes de mes clients (et les miennes) et de dénouer leurs tripes, envie d’ouvrir leur crâne et de poser des électrodes sur leur cerveau pour trouver les barrages qu’ils ont dressés entre leurs neurones. Faire sauter tout ça à la dynamite, rétablir le flux de leur identité profonde et de leur être.

    On se raconte qu’il ne faut pas être soi, que c’est dangereux. Que l’on risque d’être attaqué à risquer d’être vu. Et c’est peut-être vrai mais l’on ne risque pas moins de mourir en ne faisant rien. Mourir de regrets, mourir d’ennui, mourir de n’avoir pas osé.

    Il y a eu cette étude il y a plusieurs années, sur les plus grands regrets des mourants. Ce sont les choses qu’ils n’ont pas faites qu’ils regrettent, parce que finalement, à regarder tout ça depuis la fin, on se dit qu’on ne risquait pas grand chose, en fait.

    J’essaie de me rappeler deux choses : dans un peu plus de cent ans, tous les gens qui m’auront connu seront morts ; Et tout le monde se fout de savoir ce que je fais. Tout le monde est trop occupé par sa propre vie et ses propres préoccupations, les regrets qu’il•elle essaie de ne pas avoir.

    Il faut s’écouter et oser faire ce qui est bon pour soi. Ce qui nous permet d’être bien, en bonne santé, reposé, disponible pour ses enfants et sa créativité. En tous cas c’est ce qui est important pour moi.

    La créativité ce n’est pas rien, c’est ce qui nous permet d’inventer notre vie, de rebondir quand tout part en vrille, de trouver des solutions là où les autres voient des problèmes. La créativité c’est le nom que l’on donne à ces idées étranges qui surgissent à notre conscience. « D’où viennent-elles », se demande-t-on, « comment puis-je avoir des idées aussi bizarres ? »

    Je dis : c’est ton inconscient qui exprime un besoin. Parfois il s’exprime avec maladresse et il faut décoder le message ; parfois il est très clair, comme quand tu as mal au dos après une journée à soutenir quelqu’un qui te bouffe ton énergie ou à porter le poids du monde sans que personne ne te l’ait demandé.

    En ce moment j’ai mal au dos, c’est pour ça que j’en parle. Parce que je porte tous les jours les mêmes chaussures (la flemme d’en changer) et parce que ces périodes de fêtes me pèsent – assez littéralement – mais c’est pas grave, ça passera. On s’en fout de mon mal de dos, ce qui importe c’est qu’il illustre cette idée de l’inconscient en train d’utiliser des manières créatives de me parler, d’attirer mon attention : « Hey, t’as mal au dos, pourquoi ? Quel est le déséquilibre que tu as laissé s’installer ? »

    Je ne sais plus où j’ai lu cette histoire à propos d’un prof de TaiChi qui explique: ta cheville est désaxée d’1°. Alors ton genou est désaxé d’1°. Alors ta hanche, tes vertèbres, tes cervicales, le sont aussi. Et ça te baise. Toute l’énergie que tu utilises à compenser ce déséquilibre est gaspillée. Le TaiChi s’occupe de rééquilibrer ton corps pour libérer cette énergie.

    C’est exactement ce sur quoi je travaille en ce moment. Pas le TaiChi, mais le fait d’être attentif aux choses qui bouffent mon énergie, et à la libérer. Par énergie, je n’entends pas un truc abstrait mais le simple fait que mon cerveau utilise des ressources pour gérer mes tâches de fond.

    J’ai 54 onglets ouverts dans mon navigateur. Mon ordinateur rame. Il peine. Il souffle. Il ahane. Mon cerveau fait la même chose. Quels sont les onglets que je peux fermer ?

    Quels choix puis-je faire maintenant pour libérer certaines de mes ressources ?

    Quelles obligations puis-je abandonner ? Quel livre puis-je finir ? Quelle conversation puis-je avoir ?

    Il y a des tâches dont j’ai besoin, des tâches qui sont en cours. Mais il y en a aussi beaucoup que j’ai laissées ouvertes par négligence, parce que je n’ai pas pris les deux minutes nécessaires pour les regarder et prendre la décision de clore l’onglet, de dire : « finalement non » ou « plus maintenant ».

