Autocentrés.
Ça nous éreinte, de tourner autour de nombrils au lieu de nous tourner vers le soleil qui nous appelle et nous éclaire. Ça donne quoi si j’abandonne tout ce qui n’est pas artistique dans ma vie ? Twyla Tharp parle des formes que prennent les « bulles » de création dans lesquelles les artistes s’enferment pour s’ouvrir à la création. On pourrait croire que c’est une forme de repli sur soi, c’est tout l’inverse. Couper les distractions pour mieux se mettre au diapason de la voix du monde, celle qui nous traverse et cherche à parler dans nos mots. Pour l’entendre, pour ne pas écrire qu’à partir de la surface, c’est-à-dire de ce qui est immédiatement accessible à notre perception, il faut créer de l’espace. Pour moi, ça peut être une promenade solitaire dans un parc, ça peut être une semaine en déconnexion solitaire totale, ça peut être une heure par jour dans un bureau ou un mois entier à la montagne. Ça dépend du moment, du projet, de la phase du projet, de mes envies, de la vie autour.
Il faut à mon avis échapper à la tentation du systématisme. Oui, la routine aide, mais les saisons passent et les cycles se terminent et il faut repenser de nouvelles routines. Des « nouvelles routines », c’est marrant, ça. Moi je bute souvent là-dessus, sur le moment où je dois reconnaître qu’une routine a fait son temps et qu’il faut que j’en change. Je vis toujours avec ce fantasme accroché à la peau que je vais finir par trouver LE rythme et LE système qui marchera pour moi pour l’éternité. Mais je me connais et les trucs qui se répètent, ça me saoule vite et je m’éteins.
J’ai besoin de nouveauté autant que j’ai besoin de familiarité. Un des nombreux paradoxes avec lesquels j’apprends à jongler.
Je suis envieux des personnes qui expriment une régularité invariable, dont la routine tient depuis dix, vingt ans, qui ne s’asphyxient pas à force de répéter les mêmes gestes dans les mêmes contextes, à peu de variables près. Tu me diras, je répète les mêmes gestes depuis vingt, trente ans. Chaque jour je m’assieds pour sortir des mots. Des fois ça ne marche pas. Des fois ça marche mais c’est moche. Des fois c’est brillant et ça m’impressionne parce que jamais je ne pourrai le reproduire. C’est comme si une grâce m’était tombé dessus. La plupart du temps, c’est moyen et ça demande du travail et de la sueur. Ça me va, j’aime ça la sueur. J’aime moins la sensation de brouillard et de vide à la fin d’une grosse journée productive, mais j’aime l’effort. D’autant plus quand il me sort de moi et m’ouvre à quelque chose qui me dépasse.
C’est sûrement là, d’ailleurs que c’est le plus difficile et que ça résiste et que je n’y arrive pas à chaque fois, ce truc où tu dépasses les petites mesquineries de ton quotidien pour voir plus grand, pour te relier à quelque chose d’universel (soit dit en passant, les mesquineries du quotidien c’est déjà un truc universel). Et à cet endroit, c’est justement parce que c’est difficile que c’est important.