Auteur/autrice : Anaël Verdier

  • j’ai souffert

    j’ai souffert

    Pourquoi est-ce si difficile pour moi de dire : « j’ai souffert » ?

    Je cherche toujours comment j’ai été le bourreau, comment je n’ai pas été à la hauteur, pas assez ceci, trop cela, comme un moyen d’échapper à cette simple réalité : « j’ai souffert ». Comme si ma peine n’avait pas de valeur, comme s’il valait mieux préserver à tout prix la connexion, même si ladite connexion me dévore les tripes et me fissure le cœur. Parce que j’ai cette croyance que le lien vaut mieux que l’absence de lien. Moi, le solitaire.

    J’ai souffert. Je souffre encore. C’est dur à dire. Parce qu’il n’y a pas de remède. Pas de bisou magique, pas de baume cicatrisant pour ce genre de souffrance. Juste la laisser être.

    Ça ne fait rien, ai-je tendance à dire, je me suis remis d’autres choses, je survivrai.

    Et quand je dis « j’ai souffert » et qu’on se défend de m’avoir fait mal, je réalise que non seulement il n’y a rien à faire mais que ma souffrance n’a pas de place dans le monde. N’a pas de place dans le regard de celle qui m’a blessé.

    « Sois plus fort. Sois plus courageux, » je me reproche. « Tu es vraiment trop fragile. »

    Je ne vois pourtant pas le manque de courage dans le fait d’admettre une douleur. Il ne s’agit pas de m’y complaire, ni de chercher de la pitié mais d’exprimer ma simple vérité vécue. Je ne veux pas qu’on me dorlote. Je n’appelle plus ma mère à la rescousse. Si je dis « j’ai souffert » c’est pour reconnaître mon propre vécu, ne pas l’ignorer. Arrêter le déni. Arrêter de penser que si mon monde ne tourne pas rond, ce n’est pas que de mon fait, c’est que je suis humain, faillible, vulnérable, et que parfois je vis ma vie comme on la subit. Je persiste à aller là où ça n’est pas simple, où je dérape à m’en écorcher.

    En fait, « j’ai souffert », c’est trop abstrait.

    Ce que j’apprends, c’est uniquement à dire : « Aïe ».

    Photo de Samantha Peralta sur Unsplash

  • Vide

    Vide

    Longues journées libres. 24 heures pour faire ce que je veux. Alors je fais le vide. Je jette au sol tous mes documents. Ceux qui moisissent depuis vingt ans et ceux qui jaunissent lentement au fond d’un tiroir et ceux que j’ai imprimés la semaine dernière et tous les autres. Je les jette au sol et je me mets en tête de faire le tri. Jeter les inutiles, hésiter sur ceux qui pourraient, peut-être, ça ne doit pas être si compliqué, si, devenir un projet. Archiver ceux qui ne donnent pas le choix. M’alléger. Après les papiers, ce seront les livres, les DVDs, les fringues, les documents numériques. Je fais de l’espace pour le changement qui gronde. C’est pour bientôt. Depuis le temps que je sens ses vibrations, celui-là, il est temps qu’il éructe. À Rochefort je me suis souvenu du magma qui coule en moi, qui s’infiltre dans les fonds sous-marins tranquilles, loin de la vue et des instruments des Hommes, puis qui jaillit, perçant la croûte terrestre pour faire naître de nouvelles îles avant de continuer à couler dans d’autres directions. Je m’allège pour les projets décennaux à venir. Je ne connais pas le court-terme. Ce que j’entreprends réclame de couler de nouvelles fondations et d’inventer de nouvelles règles. Rien de ce que j’ai fait jusque là ne m’y a préparé. Alors je fais de l’espace et je crée du vide pour accueillir mon nouvel inédit.