    Parce que nos envies bougent. Et nos besoins bougent. Et notre connaissance de nous-mêmes se précise. Et que nos projets (artistiques, professionnels, relationnels, émotionnels…) continuent ou cessent d’être pertinents en fonction de nos évolutions.

    Aujourd’hui j’ai envie de fonder une académie de créativité, j’ai envie de devenir expert en créativité, j’ai envie de partir pendant un an autour du monde pour rencontrer des artistes connus ou méconnus, pour les regarder en train de créer, pour leur poser des questions inconfortables sur ce qui les pousse à faire, sur comment ils font. Je ne veux pas savoir ce qu’ils racontent à tout le monde, je veux entendre leur vérité.

    Est-ce que comme moi ils créent pour ne pas devenir fou ? Pour maintenir leur équilibre ? Créent-ils parce qu’ils meurent s’ils ne le font pas ? Comment vivent-ils les journées pendant lesquelles ils ne créent pas ? Les vivent-ils comme un cauchemar ? Comme un abandon d’eux-même ? Comme un gaspillage de leur trop court temps de vie ? S’ils les vivent avec sérénité, comment font-ils ? Quand ils doutent, se disent-ils que c’est fini, que leur vie continue et s’arrête en même temps ? Quand cela fonctionne, s’accrochent-ils au fil comme à une bouée de sauvetage, cessent-ils de manger et de dormir de peur qu’un clignement de paupière suffise à tout perdre ? Sont-ils obsédés d’épure ? Cherchent-ils à se dépasser sans cesse ? Pourquoi ? Pourquoi pas ? Combien de temps leur a-t-il fallu pour trouver l’équilibre ? Pour libérer leur productivité ? Ont-ils l’impression de créer assez ? Ont-ils plus d’envies qu’ils ne pourront jamais en réaliser ? Comment font-ils quand leurs œuvres ouvrent les portes de leur plus fragile intimité ? Se perdent-ils dans le sexe et dans l’amour ? Se perdent-ils dans la drogue et dans l’alcool ? Dans les réseaux sociaux ? Se cachent-ils d’eux-mêmes ? Quelles histoires s’inventent-ils pour justifier leur fuite ? Sont-ils satisfaits ? Se moquent-ils du résultat ? Lui préfèrent-ils le travail lui-même ? Comment vivent-ils le travail ? Souffrent-ils de créer ? Sont-ils dans une recherche de constante tension ? Vivent-ils l’acte créatif comme une transe qui dévore leur énergie et les laisse échoués sur le bord de la route à la fin de leur séance de travail ? En ont-ils peur parfois ? Sont-ils encore attachés à l’avis des critiques et du public ? Ont-ils atteint cette indifférence qui naît d’une pratique qui se remet sans cesse en question ? Quel rapport entretiennent-ils à l’argent ? L’aiment-ils ? Ont-ils l’impression de respecter ou d’humilier leur travail lorsqu’ils le vendent ? … … …

    Je veux passer des journées entières avec chacun, à écouter, à prendre des notes, à poser des questions, à me faire détester parce que je fouine dans chaque recoin. Je veux les entendre me raconter les mensonges qu’ils se sont habitués à répéter sur leur art. Et je veux les entendre toucher à leur vérité. Quelle qu’elle soit.

  • P.S.: Ma vie est une cathédrale

    P.S.: Ma vie est une cathédrale

    Combien d’années faut-il à la graine pour devenir un arbre mature, capable de donner des fleurs chargées de pollen, des fruits chargés de graines ?

    À vingt ans, entouré d’adultes qui semblaient savoir ce qu’ils faisaient, je n’ai pas le souvenir que l’un d’eux m’ait dit: « Il m’a fallu quinze ans pour en arriver là ». Et s’ils me l’ont dit, j’ai sans doute eu un mouvement d’épaule et un sourire en coin. « Quinze ans ? Pff, j’irai plus vite ». Ce n’est pas tant de l’arrogance qu’une incapacité d’un cerveau de vingt ans à se projeter à cette distance. Quinze ans, c’est presque l’intégralité de sa vie et à vingt ans je me sentais aussi étranger à l’enfant de cinq ans que j’avais été qu’à l’adulte de trente-cinq ans que je serais un jour.

    Quinze ans c’est une période considérable et en même temps c’est trois fois rien.

