Mon espagnol est rouillé. « Un par jour », même les jours de grande fatigue, même sans avoir le temps. Pas à pas reconstruire. Encore. La vie n’est-elle qu’une série de déconstructions-reconstructions ? J’emmêle, je démêle. Aujourd’hui, métaphore accidentelle, j’ai passé deux heures à dénouer une guirlande électrique pour l’installer à l’arrache sur le balcon. Canicule. Difficile de réfléchir mais pas impossible. Je m’en suis plutôt bien tiré, je crois, même si je ne pense pas beaucoup. Je ne suis pas très malin. Mon cerveau fonctionne trop vite pour mon propre bien. Je n’arrive pas à suivre. Il me faut des routines sévères pour rester fonctionnel. Écrire. Écrire tous les jours m’aide. Je ne suis pas facile à vivre, pas facile à suivre, décevant. Tant pis. Je comprends rien au monde et ça semble réciproque. Je fais quelques efforts, relativement peu — j’ai ma vie à tenter de traverser sans trop trébucher.
Auteur/autrice : Anaël Verdier
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Reprendre le pli
C’est quand j’écris tous les jours qu’il se passe des choses. Le faire en public apporte une régularité supplémentaire, comme un engagement informel à aller au bout de la démarche d’exploration créative.
Je dis « exploration » parce que c’est à une aventure que cela ressemble de se lancer dans une production quotidienne. Impossible d’anticiper. Impossible de se préparer. Juste être au rendez-vous et avancer. Les mots dessinent leur propre tracé, ils offrent leur lot d’obstacles et de trésors.
Parlons-en, des obstacles. J’écrivais plus tôt ce soir que j’ai l’impression de buter sans cesse contre les mêmes, de m’engouffrer dans les mêmes impasses. Inlassablement. J’écrivais : en surface, on dirait une répétition, comme une obstination à vouloir traverser un mur invisible. En profondeur, cependant, de nouveaux chemins s’ouvrent grâce à ces heurts répétés. C’est grâce à l’immuabilité des obstacles que ma transformation s’opère.
Finalement, la solution n’était pas dans la recherche de chemins de traverse ou d’outils pour faire ciller l’obstacle, mais dans l’acceptation de sa résistance et de la lutte entre nous. Accepter de ne pas céder. Accepter que le monde ne cède pas. Ne pas baisser les bras. Ne pas courber l’échine. Garder la tête haute et les muscles bandés. En apparence, rien ne bouge. Ni le rocher ni moi. À l’intérieur, tout mute pourtant.
S’ancrent des axes de mes identités d’homme et d’artiste, précisément à l’endroit de cette résistance. Sans elle, pas de solidité.
Ou, comme l’écrit Goliarda Sapienza :

Demain, si le cœur nous en dit, je continuerai à creuser.
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Juste un peu
Poser quelques mots pour ne pas perdre le fil même au milieu du surmenage et du manque et de la canicule étouffante de juin. L’air est sec. On est loin de la chaleur moite qui te prend tout le corps et te couvre de sueur poissarde. Je perds le chemin des mots, occupé à éteindre des feux à droite et à gauche.
Pas évident de trouver l’espace de penser, de ressentir et, a fortiori, d’écrire quand le brouhaha médiatique enveloppe l’attention, quand les urgences et la charge mentale martèlent leur rythme impossible à suivre.
Difficile de me sentir désirer ou aimer.
Difficile de rester en lien avec le feu qui, il y a quelques mois m’animait et m’éclairait pourtant avec clarté.
J’essaie d’entretenir le fil. Limiter les distractions, préserver quelques espaces de mouvement, de concentration, de silence, de création, de vagabondage mental. Je m’accroche à l’idée que c’est dans la durée de ce lien conscient et délibéré que je retrouverai le chemin de moi-même. C’est ni plus ni moins qu’un acte de foi, ancré dans mon expérience. Bientôt trente ans que je me frotte à cet animal sauvage qu’est l’écriture. Je n’en suis pas à ma première errance. J’ai bon espoir que celle-ci aussi s’achève.
Alors même juste un peu, même si ce n’est qu’en surface, je reste relié.