    Photo de Weichao Deng sur Unsplash

  • Jetlaggé

    Je n’ai pas atterri de mon retour de Rochefort. La vie familiale a repris toute la place. Puis le clown. Puis les ateliers. Ça a été stimulation sur stimulation. À peine si j’ai eu l’espace pour me dire « je suis rentré ». J’ai été happé par le vortex de la vie quand elle n’est pas consacrée entièrement à seulement être et produire des mots. Par contraste, je me suis rendu compte à quel point il est difficile de construire une pensée autonome, même sans être bombardé par les médias. Les voix intérieures qui se manifestent dans le silence et la solitude sont vite étouffées dès que les calendriers des autres recommencent à s’imposer. D’où, à nouveau, la réaffirmation de la nécessité, pour bâtir une vision du monde singulière qui offre quelque chose à dire et une alternative aux discours de masse, de revendiquer et défendre un espace préservé pour la construction de la pensée. En particulier la pensée sensible, qui n’est pas uniquement réactive, qui est faite de nuances et de recherche esthétique. Sans cette revendication, l’épuisement sensoriel et attentionnel nous rendent perméable aux discours ambiants. Sans bulle pour préserver notre intériorité, nous perdons notre esprit critique. Le pire, c’est peut-être le confort, auquel on s’attache, qui supprime les espaces de friction dans nos vies et auquel nous devenons addict. J’apprends que cette vie est une lutte pour faire prévaloir l’idéal libertaire face à tous les autocrates qui préfèreraient rendre les individus dociles pour servir leurs intérêts plutôt que de se mettre au service d’une liberté partagée. J’apprends que la friction n’est pas l’ennemie, elle est la voie. Aller sans cesse là où se trouve la friction, c’est le meilleur moyen de rester alerte, de vivre pleinement, de rester intègre, de toujours s’interroger sur soi, sur le monde que l’on souhaite habiter. L’écriture de fiction nous enseigne le pouvoir transformateur de ces zones de friction en nous encourageant à y maintenir nos récits. Sans friction, pas de mouvement, pas d’histoire, pas de possibilité de réinvention des personnages, pas d’engagement des lecteurs. Il ne s’agit pas d’aller au conflit. Le conflit est souvent destructeur, mais de rester à cet endroit délicat entre inconfort et gêne, entre trac et audace. À l’heure où je dois prendre de nouvelles décisions éditoriales, ces questions occupent une place centrale dans ma pensée. Je cherche à retrouver (ou préserver, ou entretenir) l’espace d’abondance cognitive qui était le mien en résidence. Je ne sais pas quels nouveaux chemins je m’apprête à ouvrir, mais ils seront résolument collectifs, indépendants, libertaires et poétiques.

    Photo de ANDREY EFIMOV sur Unsplash

  • Prendre sa place


    Prendre sa place, ce n’est pas prendre n’importe quelle place. C’est dire « je suis là, j’existe ». Ce n’est pas opprimer ou écraser. C’est être. C’est fixer les limites de soi. C’est poser son cadre et le respecter pour le faire respecter. C’est cesser de se rapetisser dans l’espoir de ne pas faire peur, de ne pas submerger, de ne pas déranger, de ne pas oppresser, de ne pas voir dans le regard de l’autre une flamme destructrice qui dit « je préfèrerais que tu ne sois pas là ». Pour dépasser cet instinct, commencer par admettre que l’autre passe son temps à se projeter lui-même sur nous.

    Nous ne sommes jamais pleinement vus. C’est l’autre qui se voit dans certains aspects de nous. Il nous prend par fragments. Ceux qui lui ressemblent ou ceux qui l’intriguent ou ceux qu’il abhorre ou ceux auxquels il aspire. C’est de lui-même qu’il parle lorsqu’il émet un jugement à notre égard. Le prendre pour nous, ce jugement, est un acte d’orgueil inévitable. On cherche à se connaître dans le regard de l’autre. On se demande : « c’est vrai ? je suis comme ça ? c’est ça que je donne à voir ? est-ce tout ce que je suis ? » On en oublie sa propre complexité, ses paradoxes, sa sensibilité au contexte. On en oublie surtout que la question qui suit, celle que l’on ne pose pas, c’est « Et alors ? ». Quand bien même je serais mufle ou inconstant ou dilettante ou séduisant ou charismatique ou intelligent ou vif ou lent ou fatigant ? Quand. Bien. Même. D’accord, c’est moi. Je peux l’assumer. Je peux décider de laisser l’autre se débrouiller avec son impression de moi. Et s’il m’oppresse en exigeant que je change, je peux le sortir de ma vie.