    Apprendre à être avec soi et avec les autres. Apprendre les détails d’une pratique professionnelle et devenir fluide, qu’elle semble naturelle (alors que ces quinze ans de pratique délibérée ont fabriqué cette aisance). C’est facile de se représenter la toute première fois où l’on fait quelque chose, il y a un certain inconfort, une maladresse dans les gestes. Et c’est facile de se représenter au bout de quinze ans, chaque trait à sa place, chaque mouvement à son juste rythme. Mais il est difficile de se projeter dans la pratique elle-même, dans le fait de se confronter à la matière sans savoir quoi faire. En ce moment j’apprends à chanter et je ne sais pas ce que je fais, je ne comprends pas encore les mouvements de la voix, je ne reconnais pas encore les notes même si j’arrive à les imiter. Je m’imagine dans un an, à l’aise, capable de travailler sur les détails. Mais il y a tout ce temps entre aujourd’hui et mon futur, ce temps à faire sans savoir ce que je fais, comme les auteurs qui viennent apprendre avec moi et sont confrontés à leurs histoires sans comprendre ce qui leur arrive.

    Je pense à cette anecdote : Picasso est dans un restaurant en train de griffonner sur un bout de nappe ; une femme s’approche de lui et demande à acheter son dessin. « 50.000$ », annonce Picasso. La femme est estomaquée « Comment ? Mais je vous ai vu, il vous a fallu à peine cinq minutes pour le réaliser », et Picasso de répondre « Il m’a fallu toute une vie pour y parvenir ».

    Dans une société où les biens de consommation sont engagés dans une course au prix le plus bas, il est parfois difficile de se rappeler que lorsque nous achetons une expertise, nous n’achetons pas un service mais une expérience. Nous n’achetons pas une heure du temps de notre analyste, notre coach, notre cardiologue, nous achetons les décennies qu’il lui a fallu pour savoir comment écouter et quelles questions nous poser, quel geste avoir et quel regard poser sur les résultats tirés de ses machines. Il est facile de proposer quinze euros à Picasso si tout ce que nous voyons, ce sont les cinq minutes de griffonnage.

    Autre chose m’intéresse dans cette anecdote, c’est l’obsession. On pourrait se dire que Picasso aurait envie de profiter de son repas tranquillement, de laisser le travail à l’atelier. Au lieu de cela, il est encore en train de dessiner. Cette obsession, cette volonté d’être toujours en train de pratiquer les activités qui nous font du bien, qui nous font sentir en vie, contribue aussi à ce que nous apprenions encore et encore.

    Je reviens à mon histoire de quinze ans. J’y pensais parce que je suis vraiment à l’Ouest quand il s’agit d’administration et de comptabilité et de tout ce qui a trait à l’organisation d’une entreprise. Pendant un moment je me disais : « c’est trop bête, je vais finir par me retrouver sans rien juste parce que je n’arrive pas à organiser mon cerveau de sorte à ce qu’il s’occupe de cet aspect-là ». Et puis cette année j’ai réalisé que ça venait tout seul. Je crois que j’ai aussi réussi à me centrer davantage, à me poser en moi, ce qui fait que je me sens un peu moins en transit, en attente de la prochaine étape. J’ai fini par intégrer que la prochaine étape c’était maintenant et désormais j’arrive à me projeter sur cinq ans et à me dire : « si je fais encore ça dans cinq ans, ça me va ».

    Il m’a fallu cinq ans, un deuil et un divorce, et plein d’autres mouvements moins spectaculaires, pour en arriver là. Pour en arriver à regarder ma vie et me dire que je n’avais rien à changer de majeur ; et c’est compliqué pour moi, parce que j’ai passé toute ma vie à regarder ce que je pouvais changer, à me demander quel serait le prochain remaniement, la prochaine table rase, le prochain moment où je quitterais tout le monde et partirais pour un autre lieu, une autre vie.

    C’est finalement en me retrouvant enfin avec moi-même, en tête à tête avec mes besoins et mes émotions et mes peurs et mes doutes et tout le reste que j’ai pu faire le travail nécessaire et réaliser que j’étais au sommet d’une montagne qui me plaisait franchement bien. Et à l’intérieur de cette montagne il y a plein de choses à découvrir et à faire et à explorer. Des mines qui plongent à l’intérieur de la roche, des bosquets qui vivent avec les saisons, des animaux, des baies. Je crois même avoir aperçu un dahu.