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![[1pàlf] Justesse & texture en pratique](https://anaelverdier.com/wp-content/uploads/nonhymyaBvXgkVpJHxbxxW.jpg)
[1pàlf] Justesse & texture en pratique
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Bonjour,En ce moment, je lis La Ballade du Serpent et de l’Oiseau Chanteur, de Suzanne Collins, et je râle face aux facilités d’écriture qui composent ce texte : antagonistes et personnages secondaires caricaturaux, enjeux du protagoniste artificiels, personnages dont les actions peinent à dessiner des individus vraisemblables…
L’effet « marionnettiste »
Je sens la main de l’autrice, je sens qu’elle est derrière chaque mot comme une marionnettiste qui ne réussit pas à me faire oublier les pantins et les fils qui les agitent.
L’écriture est facile et il y a un personnage dont j’ai envie de connaître l’histoire, un seul sur la totalité du roman, un personnage qui n’apparaît que rarement dans la narration, dont je guette les apparitions… et je crois bien que je vais être déçu par l’issue de tout ça.
Je suis aux deux tiers de l’histoire et même ce personnage-là, qui semblait pourtant avoir une colonne vertébrale solide, même ce personnage-là a été posé là dans les postures qui arrangent l’autrice.
Je m’accroche à l’espoir que je vais être surpris, qu’un retournement final va me montrer que les personnages ont davantage de densité que ce qui a été donné à voir jusqu’à présent, que c’est le point de vue du narrateur qui nous maintient dans l’illusion qu’ils sont superficiels.
Mais plus j’avance, plus je doute que cet espoir sera satisfait.
En effet, plus j’avance, moins il y a de place pour un renversement de point de vue qui ne semble pas forcé.
Et c’est le problème quand on travaille sur des projets trop longs (le livre compte 600 pages), c’est le problème quand nous pensons à la globalité du projet au détriment de la logique de chaque instant.
Ce qui rend une histoire intéressante, c’est…
Une histoire se construit dans l’imaginaire du lecteur, dans ses réactions émotionnelles, scène par scène, action par action, phrase par phrase. Une histoire ne devient une expérience globale qu’après coup, quand le lecteur est arrivé au bout (s’il y arrive).
Ce qui intéresse le lecteur, c’est l’expérience que nous lui offrons ici et maintenant, sur la page qu’il est en train de lire. S’il s’ennuie, s’il ne perçoit pas la logique, si les ficelles sont trop grosses, si les personnages manquent de chair, si les décors flottent trop, le lecteur risque de décrocher… et de ne pas raccrocher.
… de savourer l’instant
En parallèle, je lisais Kitchen, de Banana Yoshimoto. C’est peut-être moins spectaculaire, il y a moins de personnages, moins de rebondissements, mais chaque instant est chargé de vie, d’humanité, de vraie fragilité et de justesse.
Ce qui fait la différence, à mon avis, c’est le soin donné à chaque scène.Là où Suzanne Collins déroule les événements comme si elle avait besoin de vite franchir les étapes de son intrigue ; Yoshimoto savoure les instants.
Résultat : nous les savourons avec elle. L’histoire nous touche au-delà du divertissement qu’elle offre, et les personnages restent avec nous comme de vieux amis dont on se souvient avec nostalgique.
Ce résultat n’est pas magique, il repose sur une attention particulière pendant l’écriture, et cette attention s’apprend.
Elle repose sur un axe de questionnement centré sur le personnage : Qu’est-ce qui est en jeu pour ce personnage, dans cet instant ? Qu’est-ce qui importe ? Qu’est-ce qu’elle remarque dans son environnement ? Qu’est-ce que tout cela lui fait ressentir ? Comment ces émotions modulent son action ?
Ces questions sont valables aussi bien pour des histoires dites « plot-driven » (mues par leur intrigue) que pour des histoires « character-driven » (mues par leurs personnages). La différence sera que dans le premier cas, les événements provoqueront les réactions des personnages et les emporteront presque malgré eux dans l’intrigues. Dans le second cas, ce sont les états du personnages et ses moteurs d’action qui déclencheront la majorité des événements et qui donneront naissance à l’intrigue.
Même les intrigues fortes ont besoin de densité
On pourrait être tenté de se dire que dans les histoires à intrigue forte (policier, action, catastrophe, thriller…), l’intrigue est suffisante, mais ce serait oublier le fait que toutes les intrigues sont vécues par des personnages et que c’est cette lentille du personnage qui apporte de l’humanité et de la vraisemblance à une histoire.
On se souvient d’autant mieux des événements qu’ils n’ont pas été associés à une réaction signifiante d’un personnage (émotion, enjeux).
Ça ne veut pas dire qu’il faille tomber dans un excès de « psychologisation » des personnages. Une histoire n’est pas une psychanalyse. Il ne s’agit pas multiplier les espaces d’introspection, les voix internes.