    Prendre sa place, c’est cesser de faire un problème de la réaction des autres face à soi. C’est cesser d’être gentil en lissant les angles. On peut ne vouloir de mal à personne, souhaiter son plein épanouissement et son bonheur, et ne pas le priver de son ressenti, ne pas le priver de son vécu intime, de ses émotions, de ses sensations, finalement de la pulsion de vie en lui. Trop souvent l’on vit en se coupant de l’énergie vitale qui nous anime, cette énergie brûlante et souvent chaotique qui nous emmène par des hauts et des bas intenses, qui nous met en tension et en conflit. Mais la tension et le conflit, c’est ce qui nous enseigne le mieux qui nous sommes et où nous allons. Ce n’est pas à dire qu’il faille la fétichiser, en faire ce qu’elle n’est pas. Cela reste un espace inconfortable et souvent peu agréable pour une part de nous, mais c’est un espace de croissance et cela peut être un espace de jubilation pour d’autres parts de nous, celles qui sont au contact de la nature tellurique du monde, qui aiment se rouler dans la boue et se badigeonner de sang menstruel, les parts primitives, ancestrales, celles qui sont en lien avec les divinités premières, avec les éléments, et avec l’essence brute de l’humain et du vivant : la sensation est la vie. Vivre, c’est ressentir.

    Vivre c’est être mis en vibration par l’expérience. Taire cette vibration parce qu’elle nous ébranle, parce qu’elle effrite le vernis de nos vies, parce qu’elle nous épuise, c’est taire le vivant en nous. C’est mourir avant l’heure. C’est se résigner à ne faire qu’effleurer l’existence. Non, je ne m’enflamme pas parce que je veux tout faire tout de suite. Je suis au contraire branché à ma source. Et si cela me fait rencontrer mes limites, tant mieux. J’apprendrai à me reposer ou à les mettre en expansion. Les limites atteintes ne sont jamais définitives et l’énergie se recharge. Je ne m’enflamme pas, parce que je suis le feu. Alimenter le feu avec un carburant de qualité, avec de l’art et de la beauté, avec de la passion, avec de l’enthousiasme, avec l’ambition de réaliser ma vision, celle qui m’est propre et singulière, c’est là vivre pleinement, c’est là prendre soin du cadeau qui m’a été fait d’être en vie, d’être dans cette existence. C’est lorsque j’étouffe le feu à force de distractions et de divertissements et de rêves miniatures, et de peur, et du désir de disparaître pour ne pas faire de vagues, pour ne pas prendre la lumière, que je cesse d’être à la place qui m’incombe. C’est là qu’est le problème.

    Non, je ne m’enflamme pas parce que je prends tellement d’engagements et que je veux explorer si fort que je termine mes journées épuisé. C’est ainsi qu’est supposée être la vie. Éreintante. Si à la fin de ma journée, je n’ai pas épuisé la réserve d’énergie que j’ai constitué dans la nuit, à quoi m’a servi ma journée ? Quelle valeur a-t-elle eu ? Ne l’ai-je pas gâchée ? Cela n’empêche pas les journées contemplatives, à rester au contact de la beauté du monde, à se prélasser dans des sensations de calme et de douceur, dans la sensualité et la sensorialité. Celles-là aussi, si on laisse entrer le monde en soi, peuvent nous laisser dans un état d’épuisement lorsqu’elles s’achèvent. C’est simplement un autre épuisement, une autre forme de dépense d’énergie et de trop-plein. Cette fois, c’est un trop-plein d’extase.

  • Courants

    Courants

    Quelle discipline cela demande de rester dans mon intégrité, de ne pas me laisser distraire par la fatigue ou la lassitude.

    Et en même temps, accepter et apprécier comme le répète Pierre Terzian dans Devenir Nombreux : « la vie n’a pas à être parfaite ».

    Ce truc de lâcher sur le flux de l’exigence constante. Et en même temps rester conscient des ascensions qui sont les miennes.

    Même ici, dans le contexte privilégié de la résidence d’écriture, je me sens affamé. Affamé de vie, de rencontres, d’activité, et en même temps j’écris, je construis, je produis, je fais des rencontres, j’imagine des développements à ce projet, je continue de m’occuper du reste. Mais il reste cette sensation d’un décalage intérieur, de quelque chose qui n’est pas complètement à sa place en moi.