    Je regarde mon administratif et maintenant c’est un bon moment pour y mettre de l’ordre, parce que maintenant je sais que je veux continuer ce que je fais déjà et que ça vaut le coup de le rendre propre. Avant, ça me semblait être bien loin dans la liste de mes priorités.

    Dans cinq ans, peut-être, tout sera en ordre et j’aurai fait face à d’autres apprentissages. Et les cinq années suivantes m’apporteront de nouvelles opportunités pour me sentir encore plus centré, plus aligné avec moi-même, et toujours en mouvement, toujours en train de changer pour rester en accord avec mon essence.

    Je suis impatient, pressé d’atteindre mes objectifs de vie, je vois tout ce que je n’ai pas encore fait, tout ce qui n’est pas encore là où je le souhaite, et je lâche petit à petit, en prenant le temps de regarder ma vie et de me dire: je suis sur la route. Je dis « non » à ce qui m’éloigne du but, et je me concentre sur ce qui m’en rapproche.

    Je regarde le chemin parcouru et je me remercie des choix que j’ai faits. Je regarde certains compagnons de route et je vois où ils en sont de leur route à eux et je n’aimerais pas être sur leur chemin, parce qu’ils ont à apprendre des choses que j’ai déjà apprises et à vivre des épreuves que je n’ai pas envie de vivre à nouveau. Et j’espère qu’ils se disent la même chose quand ils regardent mon chemin.

    Et je regarde le chemin qu’il me reste à parcourir en souriant, parce que même s’il me demande encore soixante ans, c’est le chemin que j’ai choisi.

     

    PS: Souvent je pense au temps qu’il a fallu pour construire les cathédrales et au fait que la majorité des gens qui ont pensé, souhaité et œuvré à leur construction n’ont jamais vu le résultat. Et je regarde l’impatience que nous mettons à vivre, notre refus de laisser le temps aux émotions, aux apprentissages, aux transformations profondes de notre être. Cela m’épate. Et je me dis: ma vie est une cathédrale.

  • Lapin blanc

    Lapin blanc

    Avec tout ça j’ai oublié qu’on était mardi.

    Première radio ce matin. Passage en bateau. Respiration. Découvrir Fabcaro. Traîner. Courir. Prendre un vélo. Penser qu’on est jeudi. Être décalé.

    Ces derniers dix jours je n’ai eu qu’une idée en tête: « je passe à la radio bientôt. Fuck ».

    Première fois. Pas de repères. La seconde fois sera plus facile, c’est clair. La cinquième m’ennuiera.

    Maintenant je respire. Le trac m’a lâché. Il est retombé lentement au fil de la journée, le temps pour mon cerveau d’intégrer toutes les informations qui lui permettent de comprendre le contexte de la radio, de me dire: « voilà où j’aurais pu faire mieux » (prendre le contact de ce vigneron qui passait après moi dans l’émission, par exemple).

    Je prends rendez-vous pour un café Vendredi. Je me dis « c’est demain ».

    Perdus Mercredi et Jeudi, où sont-ils passés ?

    Et puis soudain, je ne sais ni comment ni pourquoi, la prise de conscience: « Mais si on est mardi, ça veut dire que le blog attend sa mise à jour ? »

    Je n’ai plus de billets d’avance. Quelques brouillons commencés (Écrire sa vie, pour faire écho à la radio, questionne le double sens de l’expression).

    « Écrire, m’a-t-on dit récemment, c’est enterrer quelque chose ». Je réponds « Écrire c’est, pour moi, planter des graines. Vous avez écrit votre vie de vos vingt ans à vos vingt-huit, vous en avez trente, qu’écrivez-vous si vous écrivez ce qu’il se passe de trente à trente-huit ? »

    Lumières dans les pupilles de mon interlocuteur.

    L’autre soir, j’aurais pu travailler sur le roman, ou sur le blog, ou sur le livre. Au lieu de ça j’ai passé un temps indécent à récupérer des images sur Pinterest. Des tas de trucs en vrac (non parce que s’il avait fallu le ranger en plus…).

    En tous cas, ça m’a fait gamberger cette histoire. Comment 14 minutes d’antenne peuvent canibaliser l’attention d’une semaine et demie ? Tous les matin, dans mon journal (et de plus en plus lourd à mesure que l’on se rapprochait de la date): « Radio ».