La justesse d’un personnage se mesure à ce qu’il fait, pas à ce qu’il pense.La justesse se trouve dans la forme cohérente qui se dessine quand un personnage agit selon une ligne qui lui est propre, quand il réagit comme c’est pertinent en fonction de sa caractérisation, et pas comme c’est pratique ou arrangeant pour l’histoire.
Expérimenter scène par scène
Essayez dans une scène. Posez-vous la question de la relation entre les événements et le personnage.
Puis passez à une nouvelle et observez comment le fait de développer un récit plus complexe change votre rapport au personnage.
Vous pouvez ressentir que votre attention est tiraillée, voire écartelée, entre la nécessité de construire une histoire cohérente sur la durée et la nécessité de construire des situations justes dans chaque scène.
En effet, nous ne devons négliger aucun de ces aspects du texte. Ni la justesse immédiate ni la cohérence globale.Viser juste avant de viser grand
Si c’est déjà difficile sur une scène et plus difficile pour une nouvelle, imaginez comment cela devient quand vous abordez un projet plus complexe.
La complexité peut venir de la longueur du projet, du nombre de personnages, du nombre de péripéties, de la complexité des décors, de l’introduction d’intrigues multiples…).
C’est pourquoi je préconise de vous entraîner d’abord sur des textes simples avant de vous attaquer à des projets plus complexes.
Et si vous faites partie de ces auteurs qui vont spontanément vers des idées complexes, pas de souci. Découpez votre projet en unités simples et travaillez sur chacune séparément.
Je récapitule :
La texture d’un texte, ce qui le rend intéressant, c’est la qualité de ses scènes.
Celle-ci se mesure à l’attention que vous portez à la justesse des personnages, des décors, des événements, et au fait que vous n’utilisez pas ces éléments seulement à votre service, mais que vous vous mettez à leur service.
Une série de questions simples vous aidera à vérifier que vous êtes dans cette qualité d’attention. Vous pouvez utiliser ma liste ou créer la vôtre, tant que vous vérifiez la cohérence entre la caractérisation intime du personnage et ses actions (sa « justesse »).
Pratiquez cette approche avec moi
Le mieux pour intégrer cette façon de diriger son attention, c’est de l’expérimenter. Vous pouvez le faire sur vos projets dès maintenant, et vous pouvez me rejoindre les 12 et 13 juillet prochains pour un stage d’écriture de nouvelles (le premier depuis 18 mois).
Vous y développerez une histoire courte en suivant une méthode centrée sur la recherche sensible de la justesse des personnages et de l’incarnation du récit.
Et puis, ce sera fun !
AnaëlPS : je vous redonne ma liste de questions (non exhaustive). Utilisez-la pour développer votre propre grille d’écriture.
- Qu’est-ce qui est en jeu pour ce personnage, dans cet instant ?
- Qu’est-ce qui importe ?
- Qu’est-ce qu’elle remarque dans son environnement ?
- Qu’est-ce que tout cela lui fait ressentir ?
- Comment ces émotions modulent son action ?
PPS : Une histoire réussie repose sur la justesse immédiate de chaque scène, pas seulement sur une intrigue globale bien ficelée. Et cette justesse s’apprend. Je la travaillerai avec 6 auteurs les 12 et 13 juillet prochains à l’occasion de mon nouveau stage d’écriture de nouvelles.
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Quand vous serez prêt à travailler avec moi…
- découvrez ma formation aux décors, qui vous invitera à explorer les lieux de votre histoire avec curiosité et vous apprendra à vous relier à leur essence pour en tirer des personnages, des péripéties, peut-être même l’axe entier de votre récit — ✨ Cliquez ici pour rejoindre la formation ✨.
- Si vous cherchez plutôt une communauté de pairs et un accompagnement doux et malléable sur le long terme, le Mastermind est là pour vous. J’y accueille des auteurs de tous les niveaux et toutes les expériences, avec ou sans projet. Nous parlons de votre pratique et l’assouplissons pour que vous puissiez bâtir une méthode qui vous ressemble et écrire des livres empreints de votre singularité.