    C’est en moi que ça se joue. Dans le temps que je prends ou ne prends pas pour me connecter à ma vie intérieure. Il y a aussi cette énergie globale de changement et d’un autre alignement qui se joue en ce moment et depuis quelques années maintenant, où je sais où je ne veux plus aller mais pas encore très bien où je vais.

    Le weekend dernier, en cycle 5 de formation clown, je me sentais tellement au bon endroit. En train de bosser sur ce qui me nourrit. Hier, en train de répéter la mise en voix de mon texte pour la sortie de résidence de jeudi, je me sentais au bon endroit. Un courant m’emporte vers le travail de comédien. Un courant qui s’ajoute à celui de l’écriture. Je ne vois pas ce que cela va devenir. Je m’efforce de ne pas jouer au devin.

    Je réalise que cela prend la majeure partie de mon attention, ma vie artistique, ma vie d’artiste professionnel. Je suis bien conscient que cela escamote la vie de famille, et je suis un peu honteux quand je reconnais à quel point cela me convient, à quel point je voudrais décupler le temps et l’énergie que je consacre au développement de cette vie-là.

    Vers quelles nouvelles rives ces courants mêlés m’emportent, je l’ignore et j’essaye de ne pas m’en inquiéter.

    Photo de Mayukh Karmakar sur Unsplash

  • Vivre et écrire le sensible

    Mon travail en résidence à la Corderie Royale de Rochefort porte sur cette double question : comment se rend-on disponible à l’expérience sensible (je perçois, je reçois, je ressens, je pense) et qu’en restitue-t-on qui ne soit pas une simple description ni un simple commentaire ?

    Je suis venu sans autre projet que celui-là. Venir à la rencontre de ce qui m’attendait ici : l’exposition, les visiteurs. Sur place se sont ajoutés l’estuaire et les discussions avec d’autres artistes qui ont travaillé avec le fleuve.

    Ce qui m’intéresse dans l’écriture du sensible, c’est la singularité du regard qui se révèle dans l’exercice. Samedi, j’animais un atelier pendant lequel 13 auteurs sont passés par une version condensée et accélérée de ce que j’expérimente ici pendant quatre semaines. Tous ont vécu la même expérience : l’expo Charente Atlantique de Nicolas Floc’h, tous ont produit de la matière à partir de cette expérience. Et tous ont travaillé cette matière pour la transformer en texte. Dans ce court laps de temps déjà, treize regards uniques, chargés d’une histoire personnelle et d’un rapport aux sens et au monde qui lui est propre.

    À travers l’expression de mon expérience, je vise à promouvoir la lenteur et l’écoute fine, l’attention portée aux nuances et aux détails qui, dans le survol de nos sensations, peuvent nous échapper. Il est facile de traverser une exposition (ou n’importe quelle expérience), de la catégoriser en « j’aime/j’aime pas », de peut-être ajouter une dimension en plus comme la surprise que l’on a pu ressentir ou une chose que l’on a pu apprendre, et de passer à la tâche suivante dans notre journée. Interroger notre expérience, être à l’écoute des associations qu’elle fait naître, des liens qui surgissent malgré nous à son contact – avec notre imaginaire, notre histoire, nos valeurs, notre culture, par exemple – donne de la densité.

    Plus qu’une chose que l’on a faite pour passer le temps, l’événement devient une expérience à part entière, gravée dans la mémoire parce qu’elle est désormais reliée à un vécu intime auquel nous sommes attaché.

    Écrire le sensible, c’est pousser le curseur un cran plus loin. Non seulement je ressens avec plus de conscience, parce que j’en fais l’effort, mais en plus je fais texte à partir de l’expérience et de la trace qu’elle m’a laissé. Je la transforme en autre chose. Je lui donne une forme que j’ai choisie pour la trace qu’elle laisse. J’imagine une fiction, je façonne un texte poétique ou je construis une réflexion à partir des thèmes que m’a évoqués l’expérience.

    Tout à coup, ce n’est plus seulement quelque chose que j’ai vécu, plus seulement une série de ressentis, ça devient une histoire que je peux raconter, pas un commentaire ou un récit brut de l’événement objectif. Une histoire, c’est une attention donnée au vécu mêlée à une intention de partage. Ainsi, la boucle se boucle, l’expérience sensible initiale a permis la création d’une nouvelle expérience susceptible d’inspirer à son tour et d’essaimer.