    Le fait que j’organise des conférences en direct toutes les semaines depuis 2 ans, que j’aie des vidéos sur Youtube, tout ça tout ça, que je sache parler de mon métier, rien de tout ça ne m’a épargné le trac. Donc il se passe quoi, là ?

    Le chaos.

    Je ne suis pas allé chercher Isabelle Wagner, c’est elle qui est apparue soudainement dans ma messagerie Facebook en me disant: « ça me ferait plaisir de vous avoir à l’antenne ». Je suis flatté. Et rattrapé par mes insécurités: « suis-je à la hauteur ? »

    Je ne vais pas m’étendre sur la banalité de cette inquiétude. Ce qui est intéressant c’est de savoir ce que l’on peut en faire. Dans mon cas, c’est ok, je comprends les enjeux, je comprends le but de se confronter à ce qui est effrayant (le rendre banal).

    De quoi j’ai peur ? De me ridiculiser, de perdre toute forme de crédibilité, de raconter n’importe quoi, de bafouiller, de ne pas bien articuler, de parler trop vite, de dire des choses trop banales, de dire des choses trop complexes. Que l’on me voit comme un imposteur parce qu’en 14 minutes, comment je fais pour montrer ce que je sais être ?

    Haha. Si j’étais mon client, je me répondrais que la réponse est dans la question.

    Alors je me pointe en étant moi, tout simplement. Ouvert à l’expérience, en me disant: « les dés sont jetés », c’est le grand saut, je suis dans le vide maintenant et le parachute m’écrase le dos. Et je n’ai ni le temps de flipper ni le temps de me regarder tomber. Je chute, c’est tout. Et en même temps j’ai l’impression de voler.

    Et puis c’est terminé. J’ouvre le parachute et descends tranquillement.

    L’expérience se clôt comme la grille qui mène au studio.

    Je n’ai pas réfléchi quand j’ai dit « oui ». Je n’ai pas pesé le pour et le contre, je n’ai pas calculé ce que je pouvais en tirer, je n’ai pas mesuré les risques. J’ai juste dit « Oui ». Parce que l’expérience en elle-même me fait grandir et que c’est tout ce qui m’intéresse: apprendre encore et encore, être à l’aise avec de plus en plus de choses. L’autre jour je me disais que je prendrais bien un cours de dressage de serpents ou un truc du genre, parce que je suis flippé de ces bestioles.

    Aujourd’hui, journée off. Demain, je reprends la course. Podcast sur le changement avec Guillaume. Corrections du Livre. Activités périscolaires. Mes parents de passage en ville. Si j’ai l’énergie j’avancerai sur le Roman. Ce weekend, c’est le départ d’une nouvelle aventure d’accompagnement d’auteurs. Level up, tout ça.

    La plupart des décisions sont bonnes, quelles qu’elles soient. Prendre plus de deux secondes pour les prendre est souvent inutile. C’est une fois que la décision est prise que les peurs ont le droit de venir, parce qu’avant, elles paralysent et retardent le fait d’oser.

    Or oser, c’est un peu la clef de la vie, non ?

    A l’auteure que j’ai reçue cet aprèm, j’ai dit: « il faut poster le manuscrit, là ». Elle l’a fait.

    Oser.

    « Le livre, lui ai-je dit, une fois qu’il est écrit, c’est à lui de se porter tout seul, faites-lui confiance, donnez-lui la chance de séduire, de convaincre, d’emporter l’adhésion des lecteurs. Si vous le retenez, vous l’étouffez. Votre responsabilité a été de recevoir cette idée, de l’écrire au mieux, mais maintenant elle est de la renvoyer dans le monde. »

    C’est vrai de toutes les formes de création mais aussi d’autres aspects de la vie. Nos décisions professionnelles ou relationnelles, qui les prend ? D’où viennent-elles ? Qui décide qu’il est temps de changer de métier ?

    Je ne parle pas du moment où vous prenez la décision consciente mais de celui qui précède. Du moment qui vous fait sentir qu’il est temps de mettre les choses en mouvement. Ma grande question du moment c’est de savoir comment réduire le temps de latence entre ces deux moments, comment passer de l’intuition à l’action plus tôt.

    Comment faire confiance au chaos… ou ce qui se donne l’apparence du chaos tout en étant l’ordre le plus authentique.