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L’altérité, la rencontre avec l’autre, la présence d’une autre subjectivité face à nous, aide à façonner une perception de nous-même. Plus nous avons d’interactions, plus nous avons une image complète de ce que nous renvoyons. Cela passe par de microsignaux autant que par des signaux macro. Seul, nous sommes sans contours, sans personne pour dire nous arrêter ou nous encourager, sans personne face à qui éprouver nos intuitions et nos impulsions. L’Autre est souvent frustrant, limitant. Il nous oppose ses limites dans des moments où nous préférerions être sans limite. Il nous invite à approfondir quand rester en surface aurait été plus confortable pour nous. L’Autre nous confronte à nos illusions et à nos propres limites. Sans l’Autre, nous n’avons plus de structure, nous nous délitons dans une flaque d’identité liquide, ou glacée ou nous nous évaporons, selon les circonstances de la journée. Source de frictions et d’étincelles, l’altérité est surtout l’opportunité de devenir mieux nous-même. À force d’ajustements, de signaux émotionnels (ma colère m’indique que des limites ont été dépassées, lesquelles ? par qui ? ma joie m’encourage à prolonger l’interaction, à jouer avec ses frontières, à aller voir comme c’est à la marge. Ma tristesse m’indique une perte. Celle d’une illusion ? d’une connexion ? suis-je nostalgique des promesses non tenues de cette interaction ? de ce qu’elle aurait pu être ? Ma peur m’alerte d’un danger. Est-il réel ? avéré ? Est-il la résurgence d’une violence passée ?), l’Autre m’envoie du feedback constant, un feedback qui fait défaut aux échanges en médiation. Si nous préférons les textos aux appels, c’est parce qu’ils nous préservent de l’instantanéité souvent inconfortable, toujours imparfaite, du feedback en temps réel. Ce n’est pas qu’ils engagent moins notre présence, c’est qu’ils opposent moins de friction (ou la friction de l’attente et de l’incertitude, qui relèvent de notre relation à nous-même, à nos espoirs, à nos craintes face à l’Autre). Ils nous offrent aussi moins de clairvoyance sur notre identité.

Toutes ces questions de la nuance que l’altérité offre à notre perception de nous-mêmes et à notre manière d’être dans le monde, la façon dont l’altérité nous ancre dans notre singularité en nous confortant dans sa valeur ou nous pousse à lisser nos angles, ce sont les questions qui intéressent mon écriture. Si j’écris autant sur le sexe, sur l’amour, sur leur absence, c’est pour frotter mes personnages aux regards-miroir de ces altérités. Et ce faisant, leur permettre de mieux se révéler, à eux-mêmes d’abord, puis à nous.