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Extrait
Les années passaient et il se refusait à les consacrer à la morbidité sociale, à l’oubli de soi puritain, à la négation du plaisir ou à l’abandon du désir. Il se rêvait en amant sacré. Il se voulait chaman, maître spirituel, éveilleur des corps et des libertés. Pour cela, il devait se maîtriser lui-même. Parvenir à se laisser soulever par les vagues, éclabousser, balayer comme un phare solidement planté sur la côte, impassible et patient. Il devait apprendre à ployer sans se briser, à s’arc-bouter dans la tempête sans se laisser emporter. Il se rêvait en géant rieur, agité de mille-et-une émotions, toutes plus intenses les unes que les autres, restant droit et intègre et présent et jouissant à l’intérieur de ce tumulte. Il voulait se nourrir de cette source pour y puiser les œuvres les plus folles, les plus magnifiques, illuminées par la grâce angélique des muses. Il voulait laisser toute leur place aux femmes, aux hommes, à leurs émotions et leur chaos. Être nourri par eux, forgé par eux, sculpté par leurs mains enflammées. Il voulait, à la fin de sa vie, porter les marques de toutes celles et ceux qui l’auraient touché, écorché, brisé, reconstruit, au contact de qui il se serait défini. Oui, il était prêt au changement. Oui, il était prêt à la mue et à la transmutation. Il était prêt à renaître, entier, différent, grandi, fertilisé par la vie et ses surprises, ses imprévus, sa folle créativité. Il était prêt, désormais, à hurler son amour du destin, fut-il tragique, et à incarner sa volonté d’être au service, d’abord, des mouvements souterrains de sa psyché. Il regrettait la demie décennie qu’il avait gaspillée en divertissements et en anesthésiants divers, non plus au service de la jubilation hédoniste, mais en proie à la transe collective qui réduisait l’humain à un consommateur de purée prémâchée, de paradigmes limités et limitants, de représentations du monde étriquées. Il s’arrachait désormais à son propre marasme d’inertie. Il s’élevait et agitait le poing en direction de son téléviseur : « meurs, instrument de la médiocrité ». Il piétinait son smartphone : « je n’ai pas besoin d’une laisse ». Il crachait au vent : « je me dresse face à toi, souffle de l’endormissement. Tu me veux dormeur, mais vois, j’ai les yeux bien ouverts. Tu me veux muet, mais entends le cri que je pousse. Tu me veux docile, observe comme je rue ». Il ne finirait pas son existence avec la peau intacte, dans un appartement immaculé rempli de souvenirs sagement rangés et de clichés jaunis. Il finirait sur les chapeaux de roue, insultant la mort alors qu’elle tendrait vers lui ses doigts décharnés. Il rirait aux éclats : « tu peux venir, j’ai n’ai rien retenu de ma capacité à aimer, à rêver, à créer. Je n’ai rien tu de ma révolte ! » -
Il est donc possible de ne pas aimer la solitude ?
« Tu sais, j’aime pas trop être seul » m’a-t-on glissé un jour sur le pas d’une porte. J’ai cligné trois ou quatre fois des yeux, le temps de comprendre ce qu’on me disait. C’était donc possible ? On pouvait ne pas aimer plus que ça le tête-à-tête avec soi-même ? Il était possible de ne pas jubiler en sa propre compagnie !
Moi qui lutte à chaque instant pour arracher au monde des instants de silence et de vide, c’est un mur d’incompréhension qui s’élevait en moi.
Je n’en suis plus à croire que mes appétences soient partagées par le reste de l’humanité. J’en suis même plutôt venu à penser que j’étais un être étrange, peu compréhensible en-dehors d’un cercle restreint d’individus atypiques, aux vies animées d’idées marginales, mus par un irrépressible désir de descendre en soi pour y explorer les circuits et les embranchements secrets. L’aventure intérieure au risque de se perdre. Quelle aventure est complète si l’on ne risque pas de se perdre ?
Les personnes qui n’aiment pas trop être seules redoutent-elles d’entendre leur propre souffle ? Craignent-elles le murmure de leur voix ? Ou n’ont-elles simplement pas le goût des plongées intimes ? Évidemment, je ne comprends pas. Je n’ai pas besoin de comprendre. Cela ne me regarde pas.
Dans la solitude, je ne me sens plus contraint à me tordre ou de me taire pour faire de la place aux autres. Je me sens libre d’esquisser de maladroits pas de danse, d’expérimenter avec différentes tonalités possibles de ma propre voix. Je peux suivre le rythme que me dicte mon corps, dormir à 14h, manger à 17h12 plutôt qu’à midi, commencer ma journée à 23h plutôt qu’à 5. La nuit est mon foyer. L’orage est mon cocon.